Adami au corps-à-corps avec la ligne

Le Musée Jean Cocteau collection Séverin Wunderman, à Menton, accueille actuellement une soixantaine de toiles signées Adami. Certaines sont accompagnées de leurs dessins préparatoires et toutes appartiennent à la collection de l’artiste. L’exposition retrace un demi-siècle de création réparti en quatre espaces thématiques : « Mythes et métamorphoses », « Portraits et autoportraits », « Intimités » et « Voyages ». Ligne(s) de vie est à l’affiche de l’institution jusqu’au 5 novembre. Pour elle, n’hésitez pas à venir tout spécialement dans la cité méditerranéenne.

De gauche à droite : La morte di Colombina (2015) et Incontro (2018), Adami. Vue de l’exposition Ligne(s) de vie.

Partout sur le front de mer, des affiches annoncent l’exposition. Il n’est point besoin de distinguer le nom de l’artiste pour connaître l’invité estival du Musée Jean Cocteau collection Séverin Wunderman. Si l’œuvre d’un artiste évolue, l’esprit de son trait demeure. Adami est de ceux qu’il est impossible de ne pas connaître et reconnaître. Ses figures cernées de noir aux ombres majoritairement absentes, ses lignes découpant le tableau et fixant l’horizon, ses aplats de couleur emportant paysage comme personnages sont autant d’éléments qui ont éduqué notre œil et, toujours, distinguent sa peinture. Une soixantaine de toiles sont actuellement exposées dans l’étonnante architecture imaginée par Rudy Ricciotti et lovée au pied de la vieille ville de Menton. Arrivé par l’esplanade baignée de soleil, le visiteur peine à adapter son regard, mais s’adonne d’emblée à l’atmosphère sereine du lieu. Dans un splendide espace de plus de 800 m2 entièrement ouvert sur l’extérieur, mais protégé par une colonnade de Y asymétriques en pierre blanche, Ligne(s) de vie s’offre en liberté. Ici point n’est besoin de suivre un parcours obligé, il est recommandé de déambuler à l’envi. De faire un tour, de revenir sur ses pas, de prendre du recul, de s’asseoir et d’admirer l’œuvre sur fond de ciel bleu et de Méditerranée. Par les baies vitrées, elle entre avec la lumière.
« Le dessin pour moi était comme la parole (1). » Valerio Adami se souvient qu’à 10 ans, il dessinait et que ses crayons cherchaient déjà à révéler des corps. Né en 1935 à Bologne, l’artiste ne semble pas avoir cherché un autre avenir. Dès 1951, il suit des cours à l’Académie des Beaux-Arts de Brera, à Milan. Il y étudie durant quatre ans dans l’atelier d’Achille Funi. Ses premières toiles sont teintées des souvenirs de l’Italie d’après-guerre. La mémoire compte beaucoup pour lui. « Alors âgé de dix-sept ans, Valerio Adami rencontre Edouard Glissant à Paris, en 1952, au Salon de Mai. Glissant lui présente aussitôt Wifredo Lam. Puis Glissant et Adami partent à l’aventure. Joyeuse équipée ! Les deux jeunes hommes voyagent en Italie  : en moto ou en auto-stop, à pied ou à l’arrière d’un pick-up, Glissant et Adami séjournent sur les minuscules îlots de Lampedusa, de Lampione et de Linosa. C’est, pour eux, la découverte fabuleuse de l’archipel des Pelages (2)», rapporte Aliocha Wald Lasowski. Une anecdote qui en dit long sur le peintre, homme curieux enthousiaste et voyageur. Toujours il chérira la découverte de l’autre, de sa culture, de son paysage. « J’ai passé des années de ma vie dans le nomadisme entre l’Amérique latine, l’Inde… J’avais absolument besoin de me confronter à d’autres styles de vie, d’autres bagages, d’autres caractères, d’autres pensées philosophiques. » Aux cimaises du musée Cocteau des portraits témoignent de ces rencontres personnelles ou purement intellectuelles. Il y a là le philosophe (Nietzsche, Benjamin ou Derrida), le compositeur (Verdi ou Wagner), le poète (Ezra Pound ou Giacomo Leopardi) et l’écrivain (Antonio Tabucchi).

Autoportrait, Adami, 1983. Vue de l’exposition Ligne(s) de vie.

« Derrida me demande si les mots écrits sur le tableau et superposés à l’image ont pour moi une signification, même dans leur valeur phonétique. Pris de court, je ne réponds pas. Oui, le phonème fait partie de la composition. […] Ce qui est passionnant, ce sont les séries de conjonctions qui s’opèrent entre le texte et l’image. Le texte donne vie à l’image et meurt en elle. » L’immense aplat bleu est scindé en deux. A gauche, les mains qui jouent du piano et celle qui fume. A droite, une phrase écrite en noir à pinceau levé : « Res severa verum gaudium ». Concerto a quattro mani, datant de 1975, n’est probablement pas la toile qui provoqua la question du philosophe mais elle témoigne d’une certitude de l’artiste : « Le mot écrit dans l’image fixe une idée qui se réalise dans le son de la lecture. » Peut-être faudrait-il préciser « de chacun ». Car cette citation latine du philosophe stoïcien Sénèque, communément traduite par « La véritable joie est une chose sérieuse », est interprétée par Adami sur le dessin préparatoire de la toile par « Toute œuvre difficile donne une vraie joie ». L’artiste, qui dessine et peint chaque jour, s’empare de l’antique sagesse et la métamorphose à l’aune de son quotidien. « L’image est autre chose que ce qu’elle représente, en la regardant, on doit savoir à quel signe elle correspond », indique encore celui qui chaque jour s’interroge sur la peinture, sur la manière qu’elle a de rendre une réalité ou de la créer, de se faire entendre avec les yeux.
« On utilise tout lorsqu’on dessine : sa propre vie, la vie des autres, le film d’hier soir à la télévision, les reflets de l’eau, le paradoxe, l’art populaire, les incertitudes, les allusions, le système nerveux, la main gauche… » La ligne épaisse et noire du peintre cerne toute sorte d’objets et de personnages. Elle sert un récit de vie ordinaire comme mythologique. La composition des toiles, capable de faire cohabiter extraordinairement les différentes parties d’un même corps, en fait disparaître certaines. Dans Autoportrait, le tronc de l’artiste est absent tandis que ses mains tiennent son visage au-dessus d’un abdomen dominant deux jambes en lévitation au-dessus du sol. « Il n’y a pas un tableau où la figure humaine ne soit représentée. Je crois que mon travail est l’héritage de tout ce que j’ai appris aux Beaux-Arts, tout seul devant un corps humain, devant des classiques. » Parfois, les membres se multiplient sans qu’il soit possible d’affirmer catégoriquement leur appartenance. Des indices disséminés dans la toile se saisissent de l’esprit comme l’hameçon paré d’une mouche ferre le poisson. Chaque forme s’extraie de la peinture, compose avec les autres sans jamais transiger. Un détail à lui seul peut alors décaler de plus belle la représentation, en changer l’atmosphère. Un petit voilier bleu navigue à l’horizon tandis que le satyre chaussé de patins à roulettes se tient immobile près de sa femme. « Je voudrais qu’on puisse utiliser en peinture aussi les mots de “prose” et de “poésie”, et définir mon travail comme peinture en prose. L’élan narratif est essentiel. Mais la forme modifie mes convictions et mes doutes, de même qu’une ligne courbe ou brisée infléchit le discours. » Il y a ce que nous voyons, ce que nous entendons et ce que nous rêvons.

(1) Toutes les citations de Valerio Adami ont été extraites de la vidéo réalisée par le Musée Cocteau à l’occasion de l’exposition Ligne(s) de vie ou proposées comme éclairage de certaines œuvres.
(2) « Ecrire/peindre l’invisible », Aliocha Wald Lasowski, dans « Edouard Glissant, la pensée du détour » Littérature n°174, 2014, Editeur Armand Colin.

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