Hommage à Anthony Caro – Au-delà des limites

Si son travail de l’acier reste caractéristique de son œuvre, Anthony Caro n’a eu de cesse, tout au long de son parcours d’expérimenter chaque nouvelle voie offerte par un questionnement continu de la sculpture. Le bronze, l’argent, le plomb, comme le gré, le bois, le Perspex ou encore le papier comptent ainsi parmi les matériaux entrés dans son vocabulaire. L’artiste s’est éteint la semaine dernière à Londres. Retour sur une œuvre prolifique et une créativité intarissable – à 89 ans, il avait inauguré fin mai une large rétrospective présentée en marge de la biennale de Venise puis, en juin, une nouvelle exposition londonienne –, celles d’un homme humble et terriblement curieux, considéré par beaucoup comme le père de la sculpture contemporaine britannique.

«  Ma tâche, me semble-t-il, est d’essayer de faire avancer la sculpture, de la maintenir en mouvement, de la garder en vie. Et vous ne pouvez la garder en vie en vous contentant de faire ce que vous savez faire, mais en tentant de réaliser des choses qui sont difficiles.  » Ces propos confiés par Anthony Caro à l’hebdomadaire britannique The Observer, en 1999, résument parfaitement l’esprit qui anima la quête de l’artiste tout au long de son existence.

Né le 8 mars 1924 à New Malden, actuelle banlieue sud-est de Londres, Anthony Caro, cadet d’une fratrie de trois, grandit dans la campagne du Surrey, à Churt, où la famille déménage en 1927. Malgré un appétit précoce pour les carnets à dessin – parmi ses sujets favoris, «  des voitures aux pots d’échappement vrombissants  !  »(1) –, son avenir semble prendre un tout autre tracé que celui des arts : Alfred Caro, son père, est agent de change et espère bien transmettre cette fonction à un membre de sa famille. De santé fragile, son frère ne peut remplir ce devoir  ; sa sœur, quant à elle, n’a pas le droit, en tant que femme, d’entrer dans la bourse de la City. C’est donc sur Anthony que repose les espoirs paternels. «  Mais je ne pouvais pas m’y résoudre. C’était trop irréel, ces bouts de papiers (NDLR  : représentant à l’époque des actions), censés valoir beaucoup d’argent, cela ne signifiait rien pour moi.  »(1) Il fallut batailler dur pour obtenir d’étudier autre chose que la finance, la voie artistique étant tout simplement inconcevable. «  Mes parents voulaient que je gagne de l’argent, que je puisse me marier, deux choses a priori incompatibles dans leur esprit avec la condition “misérable” de l’artiste.  »(2) Il approche l’architecture en trouvant un job d’apprenti dans un cabinet d’architectes, mais s’y ennuie. Son père lui suggère de faire des études d’ingénieur. Il obtempère et part pour Cambridge. «  Les cours étaient surtout théoriques, et cela ne me touchait pas, mais c’était toujours plus concret que la Bourse  !  »(2) A chaque période de vacances, il rejoint les bancs de la Farnham School of Art et fréquente l’atelier du sculpteur Charles Wheeler, situés non loin de la maison familiale.

En 1944, Anthony Caro est appelé à rejoindre la Royal Navy pour deux ans. Pendant son service militaire, le jeune homme écrit à ses parents pour plaider une nouvelle fois sa cause. «  A contrecœur, ils ont finalement cédé. Respectant mon choix, mon père m’a dès lors réellement soutenu. Il m’a vu me marier, mais n’a malheureusement pas eu le temps de connaître la suite.  »(2) Démobilisé en 1946, le jeune homme rejoint d’abord les bancs de Regent Street Polytechnic, à Londres, s’inscrivant en cours de sculpture avant d’entrer, l’année suivante, à la Royal Academy Schools où il passera cinq années. L’enseignement y est très académique. L’étudiant décide alors d’élargir son horizon  : «  Un jour, j’ai roulé jusqu’à chez Henry Moore, j’ai frappé à sa porte et demandé si je pouvais venir travailler pour lui. “Vous auriez pu téléphoner d’abord”, m’a-t-il simplement répondu  !  »(1) Il passera deux ans à Much Hadham, au nord du Londres, alternant son apprentissage auprès du maître avec ses cours dans la capitale. Entre-temps, Anthony Caro a épousé Sheila Girling, étudiante en peinture. De leur union célébrée en 1949 naissent deux garçons  : Timothy, en 1951, et Paul, en 1958.(1) Extrait du Financial Times du 24 mai 2013.

(2) Propos confiés lors d’un entretien vidéo réalisé en 2012 pour l’édition en ligne du mensuel international The Art Newspaper.

Anthony Caro, courtesy Ville de Bourbourg
Chœur de lumière, installation, Anthony Caro, 2008
Anthony Caro, photo Mike Bruce courtesy Gagosian gallery
Park Avenue Series, vue d’exposition à la gallery Gagosian@(Londres), Anthony Caro, Juin 2013
Dans les années 1950, il développe une œuvre où règne la figure humaine. La terre, le plâtre et le bronze en sont les matériaux privilégiés. Sa première exposition personnelle lui est offerte en 1956 par une galerie étrangère  : la Galleria del Naviglio, à Milan. La deuxième est présentée, un an plus tard, par l’établissement londonien Gimpel Fils. Mais l’artiste sent qu’il tourne en rond, son insatisfaction grandit. «  J’avais atteint les limites d’une certaine manière de travailler. Mais je ne savais pas quelle direction prendre.  »(3) Plusieurs rencontres vont s’avérer déterminantes. Celle, tout d’abord, du critique américain Clement Greenberg – qui deviendra un ami –, de passage à Londres à l’été 1959. A l’automne de la même année, ayant décroché une bourse offerte par la Fondation Ford et l’English Speaking Union, Anthony Caro part pour quelques mois aux Etats-Unis – de nombreux séjours suivront durant les vingt-cinq années à venir. Il y retrouve le critique et côtoie, notamment, le sculpteur David Smith, dont l’influence sera elle aussi essentielle dans l’évolution de sa démarche, mais également les peintres Kenneth Noland, Robert Motherwell, Helen Frankenthaler, ou encore Richard Diebenkorn. «  Si tu veux changer ton art, il te faut modifier tes habitudes  », lâche Clement Greenberg au cours de l’une de leurs longues conversation. Le déclic s’opère. «  C’est à ce moment-là que j’ai compris qu’il fallait que je change de matériau  »(4), se rappelait volontiers le sculpteur. De retour en Angleterre, il crée sa première œuvre non figurative, constitué de morceaux d’acier – trois formes circulaire, trapézoïdale et carrée – qu’il assemble en les soudant  : Twenty Four Hours (1960). «  Je ne savais pas précisément où j’allais, mais je sentais que j’étais sur le point de découvrir quelque chose. Chaque fois que j’ai éprouvé cette sensation au cours de ma carrière, j’en ai été très excité.  »(4)

Le tournant de 1963

Plaques de métal, poutres, tuyaux et autres grillages, récupérés chez des ferrailleurs et sur les docks, peu à peu s’amoncellent dans son atelier. Bientôt naît Early One Morning (1962), première de ces sculptures aériennes et de couleur vive – celle-ci est rouge – qui deviendront si caractéristiques d’un pan de son œuvre. «  Je voulais que la sculpture ne soit plus faite à partir d’un bloc, d’un gros morceau, mais qu’elle s’apparente davantage à la danse, à la musique. J’ai réalisé Early One Morning dans mon garage, plaçant d’abord une pièce à la verticale, puis une autre à l’horizontale. Finalement, j’ai dû ouvrir les portes pour pouvoir poursuivre  !  »(5) Ces deux pièces comptent parmi la quinzaine qui sera exposée en 1963 à la Whitechapel Art Gallery, à Londres. L’ensemble, résolument abstrait, est déployé à travers l’espace directement sur le sol, de manière inédite à l’époque. «  Mon intention était simplement de rapprocher la sculpture de notre monde.  »(1) Le spectateur est invité à circuler autour des œuvres, à les appréhender depuis différents angles, à nouer une nouvelle forme de contact avec elles. L’exposition fera date, tant dans la carrière de l’artiste que dans l’histoire de l’art britannique.

(1) Extrait du Financial Times du 24 mai 2013.

(3) Citation extraite du magazine britannique Art Monthly, en 1979.

(4) Ici en novembre 2005, lors d’un entretien avec Tim Marlow, historien de l’art britannique et animateur de radio et de télévision.

(5) Propos confiés à la BBC en janvier 2011.

Anthony Caro, Barford Sculptures Ltd courtesy Tate gallery
Twenty Four Hours, Anthony Caro, 1960
Anthony Caro, photo S. Deman
Obama Shadowbox, papier Washi, cadre et gouache (réalisé à Obama, au Japon), Anthony Caro, 1990-1991
«  La sculpture répondait jusqu’alors à certaines hypothèses, des quasi règles, que j’ai brisées. Cela a ouvert un nouveau champ d’exploration, non seulement pour moi, mais aussi pour d’autres artistes. Un nombre immense de possibilités originales m’ont été offertes, que je n’ai cessé d’explorer depuis.  »(6) Nous sommes en juin 2013, Anthony Caro s’exprime lors de l’inauguration de son exposition dans l’un des deux espaces londoniens – celui de Britannia Street – de la Gagosian Gallery. Son enthousiasme inaltéré pour l’art avait fait de chaque jour un (re)«  commencement  », un nouveau «  challenge  » à relever. «  Créer et réaliser des œuvres me motivent tous les matins. Je m’ennuierais si je ne pouvais plus suivre ce programme…  » Depuis quarante ans, il se rendait quotidiennement dans son atelier situé dans le quartier de Camden, ayant rendu obsolète, au fil des années, la barrière originelle érigée entre figuration et abstraction. «  En fin de compte, et je pense que cela vaut pour toute forme d’art, il ne s’agit pas de savoir si c’est abstrait ou figuratif, il s’agit seulement de savoir si c’est bon ou mauvais.  »(2)

Que l’on se réfère à ses portraits, bustes et corps initiaux, aux formes colorées nées dans les années 1960, à celles en acier laminé, monumentales et brutes, de la décennie suivante, aux installations des années 1990 qui voient la figure humaine refaire surface – The Trojan War (1993-1994) ou The Last Judgment (1995-1999), par exemple –, ou encore au Pont du Millenium – inauguré à Londres en 2000 et pour lequel l’artiste collabora avec l’architecte Norman Foster –, l’œuvre du sculpteur anglais n’a jamais cessé de revendiquer un «  lien direct à la vie  »(7), un rapport avec le corps. «  J’aime travailler avec des choses tangibles, la sensation de saisir un objet  ; tout comme l’idée qu’on puisse marcher autour, s’asseoir, entrer dans une sculpture »(2), insistait-il. Autant de notions, assorties de questionnements incessants – «  On ne peut vivre sans limites, ni sans les interroger, je pense que c’est sain.  »(2) –, qu’il s’était efforcé de transmettre près de trente années durant – entre 1953 et 1981 – à ses étudiants de la St Martin’s School of Art de Londres. Il avait à cœur, également, de réunir sculpture et dessin dans un même cours, engageant les élèves à comprendre plutôt qu’à copier un modèle, à s’interroger, encore et encore. «  Henry Moore et David Smith sont un peu mes pères en sculpture  », avait-il l’habitude de dire. Philip King, Richard Long, Gilbert et George, Richard Deacon, Bill Woodrow… la liste est longue de ceux qu’Anthony Caro laisse à son tour orphelins.(2) Propos confiés lors d’un entretien vidéo réalisé en 2012 pour l’édition en ligne du mensuel international The Art Newspaper.

(6) Propos repris notamment par le quotidien britannique The Independent.

(7) Sur la BBC en 1984.

Photo BBC
Anthony Caro
Mise en lumière à Bourbourg

En France, la première rétrospective de l’œuvre d’Anthony Caro a été organisée en 2008 dans le Nord, par le LAAC de Dunkerque, le Musée du dessin et de l’estampe originale de Gravelines et le Musée des beaux-arts de Calais, à l’occasion de l’inauguration de Chœur de lumière, un ensemble de 15 sculptures conçues pour l’église Saint-Jean Baptiste de Bourbourg. «  Je n’ai pas dessiné ces pièces pour une religion particulière, rappelait-il en mai dernier(1)Je voulais créer un espace où chacun puisse entrer, s’assoir et se retrouver avec lui-même. Or, l’art peut offrir cela.  » Créé dans la continuité de cette commande publique, et dédié au travail du sculpteur, le Centre d’interprétation d’art et de culture (Ciac) a ouvert ses portes début mai 2013 à Bourbourg. www.bourbourg.fr

(1) Dans le Financial Times du 24 mai 2013.

GALERIE

Crédits photos