Extra-Large à Monaco – Valeurs sûres sous soleil de plomb

Xavier Veilhan, Franck Scurti et Thomas Schütte/Vinaj Isopress

Cet été, le Grimaldi Forum de Monaco a misé sur la démesure. Il accueille une cinquantaine d’œuvres monumentales appartenant à la collection du Centre Pompidou. Peintures, sculptures, installations, vidéos et photographies donnent un aperçu XXL de la création contemporaine.

L’esplanade du Grimaldi Forum est blanche sous le soleil mordant de Monaco. Suivant la piste d’un rhinocéros rouge bien connu, le vacancier affamé de fraîcheur pousse le battant transparent d’une des portes. L’effet «  frigo  » est immédiat. Certaines se couvrent  instantanément les épaules d’un paréo. D’autres rangent leur appareil photo  : prendre des clichés est interdit. Ce n’est pas plus mal, on ne voit rien l’œil rivé à un objectif. Il ne reste alors que quelques marches à gravir pour découvrir Extra-Large. L’événement estival de l’institution culturelle monégasque accueille une cinquantaine d’œuvres parmi les plus monumentales de la collection du Centre Pompidou. Occasion rêvée pour une réflexion sur le grand format et une traversée artistique du début du XXe siècle à nos jours. «  L’exposition rappelle qu’en dehors de la performance technique que la monumentalité implique, l’usage de la grande dimension n’est anodin ni pour l’artiste, ni pour le regardeur  », précise Ariane Coulondre, commissaire de l’exposition. Il est vrai que face à la démesure, l’émerveillement peut côtoyer l’inquiétude et l’envie de domination écraser le rêve. Rien de tel ici. La scénographie signée Jasmin Oezcebi est aussi agréable pour le visiteur, qui en apprécie la subtilité, que pour les œuvres, qui bénéficient de son efficacité, sans pour autant perdre de leur mystère. La sélection proposée est un autre motif de contentement  : les grands noms de l’art contemporain s’enchaînent, tous vivants… ou presque, et parmi eux nombre de Français. Une irrésistible assemblée.

Près de toiles XXL de célèbres peintres disparus, Polomb (1994) de Frank Stella ouvre le bal suivi de Respirare l’ombra – (Respirer l’ombre) de Giuseppe Penone. Encore tout enivré par le parfum de laurier exhalé par l’installation de l’Italien, le promeneur aperçoit la star qui pose sur l’affiche de l’événement  : Le Rhinocéros rutilant deXavier Veilhan. Aux alentours, un golem en fonte d’aluminium tend son visage vers le ciel. Grosser Geist Nr.7 appartient à une série de dix-sept pièces signées Thomas Schütte. L’Allemand excelle à proposer des sujets étranges et envoûtants. Ce personnage, dont on ne sait s’il est humain, sort tout droit d’un univers d’au-delà du réel. Sur sa droite, un lit a été dressé dans une immense boîte à sardines. «  Tout mon travail part d’une perte dans l’observation, d’une flânerie dans les idées. Je travaille sur des formes d’analogies. Dans cette œuvre, il y a l’image du lit, du bateau, du cercueil… Chacune de mes œuvres reste une forme ouverte  »*, explique Franck Scurti. Au plafond d’un espace tout en longueur sont suspendues des dizaines de lampes rondes et jaunes. Cette voûte mordorée signée Tobias Rehberger irradie en fonction de l’intensité de la lumière extérieure grâce à un capteur photo-électrique. Le long d’un mur, des fils de laine noire. Si aucune explication n’est donnée, la curiosité est piquée et l’Ariane qui sommeille en chacun de nous décide, sinon de les tirer, du moins de les suivre. C’est d’un simple balai qu’ils s’échappent en un flot grandissant et proliférant. La Bruja (La Sorcière) deCildo Meirelesoblige les curieux à venir perdre leurs repères dans sa drôle de toile. «  Le balai est ambigu  : il peut être vu comme le début, la source d’une énorme expansion, ou peut être le point final où tout se contracte et se compresse  », précise l’artiste brésilien.* Toutes les citations sont extraites du catalogue

Sol LeWitt, Anish Kapoor et Richard Long/Vinaj Hysopes
Sol LeWitt, Anish Kapoor et Richard Long, Vue d’exposition

Embrassant les alentours, le regard s’enflamme. Il admire la lumière d’une toile de Pierre Soulages, se reflète dans l’imposante lentille concave et colorée d’Anish Kapoor, entre dans le cercle de Richard Long et lévite au rythme de la Bâche de Claude Viallat. Plus loin, un personnage de polar court se figer dans une toile de Jacques Monory. «  Pour moi, il n’y a pas de différence entre faire un film et peindre, c’est du même ordre de la pensée  », explique l’artiste. Mais il n’y a pas que les mauvais garçons qui attirent l’œil  ! L’installation de Cai Guo-Qiang fait se tendre le cou et lever le menton. L’avion de plus de 9 mètres de long est la star des jeunes visiteurs. Flottant au-dessus du sol, cette armature en osier et bambou, éclairée de l’intérieur, porte une infinité d’objets confisqués par les agents de sécurité de l’aéroport de São Paulo. Une vision qui témoigne du «  monde agité et absurde dans lequel nous vivons, où les ennemis, grands ou petits, peuvent sortir de toutes les directions, et où les armes peuvent être dans nos propres poches  », dixit le plasticien chinois. Dans un angle, Groupe de 13 (Hommage à Amnesty International) d’Eva Aeppli. Ils sont treize vêtus de noirs et assis sur des chaises pliantes en bois. «  Dans la culture occidentale, un groupe de treize personnages autour d’une table évoque la Cène mais à ma « table » on ne voit ni Christ, ni aucun apôtre. Les hommes et les femmes qui y sont réunis représentent la condition humaine  ». L’absence de traitement différent selon les sexes, la présence de chaises videset l’attitude identique de tous les acteurs fixe la scène dans un temps suspendu, celui de l’attente. Du paradis ou de l’enfer, à voir.

Comme en écho, à l’autre bout de la salle, les Survivant(s) exécutés par Yan Pei-Ming  : «  J’ai plutôt une vision pessimiste de l’humanité, je suis conscient de n’être que de passage. Tout ce qui a trait à la mort et à la vie m’intéresse beaucoup. Les figures représentées ici survivent uniquement dans ma peinture. Mais tout cela fait partie de mon imagination, car je pense en réalité qu’après la mort, il n’y a rien.  » Pour l’artiste chinois, aucun doute. Christian Boltanski, quant à lui, se transforme en archéologue de sa propre existence et expose un puzzle sans chronologie, sans thématique même, de son quotidien. Dans de grandes vitrines apposées au mur, il donne à voir pêle-mêle des photographies, des factures, des lettres, des coupures de journaux, des plans… Toutes ces choses généralement traitées sans égard qui, pourtant, mises bout à bout racontent l’histoire d’une vie. A la fois intimes et universelles. Plongés dans l’obscurité et jaillissant de la couleur, les anges de Bill Viola se laissent  approcher. «  J’avais presque inconsciemment monté la bande à l’envers dans les cinq films et toutes les figures, sauf une, jaillissaient vers le haut et hors de l’eau. J’avais, sans le faire exprès, créé des images d’ascension, de la mort à la vie  ». Dans l’univers sans commencement ni fin du maître américain, l’âme se sent légère. L’instant est à la contemplation.

Donald Judd, Daniel Buren, Xavier Veilhan et Cai Guo-Qiang/Vinaj Isopress
Donald Judd, Daniel Buren, Xavier Veilhan et Cai Guo-Qiang, Vue d’exposition

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