Claes Oldenburg à Bilbao – Changement d’échelle

Le Musée Guggenheim de Bilbao accueille actuellement des centaines de pièces signées Claes Oldenburg. Organisée avec le Mumok de Vienne, cette exposition présente les années 1960 de l’artiste américain très connu pour ses sculptures monumentales destinées aux espaces publics. De la part de gâteau géante au combiné téléphonique mou, voyage au pays d’un Pop Art décapant.

Deux hamburgers bourrés de salade et de fromage, des frites basculant d’un sac en lévitation, une part de gâteau à la crème surmontée d’une noisette, le tout d’une taille et d’une texture hors du commun. Le visiteur interdit croit entendre au loin le bruit des pas de l’ogre au ventre creux. Mais Claes Oldenburg n’est pas Charles Perrault et son écriture ne le pousse pas vers le conte mais vers le détournement. Tout y passe ou presque  : fausse montre et faux cornet de glace, téléphone mou et clé molle, lavabo et baignoire en dur, multiprises et scie géantes… Si en choisissant l’objet plutôt que la sculpture, l’artiste américain inscrit ses pièces dans la lignée des ready made de Marcel Duchamp, il s’en émancipe. Les objets sont ici détournés, déformés, agrandis. Un changement d’échelle qui transforme leur relation à l’espace. Des matériaux utilisés qui les éloignent irrémédiablement de leur usage premier. 

Le Musée Guggenheim de Bilbao présente jusqu’au 17 février Claes Oldenburg  : les années soixante, une exposition organisée avec le Mumok de Vienne (Autriche) et consacrée aux premiers travaux, pionniers et emblématiques, de l’artiste. Né à Stockholm en 1929, Claes Oldenburg a grandi aux Etats-Unis. Après avoir suivi l’enseignement de la prestigieuse université de Yale, il devient reporter au City News Bureau de Chicago et fréquente l’Art Institute de la ville. Arrivé à New York en 1956, il s’installe dans le Lower East Side, un des quartiers défavorisés de Manhattan, et se lie d’amitié avec les artistes Allan Kaprow, Jim Dine et Red Grooms, qui, comme lui, contestent les limites établies entre l’art et la vie. Claes Oldenburg passe du temps à observer un environnement marqué par la pauvreté. A partir de vieux cartons et de bois assemblés, collés ou tenus par une ficelle, il crée alors des objets bidimensionnels représentant des voitures ou des passants, peints sommairement dans le style graffiti. Il participe aux premiers happenings, pour lesquels il réalise des environnements avec des matériaux récupérés.Le «  pop urbain  »

Sa première installation (The Street) est montrée à la Judson Gallery à la fin des années 1950. Cet espace appartenant à la Judson Memorial Church, dans Greenwitch Village, est un lieu d’exposition alternatif mis à la disposition des artistes pour leur permettre de s’exprimer librement, de montrer leur travail sans craindre la censure. Ses murs accueilleront entre autres Jim Dine, Robert Rauschenberg, Tom Wesselmann, Daniel Spoerri, Red Grooms et Yoko Ono.  The Street jette les bases de ce qu’Oldenburg appellera le «  pop urbain  ». A Bilbao, la présentation des pièces respecte l’esprit d’origine. Suspendues au plafond, appuyées contre les murs, inclinées ou disposées les unes à côté des autres dans une mise en scène presque théâtrale, ces dernières renvoient au monde chaotique et effervescent du Lower East Side pressé par le capitalisme et le développement urbain.

A l’été 1960, l’artiste s’éloigne de la grande ville et s’installe pour une courte période dans un petit village du cap Cod, près de Boston  : Provincetown. C’est ici qu’en 1620 les Pères pèlerins, dissidents anglais qui traversèrent l’Atlantique à bord du Mayflower en quête de liberté religieuse, signèrent le Pacte du Mayflower, considéré comme le premier geste d’autonomie américain et aussi, pour certains, comme le fondement de la Constitution des Etats-Unis d’Amérique. Imprégné par l’histoire du lieu, Claes Oldenburg, fidèle à sa manière de faire, traduit cet environnement dans son œuvre et entreprend la série Provincetown Flags. Le drapeau américain, symbole, quasi-fétiche, de la nation, est alors réalisé avec des morceaux de bois échoués sur la plage.

Claes Oldenburg/Cédée gracieusement par Museum Ludwig, Cologne, don Ludwig
Big White Shirt with Blue Tie, Claes Oldenburg, 1961
Claes Oldenburg/Collection du Walker Art Center, Minneapolis. Don de la T. B. Walker Foundation, 1966
Shoestring Potatoes Spilling from a Bag, Claes Oldenburg, 1966

De retour à New York, l’artiste se lance dans une série de nouveaux travaux en lien avec les biens de consommation. Pendant l’hiver 1961, il loue un magasin qu’il remplit d’objets sculptures en mousseline plâtrée, aux couleurs vives et à la façon grossière, représentant les attributs du foyer : aliments, linge d’intérieur, outils, appareils ménagers… Humour et distance caractérisent alors l’œuvre, témoin d’une exploration constante du potentiel métaphorique du quotidien.

Installé à Los Angeles, Claes Oldenburg y poursuit son travail et s’empare des emblèmes de la vie moderne. Téléphone, WC, ventilateur, tuyauterie, interrupteur… passent de l’«  ombre  » à la lumière  ! Déclinés en plusieurs échelles, couleurs et versions différentes (molles, dures, géantes ou fantomatiques), ils sont réalisés dans des matériaux synthétiques comme le vinyle mais aussi en émail, en toile rembourrée de mousse d’uréthane ou de kapok. Réduits à l’inactivité, comme neutralisés, ils changent notre regard sur ce qui nous entoure, provoquent l’amusement tout en distillant un sentiment d’étrangeté. «  L’humour est la seule arme pour survivre  », affirme Oldenburg qui ne s’en est jamais privé.Aux contours de Mickey Mouse

Durant la même période, il imagine exposer des objets de consommation dans des espaces publics et conçoit à l’aide de dessins et d’aquarelles ses premiers projets utopiques pour l’extérieur. Une série d’esquisses de monuments envisagés pour New York, Londres et Los Angeles sont visibles à Bilbao ainsi que des films en super-8 qui révèlent l’intérêt constant de l’artiste pour le médium cinématographique. 

L’exposition se termine avec le Mouse Museum réalisé avec Coosje van Bruggen, qui partage sa vie, pour la Documenta 5 de Cassel en 1972. Ce mini-musée de couleur noire a la forme géométrique d’une tête de souris et renferme une vitrine contenant 381 objets que Claes Oldenburg a collectionnés depuis les années 1950  : petites maquettes de ses œuvres, jouets, friandises, articles de farces et attrapes, objets kitchs… Tout se mélange, se superpose, sans souci de hiérarchie ou de pédagogie. L’objet trouvé, celui produit industriellement ou celui né de ses mains se fondent dans une présentation égalitaire. L’artiste s’approprie ainsi les prérogatives du musée et les soumet à une forme architecturale empruntée aux contours de Mickey Mouse  ! Ainsi un dessin animé influence-t-il le mode de présentation des «  œuvres  ». Une autre manière pour l’artiste de poursuivre son observation de l’omniprésence de la culture de consommation. Une veine artistique très contemporaine.

Claes Oldenburg courtesy MoMa, New York
Two Cheeseburgers, with Everything, Claes Oldenburg, 1962

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