Ali Tnani ou la recherche d’un temps perdu

La galerie El Marsa, près de Tunis, accueille actuellement les œuvres les plus récentes d’Ali Tnani. Le plasticien, qui partage son temps entre les capitales française et tunisienne, présente dessins, installations, photographies et vidéos, fruits d’explorations sur la trace, le reste, le souvenir, la mémoire. Autant d’œuvres en équilibre sur un fil tendu entre apparition et effacement. L’artiste sera présent à la prochaine édition de la biennale d’art contemporain Dak’Art, qui se tiendra du 3 mai au 2 juin dans la capitale sénégalaise.

Ali Tnani.

Tout à son inspiration, la machine entraîne la poussière de pigments noirs. Si l’aspirateur sans âme laisse des traces sur le blanc du papier, c’est une main de chair et de sang qui le tient sans trembler. De ce geste mécanique et humain, naissent des dessins fantomatiques, des présences/absences qui en disent long sur la recherche essentielle et profonde d’Ali Tnani. A la galerie El Marsa, non loin de Tunis, se tient actuellement Dans l’intervalle entre monument et document. L’exposition aux accents conceptuels et philosophiques présentent des dessins sur papier, des photographies, des vidéos et aussi des installations. Entre les murs blancs, l’œuvre passe par des métamorphoses singulières, mais sans nul doute identifiables à un tout. « J’ai toujours travaillé sur l’idée du reste. Au départ, il s’agissait de relever les traces au sol d’un lieu abandonné qui allait être détruit pour qu’un immeuble puisse s’ériger à sa place. Son empreinte devait être conservée avant qu’il ne disparaisse. » Dessins et photographies témoignent alors de ces architectures en mutation où le présent s’installe dans les ruines du passé. Puis vint la peinture. Par elle, naissent des lieux imaginaires. « L’idée était alors de géométriser les espaces comme Bacon le faisait avec les formes. » Puis un jour, alors qu’Ali Tnani aspire quelques poussières à la surface d’un travail en cours, se forme une ligne blanche sur la peinture. La découverte fortuite devient une pratique. L’artiste abandonne les pinceaux. Il étale désormais des pigments, aux teintes de gris et de noirs, creuse dans chacune des formes avec l’aspirateur, puis s’aide d’une gomme pour dessiner à l’intérieur d’elles. Nous sommes en 2013, l’année où il quitte Paris et Tunis, pour Berlin, avant d’en revenir. Mais retrouvons un instant la genèse de l’histoire.

Contre-espace, Ali Tnani, 2013.

Né en 1982 à Tunis, Ali Tnani grandit accompagné d’un frère et de deux sœurs. Le nez en l’air, dans les rues de sa ville natale, il admire les façades des immeubles anciens et se rêve architecte. Alors pourquoi donc être devenu artiste ? « Je suis tombé amoureux au lycée », lâche-t-il sincèrement un sourire aux lèvres. De votre prof d’arts plastiques ? « Non, d’une femme pour laquelle j’écrivais des poèmes. Je suis convaincu qu’il y a un lien. » Les mots jaillissent alors, maladroitement sans doute, mais dans l’exigence de coller aux sentiments qui affluent, transportent et renversent. C’est là, dans cette intense bouleversement, que se joue le futur. Exprimer ce que l’on ressent au plus juste devient une quête à jamais. A l’heure de choisir un cursus, il envisage néanmoins d’entrer à l’école d’architecture, mais c’est à l’Institut supérieure des beaux-arts de Tunis qu’il dépose ses crayons. Si à son arrivée, il s’imagine encore intégrer plus tard une formation d’architecte, la pratique quotidienne des arts plastiques va le convaincre d’avoir trouvé sa place. Cinéaste amateur, il réalise en parallèle de sa formation deux courts-métrages. « J’étais dans une association dont l’esprit était loin de mon élan créateur. Il y avait des conditions idéologiques qui m’empêchaient de faire des films expérimentaux. J’ai donc abandonné cette structure au profit de l’Institut où je me sentais plus libre. » En 2007, il sort diplômé en gravure et en vidéo. Ali pense alors ne pas en avoir terminé avec les études et décide de s’inscrire en thèse d’arts plastiques. « J’attache une grande importance aux idées et lis beaucoup pour stimuler une force créatrice. Mes lectures n’ont a priori rien à voir avec mon travail. Elles ne l’expliquent pas, de la même manière qu’il ne les illustre pas. Mais elles le nourrissent. C’est comme ça que l’idée de “contre-espace” est entrée dans ma tête. Un jour où j’ai écouté l’enregistrement d’une conférence que Michel Foucault a donné en 1967, où il forge son concept d’hétérotopie. » Un axe de recherche qu’Ali Tnani explore durant plusieurs années, alors même qu’il abandonne son projet de doctorat. S’il aime la théorie, c’est dans la pratique qu’il trouve sa voie. Un chemin qu’il consigne au quotidien dans un journal. « Même quand je rate, j’écris. » Une phrase ou plus, pour expliquer les raisons qui le poussent et les résultats qu’il faut sans cesse interroger. Ce ne sont pas des carnets à dessin, mais bien des lignes de texte qui témoignent de sa recherche.

Nécessité du monument II (série), Ali Tnani, 2017.

« “Ecrire pour se souvenir ? Non pour me souvenir mais pour combattre le déchirement de l’oubli en tant qu’il s’annonce absolu. Le – bientôt – « plus aucune trace », nulle part, en personne. Nécessité du monument”, écrit Roland Barthes dans le Journal de deuil qui accompagne la période suivant la mort de sa mère, dont il était si proche. Se retissent alors étroitement les liens entre les différents types de vide travaillés métaphoriquement par les œuvres d’Ali Tnani, et les processus mémoriels qui les traversent ou les modèlent en contre-formes. Et l’on ne s’étonne guère d’apprendre que Nécessité du monument II (Torbaa) trouve son origine dans un cliché furtivement pris avec l’appareil photo d’un téléphone portable : un morceau de terre comme aide-mémoire afin de retrouver plus aisément l’exact emplacement de la tombe du père. Le document appartient à l’événement, le monument à l’archive. Car le monument met en scène le risque d’oubli. Et le fait est qu’en latin, où s’originent les deux termes, “docere” signifie “enseigner” et “monere”, “avertir” », commente l’auteure et commissaire d’exposition Marie Cantos dans le texte présentant Dans l’intervalle entre monument et document.

Aux cimaises de la galerie El Marsa, cette série de dessins (pigments noirs et crayon carbone sur papier) indique qu’un cycle touche à sa fin. Tout ce travail d’effacement du superflu et de mise au jour de l’essentiel trouve ici ses formes ultimes. « Cette année, je suis allé sur la tombe de mon père et j’ai commencé à nettoyer tout autour. Je me suis dit qu’il y avait une relation entre son décès en 1998 et ce que mon travail exprime. Je n’avais pas fait mon deuil. Il fallait que j’aille le voir, lui dise des choses. Après cette visite, j’ai achevé le dernier dessin de cette série. C’est la première fois que j’arrive à une image si proche de la réalité. Je me suis libéré de l’image abstraite », confie l’artiste.

Echo II : Even The Sun Has Rumors (détail), Ali Tnani, 2017.

Sur l’écran, des plans fixes se succèdent. Des objets murmurent dans l’obscurité de pièces abandonnées. Une voix les accompagne. Even The Sun Has Rumors est une œuvre majeure de l’exposition. Cette installation vidéo met en scène l’économat de Redeyef, destiné jadis aux salariés de la Compagnie des phosphates et des chemins de fer de Gafsa, au sud-ouest de la Tunisie. « C’est l’histoire d’un lieu racontée par un homme de 47 ans qui se souvient de son enfance. Obnubilé par la beauté et le luxe, qui régnaient à l’époque dans cet endroit, il en oublie la réalité du présent et égraine ses souvenirs. Son père était mineur et de ce fait était payé en bons d’achat qu’il se devait d’utiliser à l’économat. L’argent revenait ainsi automatiquement à la mine. Lui, il ne me raconte pas ça. Il parle du vélo vert dont il rêvait, mais que seuls les ingénieurs pouvaient s’offrir. Pour lui, ce lieu était un paradis extraordinaire. » L’artiste se contente de poser des questions : qu’est-ce qu’il y avait ici ? A droite ? A gauche ? A l’écoute du moindre détail. Taïb remeuble les lieux, leur redonne vie. Des images totalement noires apparaissent et disparaissent. Elles viennent occulter les scènes dès que le conteur part dans des digressions. « Dans des “considérations inactuelles”, comme disait Nietzsche, contemporaines, comme les problèmes liés aux phosphates, à la pollution… Les plans noirs sont là pour signifier les hors-sujets, qui valent pourtant la peine d’être écoutés. »

Crackling data machine, Ali Tnani, 2014-2017.

Dans la galerie, d’autres sons se font entendre. Et pourtant il s’agit d’un autre travail d’écriture. Engendrée par le code. L’installation intrigue. Des feuilles d’acier suspendues à une chaîne, un ordinateur et une imprimante en constituent le corps. Crackling data machine avale des données numériques et les restitue sous plusieurs formes. « Un programme permet de récolter un flux d’information (Reuters, en l’occurrence) ; l’accumulation de données crée de véritables embouteillages, et la machine, en réalité, ne capte pas l’intégralité du flux, mais des “lots”, qu’elle transforme en sons (générés selon des règles précises) et en points (imprimés comme autant de poinçons). Crackling data machine, drôle d’orgue de barbarie pour flux saturé et musique drone, possède quelque chose de la mélancolie au sens que lui confère Sigmund Freud. Une mélancolie métallique et monumentale », explique Marie Cantos. Non loin, une autre pièce, Data Trail. Emblématique, elle aussi, du travail qu’Ali Tnani a mené sur l’Internet, les outils numériques et leur obsolescence programmée, les contenus, l’archivage des données, leur restitution…, l’installation utilise les informations publiées sur le Web concernant la formation, due à la pollution, du lac de Gafsa. Sur l’écran, les mots, qui formaient auparavant des articles lisibles et structurés, apparaissent en désordre. Tantôt en ligne bien serrés les uns contre les autres, tantôt en éventail ou superposés. Sorte de calligramme sans cesse renouvelé. Une fois encore, l’artiste attire notre attention sur ces traces disséminées partout dans notre environnement. Matérielles et immatérielles, elles chuchotent en permanence l’histoire des lieux et des hommes, racontent comment ils vivent et disparaissent.

Data Trails (détail), Ali Tnani, 2016.

Dans l’intervalle entre monument et document vient clore un cycle. Etes-vous content ou avez-vous peur ? « J’ai la trouille parce que j’ai l’impression que je vais de nouveau dessiner, dessiner les mêmes dessins. Quelque chose en moi me dit de ne pas y revenir, de prendre mon temps, d’explorer autre chose. J’entends comme une injonction à me reconstruire. Je pense à effectuer une rupture, mais à ne rien perdre. Je sais que les sujets reviennent toujours en force. J’ai envie de changer de technique, de faire des découvertes. C’est bon d’aller au-delà de ses limites. » Si l’avenir est ouvert, il est un possible qui se dessine plus qu’un autre : celui qui voit l’artiste poursuivre la forme documentaire. « J’attache de plus en plus d’importance à la trace. Une trace qui se raconte. Je n’essaie plus de la figurer, mais de l’expliciter à travers le témoignage. Je me nourris de la pensée de Derrida. » Il n’est plus désormais question des espaces théorisés par Foucault. De philosophe en philosophe, de jeux conceptuels en pratiques singulières, l’artiste poursuit ses lectures et ses mises en matière. Assis à cette table, sous le plafond voûté du Collège des Bernardins, Ali Tnani cite encore. Georges Bataille, cette fois. Il s’intéresse actuellement à la négativité. « J’aime quand Bataille parle de la blessure ouverture qu’est sa vie. C’est très important. Lors du documentaire, je me suis identifié à cet homme qui parlait. Mes souvenirs sont revenus à la suite des siens. Je me suis revu enfant, adolescent. Je me suis remémoré tout cela jusqu’à la mort de mon père. Il y a quelque chose de l’ordre de la blessure qui est apparu. » L’artiste se lève. Derrière ce sourire lumineux, une nouvelle quête se dessine. « J’aime la recherche. J’aime trouver ce que je ne cherche pas », dit-il en guise d’au revoir.

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