A l’Artothèque de Caen – La mémoire au présent

Kader Attia

A l’heure où l’Europe commémore le centenaire de la Première Guerre Mondiale, Sans tambour ni trompette – cent ans de guerres revient, à travers le prisme de la Der des Der, sur les conflits qui se sont succédés depuis. Présentée jusqu’au 26 septembre à l’Artothèque de Caen, l’exposition propose des réflexions autour de la mémoire, de la commémoration et de l’histoire dans le but d’offrir un regard sur notre époque, celle des guerres contemporaines qui rythment plus que jamais la vie de millions d’individus.

En écho à un premier chapitre présenté à l’automne dernier à La Graineterie de Houilles, dans les Yvelines, le second volet de l’exposition investit Caen, ville rasée à 70  % par les bombardements de la Secondee Guerre Mondiale. Les projets exposés adoptent des points de vue divers, du symbolique au critique, mais tous traitent de la portée sociale, politique et humaine de conflits ayant marqué la mémoire collective, permettant ainsi de (re)penser le passé à partir du présent. «  En faisant le choix de croiser des moments discordants de l’Histoire des guerres dans le monde, je propose une réflexion où les pratiques de l’appropriation et du récit génèrent une pensée de la continuité des conflits et plus largement de la violence humaine  », explique Julie Crenn, commissaire de l’exposition.

Plus d’une douzaine d’artistes participent à cette commémoration atypique de la Première Guerre Mondiale et qui ne s’y cantonne d’ailleurs pas. Parmi eux, Régis Perray présente son Mur des sols de guerre, réalisé entre 1995 et 2015. Le projet est une constellation de champs de bataille qui gardent des séquelles. Impacts d’obus, bâtiments éventrés et cimetières improvisés sont autant de cicatrices que les sols conservent et que l’artiste immortalise depuis vingt ans. C’est aussi à partir de photographies que travaille Erwan Venn. Manipulant des clichés pris par son grand-père entre 1920 et 1960, l’artiste revient sur son histoire familiale pour traiter des problématiques collectives. Il interroge le poids des non-dits, des décisions et des blessures d’un aïeul qui a choisi la Collaboration, affectant ainsi sa famille sur plusieurs générations.

Martha Rosler interroge quant à elle le statut, le rôle et l’objectif de l’image de guerre dans une société marquée par le confort et l’insouciance. A travers House Beautiful : Bringing the War Home, l’artiste féministe américaine «  ramène la guerre à la maison  » en incrustant des images du Vietnam ou de l’invasion américaine en Irak sur des illustrations publicitaires ou issues de magazines de mode. Dans ce projet initié en 1967, la violence guerrière du conflit lointain contraste avec l’univers onirique et fantasmé qui domine dans les-dites publications destinées au public féminin. Tout aussi féministe, Giulia Andreani s’intéresse aux images d’archives dans lesquelles elle scrute les conditions, les rôles et le statut réservés aux femmes entre 1930 et 1950, à l’heure où elles remplaçaient les hommes dans bien des tâches. La démarche critique de l’artiste transparaît dans une interprétation des archives qui réduit la dimension documentaire qu’impose le projet.

Martha Rosler
Extrait de la série House Beautiful :@Bringing the War Home, Martha Rosler
Giulia Andreani
Toile signée Giulia Andreani
Région meurtrie par la guerre depuis plus d’un demi-siècle, le Proche-Orient est omniprésent dans les travaux de plusieurs artistes. La photographe française Sophie Ristelhueber revient de Beyrouth en 1982 avec des clichés qui témoignent de la violence du siège de la ville et des bombardements par l’armée israélienne. A travers son objectif, l’artiste dresse la topographie d’un territoire en ruine et décrit une ville éventrée. A quelque deux cents kilomètres de là, la guerre est le quotidien de Khaled Jarrar depuis plusieurs décennies. Cet ancien garde du corps de Yasser Arafat, dont la première exposition internationale a eu lieu à la Fiac à Paris en 2011, jouit d’un statut hors du commun. L’artiste-soldat – qui expliquait à Médiapart en 2012 que «  l’art est plus puissant que l’armée  » – présente Concrete #2, un ballon de football en béton. Cette représentation d’un jouet de son fils est directement issue de gravats prélevés par ses soins sur le mur qui sépare Israël de la Cisjordanie. En choisissant un objet symbole du jeu et de l’innocence des enfants, Khaled Jarrar met en lumière la souffrance d’un peuple condamné à l’humiliation et à une vie de colonisé.

Raphaël Denis aborde un sujet tout aussi sensible. La Loi Normale des Erreurs évoque des œuvres d’art spoliées à des collectionneurs juifs français par l’Allemagne nazie. Le plasticien accumule au sol plusieurs tableaux totalement noirs et encadrés dont le format correspond aux pièces volées. «  Toutes les œuvres sont répertoriées, leurs histoires sont clairement notifiées, pourtant elles n’ont pas toutes été restituées. Au dos de chaque tableau sont placées des fiches de renseignements nous indiquant la technique, la provenance, le cheminement  », précise la commissaire d’exposition. Surplombant les tableaux noirs, le portrait d’un homme d’âge mûr intrigue, son identité demeure inconnue  ; victime ou bourreau  ? Raphaël Denis ne répond pas. Recouvrir des portraits de noir est par ailleurs la démarche d’Harald Fernagu. A l’aide de coquillages en forme de dents, peints en noir, le plasticien revisite les vestiges de la Première Guerre Mondiale à travers revolvers, fusils ou portraits de Poilus. Il s’intéresse ainsi à l’identité des héros du passé en interrogeant l’effacement de la mémoire collective. «  Les objets de mémoires de guerres (restes de guerres, mémoriaux ou souvenirs multiples) se substituent à l’histoire, à la disparition des individus, de leurs corps  », précise l’historienne Annette Becker.

Parmi les autres artistes exposés, Delphine Pouillé évoque la réparation corporelle et mémorielle grâce à ses sculptures molles aux couleurs douces et captivantes. Claude Lévêque accueille quant à lui le visiteur de l’Artothèque avec la phrase «  Je saigne  », réalisée au néon rouge. L’artiste analyse la guerre à travers le prisme de l’enfance, de la souffrance et du refuge. Un peu plus loin, un autre néon annonce «  Je suis venu ici pour me cacher  ». Kader Attia, Damien Deroubaix et Léa Le Bricomte complètent une programmation subtile et efficace des plus réussies.

Khaled Jarrar, courtesy galerie Polaris
Concrete #2, Khaled Jarrar

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