Sofie Muller – L’absolution du Sphinx

L’enfant est assis sur la table d’auscultation. Le matelas vert surmonté d’un linge blanc s’enfonce légèrement aux endroits où ses bras sans main reposent. Son tricot de peau plisse à l’avant de sa poitrine, ses jambes trop petites pour toucher le sol pendent dans le vide. Dos rond et genoux serrés, Tristan attend. Installée dans l’une des deux pièces baignées de lumière du rez-de-chaussée de la fondation Francès, l’œuvre de Sofie Muller touche en plein cœur. L’artiste belge, dont c’est la première exposition personnelle en France, est l’invitée d’Estelle et Hervé Francès, propriétaires des lieux et indéfectibles soutiens à la création contemporaine. Quatre fois par an, ils aiment à faire dialoguer des pièces de leur collection (parmi les 400 œuvres signées de 180 artistes appartenant à 40 pays) constituée autour d’un seul et unique thème  : l’homme. L’exposition Trauma en est un parfait exemple, elle qui nous fait découvrir des installations de Jennifer Vasher et de Tracey Emin, un dessin de Lucian Freud, des photographies de Désirée Dolron et de Douglas Gordon. Toutes ces pièces, aussi pertinentes et intéressantes soient-elles, n’arrivent pourtant pas à détourner le visiteur de l’œuvre de Sofie Muller. Par la fenêtre, Elza, installée sur une balançoire dont les cordes ne sont attachées à rien, maintient son équilibre de la pointe des pieds  ; à quelques mètres d’elle, Jesse, également tout de marbre époxy, se retourne pour observer les gouttes de sang échappées de sa culotte – matérialisé ici par des fleurs rouges. Dans la pièce d’à côté, Alice est au coin. A l’étage, Eve dessine des ronds de sang sur un mur blanc et Shemale découvre son sexe de petit garçon. A la cave, Oscar a perdu ses cinq sens.

Sofie Muller, photo MLD
Eve, Sofie Muller, 2008

Il est ici question de blessures, cachées ou révélées, de souffrances, physiques ou psychiques, de sentiments opposés, de réflexion sur la mémoire et l’identité, celle que l’on possède à la naissance, celle que l’on se découvre ou celle que l’on nous impose. Si l’exposition s’attache à montrer que tous les traumatismes de la vie, petits ou grands, finissent toujours par remonter à la surface et que les artistes peuvent mieux que quiconque les apprivoiser jusqu’à les transcender, chacune des œuvres de Sofie Muller matérialise un état mental, fruit d’une contradiction entre le corps et l’esprit. Elle s’interroge sur les transformations, le désir, la déficience et l’exclusion et joue des contraires  : le péché et l’innocence, la liberté et l’enfermement, le désir et le refoulement, la vie et la mort, qui toutes deux ont pour symbole le sang, celui dont elle se sert, le sien. Deux périodes de l’existence retiennent particulièrement son attention  : l’enfance et la vieillesse, deux moments d’intenses changements, de mue, sujets de prédilection chez cette artiste des métamorphoses qui souvent orne sa signature d’un papillon  ! Sofie Muller explore la notion de passage. L’œuvre qui naît de cette réflexion est d’une cohérence remarquable. Elle n’accable pas, elle touche au plus juste et nous amène à une meilleure compréhension, à plus d’empathie, d’humanité. Ses sculptures, aussi émouvantes que belles, réconcilieraient ceux qui voudraient encore opposer intelligence et beauté. Un dernier regard vers Tristan, lui dont le sien a été effacé, et la porte de la maison se referme sur une enfance, une vie partagée.

Sofie Muller, photo MLD
Elza, Sofie Muller, 2009

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