Art & Sciences – Michel Viso – Et que l’invisible soit vu !

Pour accompagner la sortie du nouvel e-mag d’ArtsHebdo|Médias consacré à la relation entre l’art et la science, nous publions tout au long de la semaine des entretiens avec des personnalités du monde de l’art et des scientifiques.

Responsable des programmes d’exobiologie au Centre national d’études spatiales (Cnes), Michel Viso est toujours plein d’allant quand il s’agit de faire aimer la science de l’Espace. Pour le festival Sidération, en mars dernier, il présentait une performance autour de trente illustrations relatives à la quête de l’origine de la vie et à une deuxième genèse quelque part dans l’Espace. Régulièrement en contact avec des artistes, il se refuse à tout commentaire sur l’art, mais précise ici les relations qu’il a expérimentées à l’intersection des deux domaines. Pour lui, l’art et la science n’ont pas vocation à se mélanger mais à partager.

ArtsHebdo|Médias. – Un préliminaire, peut-être ?

Cnes/Jacques André

Michel Viso. – Je ne suis pas un scientifique au sens fondamental. Au Cnes, nous animons une communauté scientifique qui, elle, est dans les laboratoires. Ce sont ces scientifiques qui écrivent les articles, qui ont des idées. Quand ils ont besoin du spatial, ils viennent nous voir. Qu’est ce qu’un scientifique ? C’est celui qui répond à une question par l’observation, l’expérimentation ou la modélisation. Ce que nous nommons les trois mamelles de la science. Les deux premières sont bien connues, la troisième un peu moins. Un exemple donc de modélisation. L’astronome Urbain Le Verrier connaissait Uranus et Saturne. A force d’observations et de calculs, il a déterminé l’orbite de chacune des planètes et en a conclu que si elles étaient ainsi, c’est qu’il devait exister un corps massif entre les deux. Il avait découvert Neptune ! La modélisation dévoile souvent ce qu’il est impossible d’observer et/ou d’expérimenter, l’apparition de l’informatique lui a donné une nouvelle dimension. Ainsi, toutes les connaissances sur la naissance du système solaire, par exemple, ont été obtenues par modélisation. Ensuite, quelle que soit la méthode utilisée, il faut écrire ce qui a été fait, comment cela a été fait, exposer les conclusions tirées puis soumettre l’ensemble à la critique de la communauté scientifique internationale. Je ne saurai expliquer ce qu’est l’art mais faire la science, c’est ça. En science, il n’y a pas de bons ou de mauvais résultats. Tout au plus, ces derniers correspondent ou non aux attentes et ils n’ont de valeurs que si l’expérience est irréprochable. L’originalité et l’innovation sont dans l’expérience mise en place. La méthodologie, quant à elle, est très stricte. Ce qui n’est pas le cas pour l’art. Suivre des règles au pied de la lettre reviendrait à donner dans l’académisme et ne serait pas forcément le meilleur moyen d’obtenir un bon tableau !

Dans quelles circonstances avez-vous été amené à côtoyer des artistes ?

Je ne suis pas un artiste mais, effectivement, il m’arrive d’interagir avec eux, soit en les côtoyant lors de manifestations culturelles, soit parce qu’ils ont besoin de connaissances sur l’Espace. Dans le premier cas, le scientifique est sollicité pour scénariser une partie de son discours et ainsi transformer ce qui pourrait être une conférence en performance. Ce format habille mon désir de communiquer. Par ailleurs, il y a les relations qui s’établissent avec certains artistes qui ont besoin de l’Espace pour alimenter leur sensibilité et leur expression. Je prends du temps pour parler avec eux, répondre à leurs questions, leur fournir de la documentation. Parfois, je suis amené à les accompagner dans la visite de laboratoires ou chez des industriels qui fabriquent des instruments spatiaux ; au musée de l’Air et de l’Espace aussi. Ce que les artistes retirent de ces échanges, je ne le sais pas toujours mais, parfois, la relation avec une œuvre est directe. Ainsi, la chorégraphe Kitsou Dubois, qui avait voulu comprendre ce qu’était le corps en micropesanteur et avait fait plusieurs vols paraboliques grâce à l’Observatoire de l’Espace du Cnes, a monté un spectacle, Gravité zéro, en se fondant sur les connaissances acquises auprès de nous. Plus récemment, le comédien Clément Thirion est venu me voir pour savoir où en était la recherche concernant la vie extraterrestre et a monté ensuite Fractal, auquel il m’a invité et pour lequel il m’a demandé d’intervenir. A la fin du spectacle, il me posait une question et, ensuite, passait la parole au public. Là encore, je suis intervenu en tant que scientifique, mais de façon scénarisée. Parfois, l’art est plus moteur que la science !

Et quand on vous parle d’art et de science, main dans la main…

Je pense plus à l’échange qu’au mélange. Il faut savoir rester à sa place et respecter le travail des autres. Je n’apprécie pas les scientifiques qui veulent jouer aux artistes. C’est souvent condescendant pour l’art et ça ne me plaît pas. Il faut une empathie les uns pour les autres et une considération pour que l’échange se passe bien. L’œuvre de l’artiste empreinte de science ne possède pas la vérité portée par le scientifique, car la vérité de l’artiste est bien différente, elle n’a pas besoin de l’exactitude scientifique, elle crée du nouveau, du surprenant, du contradictoire, de l’aberrant, du fantastique… C’est son rôle. Ce que nous lui avons raconté, les informations que nous lui avons transmises deviennent sa chose. Ce qu’il en fait doit rester son truc à lui !

Les scientifiques et les artistes ont un point commun pourtant. La représentation de l’invisible !

Certes, mais les motivations, les moyens et les résultats diffèrent ! La représentation de l’invisible pour un scientifique est une expérience, elle aussi basée sur des règles strictes. La plupart des objets ou des molécules sont perceptibles parce qu’ils émettent ou réfléchissent des rayonnements électromagnétiques. En étudiant la façon dont ces rayons sont réfléchis ou transmis, on peut obtenir des informations sur la composition des objets, leur comportement ou leur position dans l’univers. Ces propriétés s’étendent bien au-delà de ce que nous pouvons voir avec nos yeux ; le visible.Il se trouve que la lumière visible n’est qu’une partie infinitésimale du rayonnement électromagnétique, qui s’étend des ondes radio jusqu’aux rayons gamma produits exclusivement par la décomposition du noyau atomique. Il y a un continuum de ces ondes électromagnétiques. Le capteur qu’on connaît le mieux : c’est l’œil, la rétine qui capte le visible. Pour le reste, il a fallu inventer des capteurs pour l’infra-rouge, pour les ondes radios, pour les rayons X… Grâce à ces capteurs, les rayonnements sont transformés en signaux électriques et enfin en nombres. Au final, il est possible d’obtenir un ensemble de valeur souvent présenté sous forme graphique ; un spectre. De ce dernier on en déduit ce qu’il y a entre la source et le capteur. Si l’on attribue une couleur à chaque longueur d’onde, à partir de reconstitution spatiale des signaux nous obtenons des images, des représentations colorées et nuancées. L’invisible est alors rendu visible ! Quand je fais des images en infra rouge, je vois les soleils qui sont en train de naître, en ultraviolets ceux qui sont en pleine période d’émission, bien matures, et le visible me montre les structures observables au télescope. Si je combine le tout, je vois apparaître des relations. Le visible et l’invisible se mélangent pour raconter une histoire. L’image devient belle, mais ce n’est qu’une interprétation artificielle de données physiques. Elle est tout sauf « naturelle ».

Belle ? Le beau n’est pas une recherche très scientifique !

Y a-t-il une recherche du beau en science ? Qu’est-ce qui rend une image belle ? Je n’ai pas la réponse. Ce qui est certain, c’est qu’il y a une recherche pour rendre l’expression scientifique agréable à l’oeil. C’est parce qu’il y a des contrastes et des couleurs que cette image a une valeur scientifique, une capacité interprétative. Si je mets du marron partout, je ne verrai rien. Les couleurs, les contrastes sont au service de l’idée. Ils sont dosés, utilisés, réglés, manipulés au cas par cas pour appuyer la démonstration. C’est, au sens strict, un moyen d’imager simplement un discours complexe. C’est souvent un résumé saisissant ou un résultat frappant !

 

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