Les autres rivages d’Anglet

U-Boat, Kemal Tufan, 2016.

Le 26 août dernier, la cité côtière d’Anglet, près de Biarritz, a inauguré la sixième édition de sa biennale d’art contemporain. Rebaptisée La Littorale, la manifestation à ciel ouvert offre de découvrir une douzaine de propositions artistiques* disséminées le long d’une balade de plusieurs kilomètres, depuis la plage de La Barre, à l’embouchure de l’Adour, jusqu’à la grotte de la Chambre d’Amour. Toutes ont été pensées en lien étroit avec leur environnement d’accueil et selon différents axes thématiques abordant la notion de rivage. Territoire évoquant les loisirs, les rencontres et les échanges, mais aussi les frontières et les limites, comme l’actualité le rappelle régulièrement sans détours. Installations, sculptures monumentales, vidéos et ateliers d’écriture participatifs sont au programme de cette édition 2016 orchestrée par l’historien de l’art et critique Paul Ardenne. Entretien.

ArtsHebdoMédias. – Qu’est-ce qui vous a donné envie d’assurer le commissariat de cette sixième édition de la biennale ?

Paul Ardenne.
Paul Ardenne.

Paul Ardenne. – Essentiellement le fait que ce soit une biennale de plein air, d’autant que j’ai déjà beaucoup travaillé sur l’art dans l’espace public. Il existe assez peu de manifestations de ce type et elles sont le plus souvent cataloguées comme étant dédiées aux arts de la rue ; il n’y a pas vraiment de volet art contemporain intense, ou alors dans un cadre festivalier, et c’est généralement plutôt très attendu. D’autre part, cette notion de littoral m’intéresse beaucoup : d’abord parce que j’ai grandi près de La Rochelle et que j’ai toujours été marqué par la question de la côte ; ensuite, parce que c’est un milieu devenu aujourd’hui très complexe.

Vous avez choisi d’impulser une nouvelle dynamique à cette biennale. Pourquoi et de quelle manière ?

La municipalité d’Anglet a auditionné une trentaine de candidats, demandant à chacun de faire une proposition. Je connaissais bien les trois dernières éditions, car conduites par un ami : Didier Arnaudet. Celui-ci avait fait le choix d’une biennale nationale, plutôt tournée vers la scène émergente ; c’était ce que voulait la ville. Or, celle-ci a changé d’équipe politique à l’occasion des Municipales de 2014. Il s’en est ensuivi un audit sur la question culturelle à Anglet, qui a révélé l’attachement des habitants à la manifestation. Née en 2005, celle-ci avait déjà marqué de son empreinte le territoire et la mémoire locale. Et, alors qu’il avait tout d’abord été question de l’abandonner, la municipalité a décidé de la relancer ; d’où le fait que trois années se sont écoulées entre la cinquième et la sixième édition de la biennale. Pour ma part, j’ai proposé de l’internationaliser – des gens du monde entier viennent dans le Pays basque ! – et de l’ouvrir davantage, d’en finir avec ces histoires d’artistes émergents, de jeunisme, etc. Il fallait aussi changer d’identité visuelle et de nom : « La Littorale » a plu à l’équipe en place.

Un nouveau nom qui évoque aussi, au masculin, le thème fédérateur de cette édition. Quelles ont été les grandes lignes de votre réflexion ?

J’ai essayé de développer trois axes cohérents autour de cette notion de littoral. Comme évoqué ci-dessus, celle-ci a inspiré le nom de l’événement, dont l’édition 2016 porte un titre très simple : Rivage, rivages. Il y a là l’idée d’une même réalité topographique et de plusieurs types de rivage : le balnéaire, avec des œuvres qui évoquent son caractère artificiel comme la côte « humanisée » ; la question écologique – d’autant qu’il y a un très beau parc écologique à Anglet, Izadia, où il n’y a absolument aucune intervention humaine –, parce que les littoraux sont des lieux évidemment très fragiles, menacés par le réchauffement climatique, le relèvement du niveau des mers, la déforestation, etc. ; la question politique, enfin, qui voit le littoral comme une limite, une frontière, un lieu de surveillance et/ou en marge dans le territoire.

Terrain de sport, Benedetto Bufalino, 2016.
Terrain de sport, Benedetto Bufalino, 2016.

Comment avez-vous sélectionné les artistes ?

Les délais étant trop courts – le conseil de recrutement du commissaire a eu lieu fin novembre – pour faire une présélection, je me suis tout d’abord tourné vers des artistes que je connaissais personnellement, pour avoir travaillé avec eux ou écrit sur leur démarche. Pour les autres, le choix s’est opéré au terme d’une recherche menée eu égard à ce sur quoi ils travaillent en général. A tous, je leur ai présenté le lieu et leur ai donné ses coordonnées géographiques afin qu’ils puissent s’en faire une première idée via Internet. Puis, chacun a constitué sa proposition. Toutes les œuvres sont en rapport avec le contexte et en quasi-totalité des productions.

Y a-t-il un parcours conseillé en particulier ?

C’est à la mode de faire des parcours, de prendre le public par la main. Personnellement, je refuse d’être un curateur qui organise les choses de cette manière. J’engage à prendre les œuvres comme elles sont, ou pas. Il n’y a pas de volonté de raconter une histoire, juste des propositions auxquelles on donne suffisamment d’air pour qu’elles respirent et soient toutes parfaitement autonomes. Ce à quoi je tiens beaucoup. Je n’aime pas les effets de quadrillage, ni de brouillage. Dans trop d’expositions, les artistes sont me semble-t-il trahis, car le public appréhende ce qu’ils font à travers le prisme d’autres œuvres alentours. Ce n’est pas du tout équitable ; quand vous lisez un roman de Proust, il n’y a pas des pages d’un ouvrage de Faulkner qui défilent à côté ! Pour en revenir à Anglet, il y a beaucoup d’autonomie, parce qu’il y a beaucoup d’espace : la balade fait quatre kilomètres entre les deux pôles. Je suis allé plusieurs fois sur cette biennale avant d’avoir à la faire et les plages immenses, comme le ciel très largement ouvert, m’ont toujours frappé. Il faut noter que nous serons également très dépendants des éléments naturels. Du coup, les objectifs mentaux, symboliques, formés en amont seront-ils atteints dans la réalité ? La question est ouverte. Quoiqu’il en soit, c’est une bonne occasion d’interroger la notion d’art dans l’espace public.

* Avec les Français Art nOmad, Benedetto Bufalino, Rachel Labastie, Fabrice Langlade, Laurent Perbos, le Britannique Robert Montgomery l’Américain Conrad Bakker, l’Australien Shaun Gladwell, l’Italien Andrea Mastrovito, les duos polono-américain Joanna Malinovska – CT Jasper et britannico-argentin Lucy & Jorge Orta (France) et le Turc Kemal Tufan.

Floride, Laurent Perbos, 2016.
Floride, Laurent Perbos, 2016.

Contact

Crédits photos