60 ans de « contre-culture » sous le marteau à Paris

Magali Daniaux & Cedric Pigot

L’action se passe dimanche 19 juin, à partir de 15 h, au 19 Côté cour dans le XVIIIe arrondissement, à Paris, mais la partie se joue à l’international sur la toile. Des installations cinétiques de Nicolas Schöffer aux utopies collectives de John Cage ou d’USCO, des constructions codées sur papier de Vera Molnar aux expressions contemporaines de l’art cybernétique, Mouvement Art Technologie est une exposition-vente qui met en regard les postures avant-gardistes de 64 artistes, entre 1956 et 2016 : une première orchestrée par Blancs-Manteaux Auction et ouverte au public dès ce samedi 18 juin entre 11 h à 23 h. Collectionneurs et néophytes pourront y découvrir et acquérir des pièces uniques, des traces, des rééditions, des multiples… soit 95 lots connectés par une histoire de l’art en marche. Rencontre avec Franck Ancel, commissaire-expert de la vente et artiste activiste à l’initiative du projet.

ArtsHebdoMédias – Alors que l’art numérique apparaît encore en marge du marché de l’art contemporain, quels sont les fondements et motivations d’une vente qui sélectionne des formes artistiques à consonance « technologique » apparues entre 1956 à 2016 ?

USCO
Contact is the only love, USCO, 1963.

Franck Ancel. – C’est la relecture d’une histoire de l’art ouverte, par le prisme des familles et des relations d’influence, au travers des esthétiques et des générations. C’est un travail de défrichement, et je préfère d’ailleurs le titre de directeur artistique à celui de commissaire ou d’expert. Cette exposition-vente est un événement à 360° dans l’espace – à travers la scénographie et l’accrochage – et dans le temps, de 1956 à 2016, qui s’explique par l’acronyme MAT : Mouvement Art Technologie. Ce temps-là, pour moi, ne correspond pas seulement à un rapport à la technologie mécanique, électronique ou digitale, mais à l’environnement dans lequel on vit. Un peu comme la combinatoire d’un jeu d’échec, nous avons composé cette vente avec des pièces de valeurs très différentes, offrant une gamme de prix quelques dizaines à plusieurs milliers d’euros, telle qu’une réédition d’une pièce visuelle et sonore du collectif américain USCO, Contact is the only love, qui illustre le catalogue et fut présentée en 2008 dans l’exposition Traces du Sacré au Centre Pompidou. Elle est clairement identifiée dans l’histoire des arts électroniques et de la contre-culture aux Etats-Unis, alors qu’USCO travaillait déjà sur des projections à 360°, le rapport à la musique et à la méditation, ainsi qu’à l’intégration des arts électroniques, dès les années 1960. 1956 correspond plus précisément à la date du Festival d’art d’avant-garde proposé par le scénographe Jacques Polieri (1928-2011), lors duquel fut montrée la sculpture spatiodynamique de Nicolas Schöffer (1912-1992), Cysp 1. C’est aussi l’année de la grande exposition sur le mouvement à la galerie Denise René. Dans la vente de 2016, sont présentés trois tirages photos de Cysp 1, ainsi que l’affiche du festival (USCO) aux côtés de pièces contemporaines : c’est donc une façon de renouer avec la tradition d’un « Mouvement Art et technologie » qui résonne avec la pluralité des esthétiques des artistes digitaux contemporains, alors qu’eux-mêmes revendiquent ou s’inspirent des mouvements d’avant-garde tels que Dada ou Fluxus.
J’aurais d’ailleurs aimé élargir MAT #1 avec quelques propositions de Fluxus en art vidéo. Mais la poésie visuelle est présente avec un tirage de Jacques Donguy, artiste précurseur en poésie numérique (1). Ici sont exposés des artistes identifiés comme les pères de l’art digital, mais aussi ceux d’un art cinétique ou géométrique, tels que les fondateurs du mouvement d’art abstrait MADI, initié en 1946 en Amérique Sud. On y propose par exemple une sérigraphie de l’artiste constructiviste britannique Gillian Wise, l’une des premières à écrire dans la revue du MIT, Leonardo, dont on fête cette année les 50 ans. Car, c’est l’environnement techno-scientifique dans lequel nous sommes qui fait sens avec son travail sur l’idée de la « grille ». Mais nous pouvons aussi présenter un artiste tel que Mathieu Briand, clairement identifié sur le marché de l’art contemporain, qui, dans les années 1990, s’exprimait dans les champs de la musique électronique et de la réalité virtuelle. Et si nous ne montrons pas de structure de réalité virtuelle, nous avons, en revanche, un lot d’une seule série – un tirage datant de 1996 – signée Frédéric Fénollabbate, lequel travaillait déjà sur la VR il y a vingt ans. Et puis nous avons fait le choix de montrer un site Web, créé par Emilie Gervais dans une esthétique totalement « glitch », qui n’a rien à voir avec l’art « géométrique » ou « construit ». C’est la seule œuvre qui ne sera pas montrée au moment de la vente, mais un collectionneur qui le souhaite pourra être directement mis en contact avec l’artiste. D’ailleurs, parmi les 95 œuvres sélectionnées pour cette vente, n’apparaît qu’un seul écran.

N’y a t-il pas là une forme de provocation ?

Olga Kisseleva
Code source, Olga Kisseleva, 2009.

On peut aussi venir pour s’interroger sur ce qu’est une œuvre digitale aujourd’hui et découvrir une pièce d’Olga Kisseleva, Code source, qui n’est autre qu’une tapisserie contemporaine d’Aubusson. Eduardo Kac et son fameux lapin transgénique, Alba, seront également représentés. Une autre artiste, Léa Maleh, libanaise vivant à Paris, pose la question de l’art digital à l’ère du prototypage 3D avec deux œuvres ; l’une est une clé USB dans un boîtier contenant un fichier permettant au collectionneur de réaliser, autant de fois qu’il le souhaite, une sculpture, sous certaines contraintes esthétiques. On est donc bel et bien là en présence d’artistes qui réfléchissent à la diffusion de l’art numérique dans des codes totalement similaires à ceux de l’art contemporain ou sont dans des questionnements tels que l’édition de multiples. En art digital, nous montrons aussi le tirage d’une artiste anonyme, qui travaille à partir des réseaux sociaux. Ainsi se reconnecte l’histoire du passé et celle de demain, dont font partie les artistes « technologiques » d’aujourd’hui. Mais nous avons des pièces encore plus surprenantes, comme un ruban de Moebius (Walk around the clock) de Vincent Corpet, qui n’a rien à voir avec l’art digital, ou une peinture d’un autre artiste contemporain, OX, identifié depuis quelques années dans le champ de l’art urbain, qui évoque l’environnement technologique de notre époque connectée.

On peut comprendre ces analogies, mais quel rapport entre l’art cinétique, géométrique ou digital et les deux grands yeux ouverts de Magali Daniaux & Cédric Pigot, Fontaneyes, dont le titre fait référence aux « Tagli » (fentes) de Lucio Fontana ?

Portrait d’un collectionneur, Fred Forest, 1974.
Portrait d’un collectionneur, Fred Forest, 1974.

Ce sont deux boîtes photos qui, pour moi, représentent la question de l’expérience ; car, au-delà de l’histoire et de l’esthétique, la question de l’art, c’est d’abord l’expérience. Elles renvoient à la sculpture d’USCO qui n’est pas un projet formel, mais celui d’un groupe qui, à la fin des années 1960, proposait de faire vivre des expériences participatives en état modifié de conscience ! Aujourd’hui, alors qu’on relit l’histoire de l’art moderne, considérant l’abstraction comme une expérience d’état modifié de conscience, la question du regard fait sens ! C’est un savant cocktail que nous avons concocté, donnant aux artistes et aux œuvres la possibilité de respirer les uns ou les unes, par rapport aux autres. Tous les types de formats sont convoqués : clés USB, photographies, installations, sculptures et vidéos, ainsi qu’une performance. La trace de la première performance de Fred Forest, réalisée sous l’expertise de Maître Binoche en 1974, Portrait d’un collectionneur, sera vendue sous la forme d’une K7 vidéo et réinitiée en direct par « L’homme média » en personne dans l’après-midi du dimanche 19 juin. On est donc bien sur un art média total, contemporain, digital, cinétique et/ou numérique. Plus d’un quart des artistes représentés sont des femmes et plusieurs continents sont présents à travers les œuvres qui sont arrivées de Santiago du Chili, de Tel Aviv, d’Istanbul, de Montréal, de New York ou encore du Kazakhstan.

Comment s’est opérée la construction de cette exposition-vente ?

Richard Garet
Four cardinal points, Richard Garet, 2015.

Elle prend appui, en ce qui me concerne, sur une trentaine d’années de recherche et de dialogue avec des collectionneurs, des salles des ventes, des théoriciens et des galeristes, mais elle repose avant tout sur une relation de confiance avec le directeur de Blanc-Manteaux Auction, Laurent Lacroix, lui-même doté d’une solide formation d’ingénieur. Mouvement Art Technologie s’est constituée à travers un travail de veille, d’écoute et de dialogue avec les artistes : Olivier Ratsi – du groupe ANTIVJ –, par exemple, dont on connaît davantage les pièces cinétiques, n’a pas accepté tout de suite d’y participer. Je lui ai proposé, en pleine période électorale, de présenter une série de quatre pièces sur les présidents américains, qui existait déjà. Pour Vera Molnar, dont est présentée l’affiche réalisée en 1965 pour le premier festival Sigma (2), nous sommes entrés en contact avec la personne en charge de son catalogue raisonné, ce qui nous a permis de comprendre le lien entre ce travail dessiné – alors que l’ordinateur personnel n’existait pas encore – et les premières œuvres sur ordinateur de l’artiste. Derrière cette vente, c’est une enquête, une aventure passionnante à dimension humaine qui se profile ! Nous sommes allés chercher, par exemple, un artiste new-yorkais tel que Richard Garet, rarement montré en France alors qu’une belle exposition lui était consacrée au printemps à Berlin. Nous avons aussi choisi d’exposer Intimidad Romero, une artiste madrilène qui n’a jamais fait de vente aux enchères, mais qui se situe totalement dans l’émergence d’un art digital et bénéficie d’articles dans le magazine italien Neural ou dans la publication en ligne américaine Rhizome. Le choix de confronter dans cette vente des artistes émergents, d’une vingtaine d’année d’exercice à peine, avec d’autres présents depuis plus de 80 ans dans l’histoire est un pari partagé et assumé avec l’équipe de Blanc-Manteaux Auction.

Cela ne constitue-t-il pas une importante prise de risque ? Quelles sont les ambitions et les limites de cette vente aux enchères ?

Dix10
Tapis / juju et roro, Dix10, 1984.

Je pense que les ambitions sont liées à notre époque : autrement dit, la question du marché, du numérique, des frontières et de la diffusion de l’art à l’ère d’Internet se pose. Mais la prise de risque me semble minimisée, dans la mesure où l’on a acquis aujourd’hui une vraie conscience de ce qu’est une œuvre d’art. Et qu’une transmission internationale et intergénérationnelle s’est faite via les réseaux, justement. Nous travaillons par ailleurs en symbiose avec l’existant : l’idée consiste à pouvoir fédérer des acteurs ; il existe déjà une foire d’art numérique à Paris, Variation, des galeries spécialisées et des institutions, il ne s’agit pas de s’y substituer. Par contre, en inscrivant la manifestation dans le cadre de Futur en Seine, je suis certain que l’on peut susciter un intérêt chez des geeks. Des personnes qui s’intéressent à la technologie, et pas particulièrement à l’art, peuvent être séduites par une peinture de robots datée de 1982 signée du groupe Dix10. On peut considérer cette vente comme un pari un peu fou, mais je ne le pense pas, car de nombreuses galeries à New York, Berlin, Londres ou Barcelone travaillent déjà sur ces questions. Il y a quelques mois, une exposition à la Whitechapel Gallery, à Londres, jouait sur des codes similaires. Mouvement Art Technologie est un outil, un rendez-vous pérenne, annuel à Paris, qui se construit dans cette dynamique. MAT#2 1947-2017 sera annoncé à l’issue de la vente dimanche soir si tout se passe bien ! L’échec peut être lié aux a priori avec lesquels nous vivons : l’art est essentiellement un marché d’art contemporain, les prix sont inatteignables, tout est déjà joué d’avance par des grands collectionneurs, etc. Non ! Je crois que tout est beaucoup plus compliqué, quelle que soit la taille d’une galerie et l’histoire des artistes. L’art est avant tout une aventure humaine. Ce sont les participants, qui enchériront ou pas, qui nous apporteront la réponse.

Pouvez-vous nous donner une estimation des mises à prix qui seront proposées sous le marteau du commissaire priseur Maître Anguerran Delépine-Sibille ?

MAT
Aperçu du catalogue en ligne de l’exposition-vente Mouvement Art Technologie.

Elles vont de 60 à plus de 30 000 euros. Un vrai collectionneur, quelles que soient ses capacités financières, son pouvoir d’achat ou la densité de son appartement peut y trouver son compte. Sont présentées, par exemple deux pièces de Piotr Kowalski (1927-2004) : un orignal détenu par une institution et une réédition de type néon. C’est-à-dire qu’on peut acquérir « un Piotr Kowalski » quelque soit son budget ! On vend également une Dreamachine de Brion Gysin (1916-1986) et le tirage n° 2 d’une photo de John Cage (1912-1992), John Cage chez Dorothea Tanning, un cliché de Marion Kalter, dont l’exemplaire n°1 appartient à la collection du ZKM (Zentrum Für Kunst und Medien). L’estimation du prix de réserve est bien souvent de l’ordre de l’intuition, mais il est clair qu’un tirage de John Cage, dont il n’existe que deux exemplaires – le premier ayant été acquis par une institution de référence telle que le Centre d’Art Technologique de Karlsruhe, en Allemagne – ne peut être cédé en dessous de quelques milliers d’euros.
Si l’on présente des œuvres à destination des musées – bien que les acheteurs privés puissent aussi les acquérir –, c’est une façon d’affirmer que tout cela se conjugue. Nous avons en France un ministère de la Culture, il faut le défendre ; aussi, je pense qu’il y a un travail à faire au sein des institutions. Mais on peut très bien, avec MAT, devenir collectionneur avec peu de moyens. Et puis, pour les absents ou les indécis le jour J, les lots invendus restent accessibles en ligne 15 jours après la vente. L’œuvre d’art a un prix mais le catalogue est gratuit ! Téléchargeable en français et en anglais. C’est un choix que de vouloir créer un rendez-vous historique et de communiquer au-delà des frontières à travers tous les pays démocratiques. Le catalogue électronique propose un échiquier conçu à partir des photographies des 64 artistes ou duos sélectionnés – c’est un clin d’œil au collage que le mouvement surréaliste avait fait de ses acteurs.

Si j’ai bien compris, vous voulez faire de cette vente un véritable événement, un happening ?

Hans-Walter Müller
Raumparallelenbewegung, Hans-Walter Müller, 2015.

Oui ! Une véritable expérience esthétique de groupe, en partenariat avec le 19 Côté cour qui nous accueille. Nous avons travaillé avec une scénographe, Agathe Occhipinti, pour mettre en place un accrochage réfléchi, permettant cette relecture historique. MAT est une exposition-vente qui s’exprime sur 250 m2 et en trois temps : « Immersion », à l’étage, avec des œuvres lumineuses, « Partition », dans une salle en rez-de-chaussée, et « In situ », dans le jardin où l’on présente une pièce gonflable d’Hans Walter Müller. Il existe également quelques éléments associés à cette vente : la « MAT compilation 1 », mixée par Black Sifichi un artiste que j’apprécie beaucoup en tant que photographe et un musicien qui a eu carte blanche pour sélectionner des créations sonores entre 1956 et 2016. Nous avons également invité le collectif Polyphones, qui défend la présence des femmes dans la création électronique et travaille avec des principes d’écoute au casque : leur sélection musicale permettra de réfléchir au bar ou dans un transat aux œuvres pour lesquelles on souhaite enchérir. Des projections extérieures sont également au programme. Nous avons par ailleurs sollicité un artiste, Klaus Fruchtnis, en partenariat avec un Fab lab (3), pour créer, sous la forme d’un multiple, cent invitations numérotées sur bois (envoyées dans le cadre d’un prévernissage le 17 juin) reprenant un visuel de la place Tian’anmen. Enfin, MAT fait également référence aux éditions éponymes crées par Daniel Spoerri, sollicitant à ses heures les contributions de François Morellet (1926-2016) et de Takis. Sans oublier d’être aussi un clin d’œil à Marcel Duchamp (1887-1968), non seulement artiste et agent, mais aussi commissaire d’exposition et joueur d’échecs !

(1) Jacques Donguy a également été l’un des tout premiers galeristes à accueillir les performances cybernétiques de Stelarc.
(2) Le festival Sigma fut l’un des grands rendez-vous de l’avant-garde européenne qui s’est tenu à Bordeaux de 1965 à 1990.
(3) Un Fab lab est un laboratoire « de fabrication » mis à disposition du public.
(4) Entre le 15 avril et le 4 juin 1989, la place Tian’anmen fut le théâtre à Pékin de manifestations réclamant plus de démocratie et moins de corruption qui furent réprimées dans le sang.

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