Artistes et scientifiques : l’imagination en partage

Allez rêver des formes au Palais de Tokyo, voici, pour ainsi dire, l’invitation du Fresnoy – Studio national des arts contemporains à l’occasion de son vingtième anniversaire. Sur une proposition d’Alain Fleischer, l’institution parisienne accueille une quarantaine d’artistes et de scientifiques (1) pour une exposition-exploration aux confins des recherches des uns et des autres.

Amides, Michel Blazy, 2017.

Le Palais de Tokyo, à Paris, propose actuellement une exposition Arts-Sciences d’une ampleur rare pour une institution qui s’adresse à un large public. Le rêve des formes réunit des artistes et des scientifiques essentiellement autour des notions de vivant, de matière, d’espace et de mouvement. Elle s’intéresse aux formes qui naissent de questionnements parfois communs aux deux sphères et qui interprètent l’inanimé comme le vivant, le microcosme comme l’infiniment grand, l’éphémère comme l’éternité. « Morphogénèse et plasticité sont au cœur de cette exposition qui opère progressivement un lissement entre quatre grandes familles de formes : des formes dynamiques, capables d’entretenir leur propre souffle, des formes naturalistes ou mimétiques qui s’inspirent directement de ce que le botaniste Ernst Haeckel a appelé “les formes artistiques de la nature”, des formes mutantes ou monstrueuses dotées de gènes artificiels et, enfin, des formes algorithmiques nées de la puissance émancipatrice des machines dont l’homme s’est petit à petit doté », explique Claire Moulène, commissaire de l’exposition. L’événement entend aussi « réagir à une tendance très marquée chez de nombreux artistes contemporains à vouloir “raconter des histoires”, et cela au détriment du questionnement et des recherches sur la forme, comme si celle-ci n’était pas l’expression ultime de la narrativité », précise l’autre commissaire, Alain Fleischer, également directeur du Fresnoy, centre de formation et de production installé à Tourcoing, dans le Nord.

Calando, Dora Budor, 2017.

Les grenouilles de Dora Budor donnent le la. Suspendues dans des bacs à résine saumâtre, elles symbolisent à la fois la vie millénaire des batraciens, les cours de sciences naturelles des collégiens et les dix plaies d’Egypte. Récupérées par la plasticienne auprès d’un collectionneur, elles proviennent du tournage du long-métrage Magnolia de Paul Thomas Anderson. Les pièces illustrent une des réflexions majeures de l’exposition : le rapport entre nature et artifice. Trois piliers d’une vaste salle sont colonisés par une matière colorée et grimpante. Impossible de se tromper : il y a du Michel Blazy dans cette proposition. Arrosée quotidiennement, l’œuvre imaginée pour l’occasion se propage et évolue chaque jour en fonction des écarts de température. « La recherche sur la matière est ce qui m’importe. J’aime l’idée que les choses ne sont jamais pareilles, même si elles se répètent. Là est la richesse », confiait l’artiste à ArtsHebdoMédias en 2015. Un volume composé de carrés bleus cernés de noirs flotte. A l’intérieur, un corps se déplace d’un plan à un autre. La Clepsydre – appareil qui permettait, dans l’Antiquité, de mesurer le temps grâce à l’écoulement régulier d’eau – de Sylvie Chartrand (notre image d’ouverture) est totalement virtuelle. Confiné dans cet espace où tout est suspendu, un être sans visage est soumis à une mutation sans fin. Fascinant et effrayant.

Close encounters of the remote kind, Olivier Perriquet.

Au sol, des formes indistinctes s’inscrivent, disparaissent et reviennent. Tantôt une, tantôt plusieurs. L’image en noir et blanc insiste sur le caractère fantomatique des apparitions. Olivier Perriquet, artiste et mathématicien, utilise des prises vidéo d’un bassin situé au Canada dans lequel évoluent des baleines blanches. Les images soumises au traitement d’algorithmes déforment la silhouette des animaux au point de les rendre méconnaissables. Sans plus attendre chacun plonge dans la contemplation de ce tableau incertain. A quelques découvertes de là, l’installation immersive de Ryoichi Kurokawa emporte l’adhésion. Ici, point n’est besoin de rester longuement devant le cartel explicatif pour comprendre ce qui nous est donné à voir, à ressentir. « La reproduction des formes de la nature est l’un des thèmes principaux de mes créations. Je copie et reconstruis les formes et les mouvements des éléments naturels pour créer des ordres nouveaux », précise l’artiste japonais. Mol – la mole est une unité internationale utilisée pour mesurer la quantité de matière – vous emporte au cœur d’un chaos fécond. La composition sonore syncopée, subtil mélange de gouttes d’eau en chute libre, de ressac et de bruits artificiels, accompagne les contractions et expansions visuelles de mille formes en mouvement. Il faut alors se laisser happer. Et si, comme nous l’explique Bachelard, « l’imagination avec du familier fait de l’étrange », cette exposition nous plonge au cœur du mystère de la création. De l’univers et de l’art. « Avec un détail poétique, l’imagination nous place devant un monde neuf (2)  », écrivait encore le philosophe des sciences, grand connaisseur de poésie.

mol, Ryoichi Kurokawa, 2012.

(1) Avec Francis Alÿs, Hicham Berrada & Sylvain Courrech du Pont & Simon de Dreuille, Michel Blazy, Juliette Bonneviot, Dora Budor, Damien Cadio, Julian Charrière, Sylvie Chartrand, Clément Cogitore, Hugo Deverchère, Bertrand Dezoteux, Mimosa Echard, Alain Fleischer, Fabien Giraud & Raphaël Siboni, Bruno Gironcoli, Spiros Hadjidjanos, Patrick Jouin, Ryoichi Kurokawa, Annick Lesne & Julien Mozziconacci, Adrien Missika, Jean-Luc Moulène, Marie-Jeanne Musiol, Katja Novitskova, Jonathan Pêpe & Thibaut Rostagnat & David Chavalarias, Olivier Perriquet & Jean-Paul Delahaye, Arnaud Petit, Jean-François Peyret & Alain Prochiantz, Gaëtan Robillard, Gwendal Sartre, SMITH & Antonin-Tri Hoang, Anicka Yi.

(2) Les deux citations sont extraites de « La poétique de l’espace », ouvrage de Gaston Bachelard.

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