Art mobile : le juste équilibre du MAM

MAM

Le MAM (Mouvement Art Mobile) est un collectif canadien fondé en 2012 par MissPixels, Erik Beck et Sven, trois plasticiens qui ont en commun d’utiliser les outils de communication mobiles – smartphone, tablette numérique, drone, mais aussi réseaux sociaux – dans leurs démarches respectives. Leurs œuvres intègrent aussi bien le champ de la création sonore que celui de la vidéo, de la littérature, de la photographie ou encore du dessin. Le collectif présente actuellement à Montréal l’exposition Mains libres, qui réunit plus particulièrement leurs travaux photographiques et ceux d’une dizaine d’autres artistes*. Toutes les œuvres, à découvrir en grand format et en plein air le long de l’avenue Mont-Royal jusqu’au 17 août, ont été réalisées à l’aide d’appareils connectés. Si le titre de l’exposition est un clin d’œil adressé par le MAM au recueil éponyme de Paul Eluard, paru en 1937 et illustré par Man Ray, il entend également évoquer la notion de liberté créative et les inlassables tentatives de transgression des codes établis par des artistes de tous horizons. Dans cet entretien, MissPixels, Erik Beck et Sven reviennent, individuellement ou d’une seule voix, sur leur pratique et, plus largement, sur la place de l’art mobile dans la création contemporaine.

ArtsHebdoMédias. – Comment le téléphone mobile s’est-il introduit dans vos pratiques ?

MissPixels
Retweet 10:04 AM (série), MissPixels, 2014.

MissPixels. – Le mobile s’est inséré dans ma vie en 2009, lors de l’achat de mon premier iPhone 3G. Au départ, sa vocation était purement utilitaire, jusqu’au jour où j’ai testé la caméra native. En visionnant les photos et en testant quelques applications à même le mobile, j’ai réalisé que cet outil était le médium que je cherchais depuis longtemps. Une phase de recherche formelle et plutôt technique s’est alors échelonnée jusqu’en 2011/2012. J’ai expérimenté à fond les applications d’éditions photographiques au fur et à mesure de leur apparition dans l’App Store et j’ai cherché à articuler de diverses manières l’intégration du mobile dans ma pratique artistique. Au tout début de cette période, j’ai fondé avec Philippe Boivin iPhoneography Montréal, un des premiers groupes dédié à une pratique artistique mobile.

Erik Beck
Détail de la série Polyptyques, Erik Beck, 2013.

Erik Beck. – L’acquisition de mon premier iPhone en 2011 ne fût pas qu’un simple geste banal, il représente un passage radical entre deux époques de ma vie, celle du vide et celle d’un retour définitif à la création. Le premier geste opéré avec mon nouvel appareil a été de capter de grandes quantités d’images et de les modifier avec les applications alors disponibles. Cette frénésie a eu pour effet de créer un lien avec mes préoccupations plastiques de l’époque, où j’étudiais la photographie argentique. J’ai immédiatement saisi que cet outil avait un potentiel immense qui allait me permettre de continuer là où j’avais abandonné vingt ans plus tôt. C’est dans cet élan de fébrilité créatrice que j’ai eu l’idée d’assister à une conférence de MissPixels à Montréal. De cette rencontre est née une volonté de se regrouper, de créer un collectif et, depuis, nous multiplions projets et événements ensemble ou en solo. C’est pour moi le moment précis où j’ai renoué avec la création.

Sven
Cheval mouvement (détail), remix de Annie G. au galop d’Eadweard Muybridge, Sven, 2016.

Sven. – En 2011, j’avais pris une année sabbatique pour finaliser un projet en arts visuels, en reprenant toute une série de travaux qui étaient restés à l’état de brouillon dans mes tiroirs. Heureux hasard, cette même année j’ai acheté mon premier iPhone et j’ai alors commencé à l’exploiter sérieusement pour voir ce qu’il avait « dans le ventre ». Cet appareil, en apparence simple d’utilisation, correspondait au prolongement de ma démarche et son potentiel créatif était extrêmement intéressant. Parallèlement, je faisais aussi un repérage des galeries montréalaises pour voir comment je pouvais m’inscrire dans ce réseau. Fin janvier 2012, je découvre MissPixels et Erik Beck lors d’une exposition. Leurs travaux respectifs et leurs approches originales avec les appareils mobiles ont sonné comme une évidence : une œuvre produite par un téléphone intelligent pouvait s’ancrer dans le réel, en dehors des seuls flux virtuels. Entre nous, il y a eu comme un écho.

L’innovation ou l’invention réside-t-elle exclusivement dans les capacités technologiques de l’appareil ?

MAM. – Les étapes clés de l’histoire de l’art sont souvent liées à des évolutions techniques majeures. Inutile de dresser une liste exhaustive, pensons seulement à l’arrivée de la peinture en tubes à la fin du XIXe siècle, aux appareils photo plus compacts dans les années 1950, suivis, une décennie plus tard, par des caméras plus légères et des pellicules plus sensibles, et l’on y associe respectivement le mouvement des Impressionnistes, la Street Photography et la Nouvelle Vague. Le potentiel créatif des appareils mobiles ne peut être ignoré au prétexte que les téléphones portables, apparus il y a plus de vingt ans ( !), ne semblaient être alors qu’une déclinaison de gadgets. Il est donc tout à fait logique que des artistes s’accaparent aujourd’hui ces nouveaux produits pour en expérimenter de nouvelles expressions. Cela étant dit, en dehors de l’aspect purement technique, c’est tout le contexte politique, économique et sociologique d’une époque qui préfigure généralement les petites révolutions. L’intégration d’un appareillage photographique dans un téléphone portable et les premières connexions à l’Internet à travers une configuration WAP (en anglais : Wireless Application Protocol) datent de la fin des années 1990. Il faudra pourtant attendre une bonne dizaine d’années encore pour commencer à parler de photographie mobile (appelée un temps iPhoneography) et, plus largement, d’art mobile car tous les médiums, ou presque, vont s’y retrouver. C’est finalement l’avènement des réseaux sociaux, conjugué aux progrès technologiques des téléphones intelligents à partir de 2007, qui vont bouleverser nos habitudes de production, de diffusion et de consommation d’une donnée. Et parmi ces données, il y a des œuvres. Ce nouvel élan artistique est à l’image des nouveaux comportements que tout un chacun explore et assimile rapidement, son expression est protéiforme et accessible au plus grand nombre. C’est probablement cette nouvelle démocratisation « user-friendly » (convivial) qui gêne les plus conservateurs totalement déconnectés – c’est le mot – des nouvelles réalités proposées par la Silicon Valley. La plateforme mobile est un carrefour de pratiques qui ne cessent de se diversifier ; de nouveaux artistes émergent sans complexe et sont, selon nous, des capteurs-émetteurs tout à fait représentatifs de notre époque. Bien entendu, il est salvateur que des garde-fous s’interrogent sur ces nouveaux phénomènes, si tant est qu’une réflexion critique et plurielle naisse au sein même de ce courant.

Dans quelle mesure, le téléphone mobile redéfinit-il l’œuvre d’art ?

MAM
Vue de l’exposition Ephémérides mobiles, MAM, 2013.

MAM. – Il y a une dichotomie entre le balayage frénétique que nous exerçons sur nos écrans mobiles et la béatitude contemplative qui est de mise quand nous sommes devant les œuvres des grands musées du monde entier qui ne désemplissent pas. On retrouve peut-être un même aspect boulimique dans ces deux comportements, d’autant plus que le mobile favorise la propagation de l’œuvre : il devient à la fois support et diffuseur. Nous nous sommes bien sûr interrogés sur la pérennité d’une œuvre produite et diffusée via un appareil mobile. Il nous fallait prendre le temps de faire un arrêt sur image, au sens propre et figuré, afin de démontrer qu’une démarche mérite une attention particulière qui ne se limite pas à un simple clic sur un petit cœur, avec parfois un commentaire dépassant rarement une ligne, avant d’être oublié quasi instantanément. En 2013, nous avons réalisé plusieurs projets qui interrogeaient l’aspect éphémère d’une photographie mobile. Ephémérides mobiles était réservé aux employés de Moment Factory, un studio multimédia d’envergure internationale basé à Montréal, et se voulait un pied de nez low-tech dans leur environnement high-tech. Pour cet évènement privé, nous avons composé un mur de 1 200 images imprimées sur des matériaux pauvres, au format carré évoquant à la fois le gabarit très en vogue sur les médias sociaux et les post-it. Cette installation se voulait une réinterprétation des lieux mêmes, de l’architecture globale jusqu’au plus infime détail, mais aussi une tentative de capter l’ambiance innovante de l’équipe qui y travaillait. Ce patchwork documentaire permettait à chacun de cueillir ces petits tableaux autocollants – tous signés et numérotés – et de faire un geste de réappropriation d’une œuvre pour mieux la partager. Une mobilité allait donc réellement prendre corps jusqu’à son évanouissement par la dispersion des images et leur usure. Une façon implicite de prendre conscience de la volatilité d’une certaine pratique contemporaine de la photographie.

Détail de l’installation Transfert, MAM.
Détail de l’installation Transfert, MAM.

Le projet suivant, Transfert, était aussi une installation temporaire, mais cette fois-ci à ciel ouvert et offerte au public de manière spontanée. Après avoir organisé une marche photographique avec des artistes mobiles québécois et des néophytes dans la ville, qui servait de toile de fond à notre inspiration, nous avons investi une façade destinée à l’affichage de rue sur plus d’une dizaine de mètres sous l’œil des caméras des Nouveaux explorateurs de Canal +. Lors de ce happening, nos images conçues depuis nos appareils mobiles ne se diffusaient pas tant auprès de nos followers respectifs dans l’espace virtuel, mais étaient transférées auprès du public non-initié en un « feed » (flux) matérialisé et organique. Par la seule marche des piétons longeant notre espace, les affiches collées au mur défilaient horizontalement les unes après les autres. De cette façon, nous cherchions une fois de plus à ralentir la cadence de consommation d’une œuvre. Ces affiches, qui représentaient un excellent support pour une publication immédiate, accessible et populaire, ont été par la suite recouvertes et effacées du regard, reproduisant physiquement le balayage amnésique 2.0.
Parallèlement, nous implémentons très discrètement depuis plusieurs mois une plateforme d’échange artistique dont les travaux ne se partagent pas sur les médias sociaux traditionnels. En plus d’interroger le caractère éphémère d’une œuvre entre « émetteur » et « receveur », c’est le rôle de « commentateur » qui est intégré dans notre processus. Actuellement en phase de développement, nous ne pouvons (ni ne voulons) en dévoiler plus… Ce qui caractérise aujourd’hui une œuvre d’art n’est donc pas uniquement son mode de fabrication, mais bien son mode de diffusion et de réception. Le parcours d’une création, pour être vue du public, change de paradigme, les corps intermédiaires tutélaires sont court-circuités de toutes parts et doivent se redéfinir. L’arrivée de Wikipédia n’a évidemment pas dynamité le corps enseignant, mais nous voyons bien que la parole d’expert exclusive est chahutée, tout simplement parce que le partage des connaissances non hiérarchisées est au cœur de nos nouvelles habitudes. Toute la difficulté réside dans le fait de ne pas remplacer l’expertise par du brouhaha. Il en va de même pour l’ensemble du monde des arts.

Quelles sont les principales difficultés que vous rencontrez quant à la reconnaissance de ce travail ?

L’affiche de l’exposition Mobilisations.
L’affiche de l’exposition Mobilisations.

MAM. – Il nous est apparu très rapidement que la force de frappe présupposée d’une diffusion de nos travaux sur les médias sociaux était comme une bouteille jetée à la mer et ne suffirait pas à la reconnaissance de notre démarche. Les plateformes d’échanges comme Facebook, Instagram, Twitter et Snapchat ont atteint une telle extrême popularité que cela a généré des communautés 2.0 à l’esprit plus communautariste que réellement communautaire. A l’inverse, beaucoup d’institutions culturelles ont accumulé un retard flagrant dans la mise à jour de leur grille de lecture et se retrouvent désemparées face à un courant de pratiques novatrices. Nous avions l’intuition qu’il fallait tenir le rôle de médiateurs entre ces deux mondes qui s’ignoraient plus par méconnaissance que par réelle animosité. Entre 2013 et 2014, nous avons animé trois Week-end d’art mobile (WAM) en collaboration avec le Musée des beaux-arts de Sherbrooke (Québec). En proposant une série de conférences, une promenade mobile avec le public, suivies d’ateliers avec la participation d’artistes invités, nous réalisions ainsi les premiers pas d’une reconnaissance de notre pratique artistique auprès du grand public au sein d’une institution reconnue par nos pairs. Ce rôle de curateurs s’est renforcé au fil de nos projets et nous a notamment amenés à assurer le commissariat de l’exposition Mobilisations. Cette première rétrospective d’art mobile au Québec se veut évolutive et itinérante ; elle présente le plus vaste éventail d’expressions à travers les médiums utilisés en art mobile en plus de la logique prédominance de la photographie. Le dessin, l’installation sonore, la littérature et la projection vidéo y sont intégrés afin de dresser le réel portrait de la production de ces dernières années. La première étape a eu lieu de janvier à mars dernier à la Maison des arts et de la culture de Brompton et notre projet est à présent entre les mains de plusieurs centres culturels québécois pour les saisons à venir. Un catalogue édité pour l’occasion reproduit une sélection des œuvres exposées et est enrichi d’essais de Laurence Allard (maître de conférences, Sciences de la Communication, IRCAV-Paris 3/Lille 3), Ianik Marcil (économiste indépendant, spécialisé en Economie des arts et de la culture), Sébastien Appiotti (doctorant en Sciences de l’information et de la communication, CEMTI-Université Paris 8), Sarah Boucher (conservatrice au Musée des beaux-arts de Sherbrooke) et Jean-Yves Fréchette (membre fondateur de l’Institut de twittérature comparée, ITC). Nous espérons que Mobilisations 02 fédèrera de nouveaux auteurs, de nouveaux artistes pour de nouvelles explorations mobiles. En attendant, notre nouveau projet, Mains libres, occupe l’avenue du Mont-Royal à Montréal cet été, avec une cinquantaine d’œuvres exposées à l’extérieur sur une distance de plus de 2 km. Encore une fois, nous assurons une curation. En misant sur un équilibre entre rigueur et accessibilité, le MAM prouve qu’il est aussi à l’aise dans la rue qu’entre quatre murs. La mobilité, telle que nous l’entendons, est inextricablement liée au phénomène de partage, il est donc nécessaire de questionner l’accessibilité d’une démarche. Le défi d’une médiation culturelle réussie est de proposer un exercice de vulgarisation, qui valorise une vision ouverte et inclusive d’un corpus d’œuvres auprès d’un plus large public possible. C’est ce que traduit notre mission et qui est la raison d’être de notre collectif : offrir un aspect ludique dans toutes nos interventions avec un juste équilibre entre intellect et plaisir.

Vous dites que l’art mobile n’a aucun avenir, tout en revendiquant sa pratique. Pouvez-vous nous expliquer cette position ?

MAM. – Par cette position volontairement provocatrice, c’est tout un paradoxe que nous affirmons. En réalité, l’art mobile a bien sûr un avenir, mais son appellation (pour ne pas dire son étiquetage) sera certainement à revoir. Cette constatation nous est apparue lors de notre participation au 3e colloque international « Arts et mobiles », qui s’est tenu à La Sorbonne en décembre 2014. Invités par Laurence Allard, Roger Odin et Laurent Creton du groupe de recherche « Mobile et création » de l’Ircav (Institut de recherche sur le cinéma et l’audiovisuel), notre panel était composé d’artistes dont certains profils nous semblaient un peu rigides dans leur orientation. Bien que notre mouvement en porte le nom, nous ne souhaitons absolument pas trop délimiter ce qu’est, ou ce que doit être, l’art mobile, ce serait contraire à la mobilité intrinsèque de ce courant. Si un artiste mobile stricto sensu reste figé dans sa position, alors c’est un contresens absolu ; l’important n’est pas de se proclamer artiste [mobile] mais de s’interroger continuellement en tant qu’artiste [tout court] sur la notion évolutive de mobilité dans sa démarche. Loin d’être une excroissance incongrue qu’il faudrait justifier, l’art mobile est une extension naturelle que nous défendons dans l’écosystème des arts numériques contemporains. Même si nous nous considérons d’abord comme praticiens et non théoriciens, il est très important pour notre collectif de participer aux recherches universitaires sur ce sujet. D’une part, nous nous positionnons pour la reconnaissance de notre défrichage et de nos expériences sur le terrain, d’autre part, nous nous confrontons à un champ réflexif de haut niveau qui vient enrichir et réinterroger notre mouvement pour l’inscrire plus durablement dans le temps.

* L’exposition Mains libres réunit les œuvres d’Erik Beck, Claire Burelli, Marc Cinq-Mars, Denis Dulude, Luc Girouard, Sophie Lambert, Mana, Geneviève Massé, MissPixels, Claudine Sauvé, Patrick St-Hilaire, Jean-Yves Fréchette et Sven.

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