Zvika Kantor – Un drôle d’oiseau

Zvika Kantor, Photo Meidad Suchowolski

Ses ailes d’artiste nomade, loin de l’empêcher de marcher, le portent d’Israël en Allemagne. S’il crée des univers extravagants qui semblent échappés d’un conte fantastique, derrière l’aspect ludique de ses installations se cache toute la complexité et l’absurdité du monde.

C’est dans la quiétude d’un quartier de Hambourg que vit Zvika Kantor. En pénétrant dans l’atelier qu’il partage avec son épouse, le peintre Inge Pries, le visiteur entre de plain-pied dans les coulisses d’un théâtre de l’insolite. L’espace est entièrement saturé de pièces appartenant aux installations sculpturales de l’artiste, éléments d’un décor en attente d’une prochaine exposition. Suspendu au plafond, un monumental oiseau évoque son célèbre ancêtre du jurassique et déploie ses ailes ; une énorme hache plantée dans une caisse de bois sert de perchoir à un autre volatile de carton… Mais rien ici ne trahit la genèse de ces pièces ; l’artiste explique que l’atelier qu’il utilise le plus souvent se trouve dans sa ville natale en Israël. « La diversité de mes besoins techniques est mieux servie à Tel-Aviv, où cohabitent encore une foule de petits métiers. Le désordre qui y règne est aussi pour moi synonyme de liberté. »

Zvika Kantor
Détail de l’installation Hotel… @To Narrow the Gap of Indecision, 2000-2006

Zvika Kantor a grandi dans le tout jeune Etat d’Israël des années 1950-1960 dans l’atmosphère fiévreuse et enthousiaste d’un socialisme patriotique et solidaire. Adolescent, il s’adonne pendant de longues heures à la photographie, une pratique déterminante dans son parcours artistique au même titre d’ailleurs que ses études supérieures de technicien en aéronautique qui lui inculquent les bases de l’aérodynamique, le dessin et l’art de la soudure. Des savoir-faire qui restent aujourd’hui de précieux alliés dans son travail. Quand il dévoile les croquis préparatoires de ses installations, impossible de ne pas songer aux mécanismes sophistiqués et aux machines de guerre conçus par Léonard de Vinci. L’artiste, d’ailleurs, après ses études au Art Teacher’s Training college « Hamidrasha » en Israël, poursuit sa formation à l’accademia Belli Arti de Florence pendant un an et demi. Un temps pendant lequel il s’intéresse à l’art de la Renaissance et au maniérisme.

L’isolement : une condition nécessaire

C’est lors d’un voyage d’agrément en 1982, pour rendre visite à son ami le chanteur lyrique Nicolas Nowack, que Zvika Kantor découvre Hambourg et accepte l’invitation du directeur de l’académie des Beaux-Arts, le professeur Vogel, d’étudier au sein de la Hochschule für Bildende Künste. « Mes parents ont toujours vécu en Israël et j’étais très curieux de découvrir le peuple allemand. De plus, Hambourg est une métropole qui offre une grande qualité de vie, où il est très facile de s’isoler. Une condition nécessaire à mon travail. » C’est aussi à Hambourg qu’il rencontre sa future épouse, avec laquelle il expose régulièrement. Après avoir créé de nombreuses sculptures pour l’espace public en Israël, il réalise des sculptures de taille plus modeste qui conservent néanmoins l’aspect industriel de ses œuvres monumentales. « Au tout début de ma carrière, je me suis intéressé au thème de la nourriture, un sujet tabou peu exploré qui m’a permis de travailler avec une grande liberté. Quelques incursions dans le théâtre où je fabriquais des décors ont également contribué à me libérer des conventions liées à une pratique artistique. » Ses récents travaux, par-delà leur dimension et leur sophistication technique font appel à desmatériaux très divers, pour la plupart légers comme le polystyrène et biodégradables tels le carton ou le contreplaqué. Il les assemble dans un savant équilibre, véritable défi aux lois de la statique.

Zvika Kantor, Photo Meidad Suchowolski
Vue de l’installation Hotel…
Zvika Kantor, Photo Meidad Suchowolski
Installation Swell, Juice and and Ebb Tide, 2000-2006

De la déconstruction à la reconstruction

Explorant sans cesse de nouvelles perspectives, la potentielle et dangereuse ambivalence des objets et des situations, Zvika Kantor confie que la substance de son œuvre relève bien plus du processus de création, de la méthodologie de son approche que de l’objet final et son statut d’œuvre d’art. Le processus de création commence toujours par la collecte de fragments d’objets. Rebuts de notre société, ils sont sélectionnés par l’artiste pour le pouvoir narratif qui les habite et la forte symbolique qui les accompagne. Ils participent au récit allégorique de l’œuvre par le biais d’un savant assemblage dont Zvika Kantor a le secret. Une démarche prospective qui se rapproche singulièrement de la méthode utilisée par les enfants dans leurs jeux de construction, exempte de tout préjugé, ignorant toutes conventions.

La première maquette réalisée pour chacune de ses installations ne dépasse généralement pas 30 cm de haut. Elle subit des mises à l’échelle successives pour arriver à la taille monumentale finale. « Ces changements de format révèlent souvent des dysfonctionnements esthétiques qui m’obligent à d’importantes modifications et qui parfois compromettent définitivement la réalisation de mon projet. » De Hambourg à Tel-Aviv, d’une culture à l’autre, entre passé et présent, les œuvres de Kantor, à la fois expressives, dramatiques et drôles, suggèrent des situations et contextes qui rapprochent les traditions nordiques (gothique, germanique) avec celles du sud (méditerranéenne, italienne). Autant de références où Bosch côtoie Chagall et Magritte. L’œuvre énigmatique de ce dernier, qui joue sur le décalage entre un objet et sa représentation, fascine Zvika Kantor. Une recherche que l’on retrouve dans son travail.

Zvika Kantor
Installation, Museum of Israeli Art @à Ramat Gan en Israël.
Zvika Kantor
Small dwarfs sleep @best during daytime, 1998

Des créatures hybrides mi-homme, mi machine

Ses installations propulsent le spectateur dans des univers fantastiques et baroques habités de créatures hybrides mi-homme, mi-animal ou encore mi-homme, mi-machine. Le développement de son travail peut être perçu comme un récit allégorique où la juxtaposition d’éléments incongrus met en scène des mondes contradictoires, à la manière d’un théâtre de l’absurde. Si l’œuvre ne délivre pas de façon évidente les clefs d’une interprétation particulière, c’est qu’elle requiert du spectateur une capacité à évoquer ses références culturelles et personnelles et exprimer ainsi sa propre créativité. Un dialogue que l’artiste amplifie grâce à de méticuleux détails comme autant de questions implicites qui ramènent sans cesse le spectateur vers l’énigme d’une pratique artistique et la capacité de l’œuvre à révéler l’informel au cœur du formel.

Cinq dates >> Le 16 juillet 1955 > Naissance de l’artiste à Tel-Aviv. 1989 > Exposition The last chance of the onion-Bed Dust, Bograshov Gallery à Tel-Aviv. Le 4 juin 1992 > Exposition Packages of feeling, Museum of Israeli Art, Ramat Gan. Le 23 décembre 2000 > Naissance de son fils. Mars 2006 > Exposition Hotel, It may be a verbal riddle, Helena Rubinstein Pavilion for contemporary art, Tel Aviv Museum of Art.

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