Art Cologne, la cinquantaine dynamique

Sa première édition, en 1967, réunissait 18 galeries ; 50 ans plus tard, Art Cologne en accueille près de 200, dont les établissements français Samy Abraham, Jean Brolly, Laurent Godin, Suzanne Tarasiève et Daniel Templon. La doyenne des foires d’art moderne et contemporain ouvre aujourd’hui les portes d’une 51e édition qui fait la part belle aux grands noms du marché de l’art comme à la scène émergente de la création internationale, notamment à travers une nouvelle section baptisée « Neumarkt » (Nouveau marché). Le directeur d’Art Cologne, Daniel Hug, revient sur l’histoire de la foire et ses ambitions actuelles.

ArtsHebdoMédias. – Comment expliquer, selon vous, qu’un événement majeur tel que Documenta ainsi que la toute première foire d’art soient tous deux nés en Allemagne ?

Daniel Hug.

Daniel Hug. – Les fondateurs d’Art Cologne, les galeristes Rudolf Zwirner et Hein Stünke (galerie Der Spiegel), se sont inspirés de Documenta ; plus précisément, c’est lors de la troisième édition de la manifestation, en 1964, qu’a germé l’idée de créer un rendez-vous similaire, mais qui présenterait un ensemble de galeries diverses plutôt qu’une sélection d’artistes. Le but de l’organisateur et commissaire de Documenta, Arnold Bode, était de proposer une série d’expositions mettant en lumière un art qui avait été banni et jugé dégénéré par les Nazis. La première Documenta a plus particulièrement mis en avant l’art abstrait « progressiste » des années 1930 et 1940, la deuxième a réuni des représentants de l’art moderne et de l’art contemporain. Il faut se rappeler qu’avant la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne, et surtout Berlin, étaient au cœur de la scène artistique internationale, la capitale allemande ayant peu ou prou remplacé Paris au cours de la République de Weimar. Mais la montée du National Socialisme a vite mis fin à cette situation. L’ampleur de la purge qui s’ensuivit est à lier directement avec la montée de New York sur la scène mondiale de l’art au lendemain de la guerre et le repositionnement de Paris dans les années 1950 et 1960. Cela ne se serait jamais produit sans l’exil de nombreux représentants de la modernité et, notamment, toutes les écoles qui furent créées par leurs soins ; Josef Josef Albers et le Black Mountain College, Walter Gropius et la Harvard’s School of Architecture ou encore Moholy-Nagy et la School of Design, pour ne citer qu’eux. Par conséquent, l’Allemagne a vécu quinze années de vide artistique : ceux, et ils étaient peu, qui n’avaient pas émigré ou été envoyés dans des camps d’extermination, n’avaient pas le droit de pratiquer leur art ; les nazis ont procédé au « nettoyage » des musées, les œuvres qu’ils estimaient dégénérées étant soit vendues, soit détruites et remplacées par des pièces d’art « allemand » : comprendre des œuvres figuratives s’inspirant de l’art classique, représentant l’Allemand idéal, labourant son champ, et autres images de propagande. Au lendemain de la guerre, Arnold Bode a entrepris de réintroduire l’art progressiste et abstrait auprès du grand public. Ce qu’Hitler avait tenté de détruire a soudain bénéficié d’une attention accrue ; c’est même habités par un certain sentiment d’urgence que les Allemands ont voulu mieux connaître cet art dont Hitler avait tellement peur.

Qu’est-ce qui caractérise Art Cologne et quels sont ses atouts ?

Michael Riedel
Sonderschau est une installation signée Michael Riedel qui couvre sol et cimaises de l’entrée sud de la foire.

Art Cologne a gardé l’esprit insufflé par les galeries fondatrices, qui entendaient soutenir le marché de l’art allemand. Cela n’a rien à voir avec un quelconque nationalisme, c’est plutôt un raisonnement économique : l’Allemagne se place juste derrière les Etats-Unis en termes de nombre de galeries d’art. On en comptabilise entre 400 et 500, dont plus de 200 rien qu’à Berlin. Il y a de ce fait de grandes chances pour que la plupart des artistes de renom soient représentés dans une galerie allemande, en plus de leur galerie principale. Cela n’aurait pas de sens pour nous d’accueillir un établissement new-yorkais qui voudrait présenter des artistes allemands tels Albert Oehlen ou Jorinde Voigt, ou d’autres déjà représentés sur la foire par une galerie allemande. Cela nous positionne très différemment d’une foire comme Art Basel, qui n’a pas à gérer de problématiques de cet ordre vis-à-vis des galeries suisses.

Comment s’organise le secteur « Neumarkt » inauguré cette année ?

« Neumarkt » a été pensé pour les jeunes galeries – moins de dix ans d’existence – et des projets d’expositions spécifiques. Au sein de cette nouvelle plateforme, trois formats sont proposés : un stand de 20 m2 en cas de solo show, un autre de 30 m2 où peuvent être présentés jusqu’à trois artistes et, enfin, une surface de 40 m2 destinée à accueillir une exposition montée en collaboration par plusieurs galeries (sans condition d’âge). Nous accueillons cette année 18 solo shows ; 21 stands ont été attribués pour des accrochages collectifs et 15 dans le cadre des collaborations.

De quelle manière les galeries présentes sur le « Neumarkt » ont-elles été sélectionnées  ?

Vue du stand de la galerie Laurent Godin. Au premier plan : Médecine interne, Wang Du, 2016.

Deux comités ont été constitués à cet effet, l’un pour les solo shows et les stands accueillant jusqu’à trois artistes, l’autre pour les projets collaboratifs. Le premier a réuni des membres du Comité consultatif de la foire – les galeristes Markus Lüttgen, Rob Tufnell et Kate Werble –, le second était formé de deux curateurs institutionnels : Michelle Cotton (directrice du Centre d’art de Bonn) et Moritz Wesseler (directeur du Centre d’art de Cologne). Parmi les galeries sélectionnées, 15 sont allemandes (Berlin, Cologne, Dusseldorf, Hambourg, Munich), quatre viennent de Paris et de New York, trois de Londres, deux de Zurich, une d’Anvers, de Bruxelles, de Los Angeles, de Vienne, de Tallinn (Estonie), de Bucarest, de Tel Aviv, de Pristina (Kosovo), de Puerto Rico, de Varsovie et de Plovdiv (Bulgarie). Nous nous sommes efforcés de choisir les projets les plus significatifs et les plus forts. Ce parmi quelque 300 dossiers de candidature.

Pensez-vous qu’une foire a un rôle à jouer vis-à-vis du grand public ou bien doit-elle se concentrer sur les collectionneurs ?

Bien sûr qu’elle a un rôle à jouer. C’est bien pourquoi il y trois jours d’ouverture au public et seulement une journée réservée en amont aux professionnels. Notre devoir consiste par ailleurs à soutenir le marché de l’art allemand, à l’échelle nationale mais aussi régionale, c’est notre raison d’être pour ainsi dire. Tout en nous appliquant à proposer au public, essentiellement allemand, une vue d’ensemble du marché mondial actuel.

Quelles ont été, selon vous, les évolutions marquantes de ce marché depuis 50 ans ?

Vue du stand de la galerie Samy Abraham qui présente les œuvres de Bruno Botella et de Shila Khatami.

Il n’a pas tant évolué que ça. Il a un peu tourné au ralenti au début des années 1980, puis il y a eu un boom et il n’a quasiment pas cessé d’être en progression depuis, à part une ou deux corrections. Tous les 20 ans environ, une nouvelle partie du monde entre sur le marché de l’art contemporain. Certains s’y maintiennent, d’autres le quittent après un temps. Dans les années 1980, le Japon était incontournable et tous les gros acheteurs du haut du marché étaient japonais. A la fin de la décennie et jusqu’au début des années 1990, les Coréens ont à leur tour été très actifs. A l’époque, on qualifiait encore le marché de l’art d’international. Aujourd’hui, on le définit comme global. Internet a par ailleurs eu de réelles conséquences sur notre façon de « visiter » une galerie et a donné naissance à un marché très différent. Il est désormais possible de parcourir virtuellement des expositions à Londres, Paris et New York depuis n’importe où dans le monde. En conguguant cela à la lecture régulière de comptes-rendus d’expos dans diverses publications, il est tout à fait envisageable de suivre les tendances les plus actuelles. Ceci dit, il reste essentiel, peut-être plus encore qu’auparavant, de se rendre dans les foires afin de rencontrer en personne les galeristes et de voir les œuvres pour décider quoi acheter.

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