Allégorie sérielle d’une sombre histoire du calcul

Et si l’humain s’était trompé ? Si dans son désir toujours plus grand de prédire l’avenir il avait fini par écraser le temps ? Si croyant asservir la machine pour son émancipation et son confort, c’est tout au contraire la technologie qui depuis longtemps déjà, conspirait à son asservissement ? Premier opus d’une série plastique limitée, The Unmanned est la vision synthétique, politique, habitée de deux jeunes plasticiens et cinéastes Fabien Giraud et Raphaël Siboni, qui questionnent à rebours d’une pensée positiviste encore très actuelle, l’histoire de l’informatique en cours. Sous la forme d’une installation monumentale, composée de huit films, l’exposition monographique qui leur est consacrée, au Casino Luxembourg jusqu’au 15 avril, Fabien Giraud et Raphaël Siboni 2045-1542 (A history of Computation) présente dans son intégralité dialectique, la première saison The Unmanned, d’une série dont le prochain volet nous sera dévoilée à la Fondation Ricard à Paris, du 15 mai au 7 juillet prochain.

1542 – A flood, Fabien Giraud et Raphaël Siboni
, The Unmanned saison 1.

« C’est un projet ambitieux et de longue haleine », confie Kevin Muhlen, le directeur artistique du Casino Luxembourg, qui accompagne le travail du duo d’artistes depuis 2012, confirmant ici son engagement pour l’art vidéo et son rôle de producteur : « Le Casino est un outil au service des artistes qui leur offre un contexte d’exposition conséquent, et la possibilité de créer en dehors des contraintes muséales ou des nécessités commerciales d’une galerie, dit-il. Ensuite les productions peuvent circuler, de la même manière qu’une collection ». (1) Les trois premiers films de la série ont déjà été montrés au Casino en 2014, lors d’une exposition des deux artistes Fabien Giraud et Raphaël Siboni, sur l’idée de temporalité et de mesure liée aux technologies de l’image. (2)
La série, est ici réunie sous la forme d’une fresque magistrale de sept écrans géants alignés et synchronisés dans une boucle de 26′, rythmée par la musique répétitive de James Blackshaw Céleste part et la voix solennelle du narrateur lorsqu’on s’approche des enceintes directionnelles de chaque épisode. On pénètre dans les ténèbres de l’installation, conçue dans la grande salle du Casino, par le futur ou le passé : par la date d’une singularité proclamée en Silicon valley par le guru de l’intelligence artificielle (Ray Kurzweil), autrement dit, au moment où les machines seraient capables de se reproduire elles-mêmes. Le film titré avec ironie 2045- The Death of Ray Kurzweil, résonne avec son passé (1542 – a flood) et la remontée au XVIe siècle, des conquistadors sur la même côte californienne, entraînant la mort des dieux de la cosmologie ohlone, l’aigle, le coyote et le colibris, dont les images nanoscopiques des dépouilles nourrissent une intelligence artificielle, un réseau de neurones tentant pour ce dernier épisode généré en temps réel, de reproduire la nature filmée à partir d’un drone dans le film de 2045 où l’on aperçoit l’informaticien (Kurzweil) et son fils en train de bivouaquer au bord de la rivière. Utilisé dans un contexte militaire, The Unmanned désigne un drone, un véhicule sans pilote. La traduction la plus juste serait « inhabité » pour désigner ce conte philosophique, allégorique et factuel, qui boucle sur l’histoire du calcul, et de la prédiction programmée, faisant converger par échos scénaristiques ou renvois formels, les prophéties de Halley et le passage de la comète en 1759, avec la défaite de Kasparov sur Deep Blue (1997- The brute force), ou encore, la révolte ouvrière des Canuts de Lyon (1834 – La mémoire de masse) et les malheureuses expériences de Turing condamné pour homosexualité (1953 – The outlaw).

1953 – The outlaw, Fabien Giraud et Raphaël Siboni
The Unmanned saison 1.

1922- The Uncomputable qui incarne l’émancipation féministe du XIXe siècle est le pivot de cette parabole technologique dont l’humain ne serait que l’artefact ou le prophète. Il met en scène dans une performance théâtrale sublimée par la photographie, l’utopie renversée de Lewis Fry Richardson, celle d’une usine géante, utilisant les capacités mentales de 64 000 femmes pour prédire le climat mondial. Nous y sommes ! Le huitième film The axiom, n’est autre que le prologue de la série, diffusé à partir d’un vieux téléviseur posé sur un socle dans le hall du Casino, où l’on peut observer la vision microscopique d’une lame découpant le métal, dans laquelle la matière se compresse, s’intercale et s’agrège, de la même façon que la connaissance dans les replis du temps. Artistes conceptuels et cinéastes confirmés, – dont le processus de décryptage fait bel et bien partie de l’œuvre –, Fabien Giraud et Raphaël Siboni, pour lesquels « l’art est un lieu de synthèse et de mise en dynamique de savoirs hétérogènes », nous tiennent ici en haleine, jusqu’à la Saison 2 !

(1) En 2018/2019, cette exposition se prolongera au SF MOMA (États-Unis), à la Fondation d’entreprise Ricard (France), au MONA (Australie) et à la galerie de l’UQAM (Canada).
(2) Fabien Giraud et Raphaël Siboni, The Unmanned, du 25 janvier au 24 avril 2014 au Casino Luxembourg.

Contacts

Fabien Giraud et Raphaël Siboni 2045-1542 (A history of Computation), jusqu’au 15 avril, Casino Luxembourg, Luxembourg.
La forme du non, du 15 mai au 7 juillet, Fondation Ricard. La nouvelle saison intitulée The Everted Capital est initiée avec un film et une performance de 24 heures retransmise en direct.

Crédits photos

Photo d’ouverture : 1922 − The Uncomputable, Fabien Giraud et Raphaël Siboni, The Unmanned saison 1 épisode 5, vidéo HD, 26 min, 2016 © Fabien Giraud et Raphaël Siboni. Les autres photos : © Fabien Giraud et Raphaël Siboni