Exposition collective à Ivry – La vie fleurit par le travail

Jannis Kounellis, photo S. Deman, courtesy galerie Lelong

Des ballots de charbon mis sur piédestal par Jannis Kounellis au système de production de frites à la chaîne inventé par Bertille Bak, en passant par l’inventaire singulier, dressé par Thu Van Tran, des hommes et des femmes ayant travaillé dans les usines Renault de Boulogne-Billancourt, l’exposition actuellement présentée par le Crédac, à Ivry, rend hommage à la mémoire ouvrière, aux savoir-faire et aux luttes qui ont émaillé l’histoire industrielle. Une quinzaine d’artistes français, mais aussi d’origine allemande, américaine, grecque, roumaine ou vietnamienne, engagent pour l’occasion une conversation qui résonne de façon particulière dans l’ancienne usine qu’occupe le centre d’art contemporain.

Le titre de l’exposition, L’homme de Vitruve, fait à la fois référence à l’homme – c’est ainsi que l’on désigne l’esquisse réalisée par Léonard de Vinci vers 1492 sur les proportions du corps – et à son effacement du monde du travail, au profit de moult données financières et techniques, à travers la disparition du célèbre logo de Manpower, remplacé par un motif abstrait en 2006. C’est à partir de ce postulat que la directrice du Crédac Claire de Restif a choisi de réunir des artistes qui, tout en enregistrant l’inexorable affaiblissement du monde ouvrier, viennent questionner le travail, sa valeur et la place qu’il occupe aujourd’hui dans notre société. «  En se nourrissant de l’histoire du passé industriel, mais aussi du présent, ils établissent une mémoire active et productive qui tente de replacer le corps humain et le corps social au cœur des enjeux sociétaux d’aujourd’hui  », précise-t-elle.

Parmi eux, Mircea Cantor vient célébrer la persistance du travail manuel à travers une vidéo (Double Heads Matches, 2002-2003) tournée dans une petite usine de fabrication d’allumettes. En guise de pied de nez au productivisme et à la rentabilité, l’artiste roumain y a passé commande d’une série de bâtonnets à deux bouts rouges, produite à la main à partir du recyclage des morceaux de bois éparpillés au pied des machines. Faisant également appel à la vidéo pour évoquer les incroyables disparités existant entre différents systèmes de production, l’Allemand d’origine tchèque Harun Farocki fait défiler en parallèle deux films  : l’un montre des villageois indiens et africains occupés à fabriquer des briques de manière traditionnelle, l’autre a été tourné dans une entreprise européenne spécialisée dans la brique  : les seuls acteurs en sont des machines (Vergleich über ein Drittes, 2007).

Alignés le long d’une des larges baies vitrées, douze socles d’acier – leur multiplication évoquant une chaîne de production – en imposent. Ils portent chacun un ballot noir empli de charbon (Sans titre, 2003), élément clé de l’ère industrielle souvent mis en avant dans ses œuvres par le Grec Jannis Kounellis, figure majeure de l’Arte povera. Sur un mur voisin, neuf photographies signées Jean-Luc Moulène : elles sont issues d’une série de 39 clichés illustrant des objets – paquet de cigarettes, pipe, poêle, chapeau, soulier, etc. – fabriqués, lors de grèves, par des ouvriers sur leurs propres machines (Les objets de grève, 1999-2003). Un inventaire singulier et émouvant.

Mircea Cantor, photo S. Deman, courtesy galerie Yvon Lambert
Double Heads Matches (détail), installation, vidéo, boîte d’allumettes, poster, Mircea Cantor, 2002

Où l’on retrouve aussi toute la tendresse et l’humour déployés par Bertille Bak à l’encontre des habitants de sa région natale, le bassin minier du Nord de la France. Deux œuvres de la jeune femme sont ici présentées  : la première est une vidéo en noir et blanc qui met en scène un groupe d’enfants «  fabriquant  » des frites à la chaîne avant d’envoyer l’un d’eux les livrer à vélo dans les fermes environnantes (Court n°3, 2007). La seconde est un carnet (Cité n°5, 2007) dans lequel l’artiste a croqué au stylo bille noir 97 façades de petites maisons typiques des corons, élus cet été – au même titre que l’ensemble du bassin minier – au patrimoine mondial de l’Unesco. Thu Van Tran salue, quant à elle, le souvenir des ouvriers de Renault, comme celui de Marguerite Duras qui avait souhaité, à l’annonce de la fermeture de l’usine de Boulogne-Billancourt en 1989, que soient consignés les noms de tous ceux y ayant travaillé pendant ses 58 ans d’existence. 199 491 en est le nombre, calculé par la plasticienne d’origine vietnamienne avec l’aide des syndicats avant d’être symboliquement gravé sur un énorme boulon  ; celui-ci a été disposé au sol selon la règle arithmétique du nombre d’or (Ecrire, 2009). Dans le prolongement de ce travail, Thu Van Tran présente D’emboutir à lire (2012), une installation formée de livres et de revues – mais aussi de pièces d’emboutissage de l’industrie automobile – rassemblés après avoir interrogé d’anciens ouvriers sur leurs lectures durant leur vie professionnelle.

Non loin, un petit écran diffuse les images d’un plan fixe  : celui d’une main grande ouverte, qui, à intervalles réguliers, se referme brièvement, comme si elle tentait d’attraper quelque chose, en vain, à moins qu’elle n’ait choisi de laisser filer un mystérieux élément… Avec Hand Catching Lead (1968), l’Américain Richard Serra rend hommage au geste, à la main «  ouvrière  », soumise au rythme de la chaîne de fabrication tout en demeurant, malgré tout, maîtresse d’elle-même. Au-delà de la célébration du souvenir d’un temps révolu, de l’entretien vital et nécessaire de la mémoire, de l’hommage rendu à l’homme et à ses accomplissements, les artistes réunis ici nous invitent à nous interroger plus avant sur notre propre rapport au travail, rendu complexe et multiple par les enjeux fondamentaux de la mondialisation.

Thu Van Tran, photo S. Deman courtesy le Crédac
D’emboutir à lire (détail), installation, Thu Van Tran, 2012

Autour de Maurice Thorez

Dans le cadre de l’exposition d’Ivry, Louise Hervé et Chloé Maillet présentent une sélection de cadeaux – ayant tous rapport avec le livre et l’écriture – offerts pour ses cinquante ans à Maurice Thorez – dirigeant du PCF de 1930 à 1964 et député d’Ivry – et empruntés aux Archives municipales (L’un de nous doit disparaître, 2012). L’homme, qui voyait dans le livre un élément d’émancipation, devient par ailleurs le point de départ d’une nouvelle de science-fiction écrite par le duo et d’une performance qui aura lieu le samedi 1er décembre, à 17 h. L’entrée en sera gratuite mais la réservation indispensable au 01 49 60 25 06 ou par email : contact@credac.fr.

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