Henri Sagna à Dak’Art 2012 – L’art piqué au vif

Henri Sagna, photo Fatou Kandé Senghor, courtesy Biennale d'Art Africain Contemporain de Dakar, Dak'Art

L’artiste sénégalais s’est fait connaître auprès du public français grâce à son travail singulier sur les moustiques, exposé voici quelques années au Musée Dapper, à Paris. Cette recherche plastique autour de l’insecte porteur du paludisme veut sensibiliser les populations au danger que ce dernier représente et faire prendre conscience du poids que cette maladie infectieuse fait peser sur l’Afrique, notamment. Comptant parmi les artistes présents à Dak’Art 2012, 10e biennale de l’art africain contemporain, Henri Sagna présente Voleur d’âme II, une installation composée, comme à son habitude, d’éléments récupérés  : tissu percale, fil de fer, flacons de parfum… D’énormes moustiques viennent se poser sur des vêtements blancs transformés en moustiquaires. Au-delà d’une lutte contre la malaria, les œuvres du plasticien s’attaquent plus largement aux injustices, à la guerre, voire à la mort. ArtsHebdo | Médias profite de cette actualité pour mettre en ligne le portrait écrit pour Cimaise (283) de ce peintre, sculpteur, illustrateur et designer au talent protéiforme. Rencontre avec un artiste au sourire éclatant.

Henri Sagna, photo Lionel Hannoun
Pillage, Henri Sagna, 2004
Le jeune garçon est assis, un volume de la vieille encyclopédie de son oncle posée sur les genoux. Souvent il s’y plonge pour rejoindre les maîtres, ceux dont les pinceaux ont traduit le monde de leur temps. Henri a juste l’âge de raison, et pourtant il fréquente déjà Vinci, Van Gogh et Picasso. « Je découvrais les artistes des siècles passés, j’observais leur trait pour m’efforcer de reproduire une expression, un détail », explique-t-il. A 39 ans, Henri Sagna est un  artiste  complet.  Il  dessine,  peint  et  sculpte sans  distinction. « Tout jeune, je passais des heures à observer et à mettre sur le papier tout ce que je voyais. La plupart du temps, j’utilisais un stylo à bille. » A la maison, sa mère l’encourage et lui prodigue de tendres conseils. A l’école, les croquis d’Henri épatent les copains et les leçons les plus vite apprises sont celles qu’il métamorphose en traits enlevés.

Le paludisme, une calamité mais pas une fatalité

Si beaucoup le poussent dès l’adolescence à s’inscrire à l’Ecole des arts de Dakar, il écoute son père et attend l’année du bac pour y entrer. Là, il choisit la section «  environnement » (architecture d’intérieur et design). Ce choix implique une réflexion sur tout ce qui l’entoure et sur l’impact de ce que l’on crée. Son art devient le fer de lance d’une cause destinée à sensibiliser le public au paludisme, maladie qui avec la tuberculose et le sida forment un trio infernal responsable de la mort de plusieurs millions de personnes chaque année. Rappelons qu’en 2009, quelque 225 millions de cas ont été enregistrés et environ 800 000 personnes sont mortes de cette maladie parasitaire, pour une majorité en Afrique subsaharienne. La plupart sont des enfants.

Avec ses installations, Henri Sagna a entrepris une croisade pour dénoncer cette calamité qui n’est pourtant pas une fatalité. « Je veux alerter le maximum de gens, expliquer ce fléau et ainsi, peut-être, permettre une mobilisation en faveur des populations touchées. Il faut lever des fonds pour la prévention, les soins et la recherche », explique l’artiste. Le traitement, qui pourrait réduire le taux de mortalité de 50 %, existe bien. Par ailleurs, des mesures simples permettraient de prévenir la maladie : pulvérisation d’insecticides, généralisation des moustiquaires. Mais à l’heure actuelle, trop d’enfants en Afrique dorment toujours sans la protection d’un rideau imprégné d’insecticide. Pas étonnant donc de retrouver au cœur des œuvres de Sagna ce grand voile blanc sauveur de vie et porteur d’espoir.[[double-v320:3,4]]

Mais les moustiques de Sagna vont plus loin. En horde menaçante, ils se tiennent aux aguets, attendant leur heure. Supports métaphoriques, ils sont assimilés à l’homme. «  Chaque homme a un côté moustique, une capacité à piquer, à faire le mal », affirme l’artiste. Impossible alors de ne pas penser aux guerres qui déchirent certains pays africains et de ne pas entendre le cri lancé : « L’Afrique a besoin de paix ! » Henri Sagna, un artiste engagé ? Oui, sans aucun doute, mais si cette vocation lui apparaît comme une nécessité, à terme, il ne la revendique pas. Et s’il se plaît dans ce rôle de messager de paix, il pense aussi un jour en finir avec les moustiques sans pour autant chercher une autre cause à défendre. Sa vocation est avant tout celle d’un artiste.

La première exposition qui va vraiment compter pour lui date de 2002. « Alors que je n’étais pas très chaud à l’idée de participer à la biennale Dak’art, un ami m’a persuadé d’exposer mes sculptures en marge de la manifestation au Planète café », raconte-t-il. Les amateurs s’y sont bousculés et ont offert à l’artiste les premières marques de reconnaissance. Depuis il montre régulièrement son travail au Sénégal, et en France.

Vers de nouvelles aventures «  mousticales  »

Après l’exposition collective Sénégal contemporain organisée en 2006 au musée Dapper, les moustiques se sont déplacés vers le 18e arrondissement de Paris, où ils ont participé au Festival Rue Léon. Pour l’occasion, l’artiste avait présenté une installation inédite qu’il qualifie de « témoin de notre temps » et où les moustiques n’étaient plus seuls, mais accompagnés de leurs proies favorites : les hommes.

Au-delà des expositions, Henri Sagna cultive une boulimie de projets. Dans un grand livre, il liste ses idées, dessine des meubles, réfléchit pinceau à la main à de nouvelles aventures «  mousticales  », car il a le sentiment de ne pas en avoir encore épuisé toutes les possibilités. Inlassable pèlerin, il continuera à se rendre de village en village pour rencontrer les anciens et engranger tout ce qu’il peut de la mémoire et des traditions de son peuple. Il retrouvera aussi les enfants avec lesquels, au cours des vacances scolaires, il compose des fresques ludiques et éducatives. Une autre manière  de rester au cœur de son pays et d’en préserver les racines.

Henri Sagna, photo Lionel Hannoun Radioscopie du moustique

Le corps en partie emmailloté de bandelettes, telle une momie, culmine au-dessus de longues pattes effilées en fil de fer : mélange détonnant d’attirance et de répulsion. Au centre de l’insecte, un petit tube gorgé de liquide donne une indication supplémentaire : rouge comme le sang des victimes, jaune comme celui infesté par le protozoaire parasite responsable du paludisme, mais totalement transparent dans le corps du seul moustique « pacificateur ». Minuscules dans la réalité, les moustiques de Sagna sont, eux, gigantesques. Comme en apesanteur, ils menacent l’homme, agglutinés contre des moustiquaires d’un blanc éclatant et qui seules semblent les tenir en respect.

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