Hommage à Edik Steinberg – Entre ciel et terre

Gilles Bastianelli

Né à Moscou en 1937, Edik Steinberg s’est éteint le 28 mars, à Paris. Les douze derniers jours de son existence ont été consacrés à la réalisation d’un entretien entrepris à l’initiative de Gilles Bastianelli, auteur en 2007 de Lettre à Malevitch, un film documentaire sur le peintre russe. Les propos recueillis paraîtront dans un ouvrage co-signé avec Samuel Ackerman, peintre et ami proche d’Edik Steinberg qui a accompagné Gilles Bastianelli dans son travail de «  biographe  » auprès de l’artiste depuis 2006, date de leur rencontre. Gilles Bastianelli nous permet de publier ici, à titre d’hommage, un extrait des propos d’Edik Steinberg sur sa vie à Paris, son œuvre et la relation entretenue, à travers la peinture, avec une part de la philosophie picturale établie par Kazimir Malevitch au début du XXe siècle.

Edik Steinberg a commencé à peindre en URSS en ayant été culturellement initié par son père, le poète Arkady Steinberg, et a inauguré sa carrière de peintre à Moscou à une époque où le «  formalisme  » et toute expression picturale en marge du réalisme socialiste était interdite. Jusqu’en 1991, date de son installation à Paris – sur laquelle il est revenu lors d’une série d’entretiens avec Gilles Bastianelli et Samuel Ackerman –, Edik Steinberg ne connaîtra de la vie artistique qu’un fragment de liberté  : l’espace de la toile dans le recul de l’atelier.

«  J’ai été frappé par l’aura intimiste de Paris. J’aime l’intimité et j’y ai ressenti ma liberté… J’ai été un étranger à Moscou et ici encore plus, bien que la France m’ait accueilli via la galerie Claude Bernard. J’ai commencé à aimer Paris après mon troisième séjour, lorsque j’ai pu y acheter un atelier. Je me suis retrouvé Parisien (…) Mon Paris, c’est ma rue, un espace que j’aime. Elle a une histoire qui est étroitement liée à la première émigration. Ici, vivaient des familles entières d’artistes et d’écrivains russes exilés… C’est étonnant qu’avec l’achat de mon atelier, j’ai acquis un morceau de l’histoire artistique de Paris. Dans mon immeuble ont vécu Fujita, Man Ray, Zadkine… Ma rue, c’est également l’endroit où tout le monde me connaît. C’est aussi une vie simple que j’aime beaucoup. Je connais les noms de fleuristes ou de gérants de restaurants dans notre quartier. Je me suis lié d’amitié avec un couple portugais qui tenait un petit resto dans notre rue. Je suis un homme ouvert  : je vais au café pour fumer une clope et boire un café. Bien sûr, on se souvient de moi, même si je ne parle pas un mot de français. J’ai même connu deux clochards. L’un était barbu, il avait un chien, c’était un homme modeste qui ressemblait à un Russe et ne demandait jamais d’argent. Plus tard, son chien est mort. Il était simplement assis sur le trottoir, comme un homme libre. Je lui demandais  : “Santé, ça va  ?” C’est tout ce que je pouvais dire en français. Un autre tournoyait autour du bistrot Raspail vert, je lui offrais souvent un café et, parfois, l’invitais à déjeuner. Quant à la Russie, je l’ai perdue. Pour moi, elle est partie avec sa nouvelle histoire, car de nos jours, c’est une Russie différente. La Russie que j’aime, c’est le cimetière de Sainte-Geneviève-des-Bois… Quand je suis arrivé ici, j’ai couru à Sainte-Geneviève-des-Bois et au cimetière de Montparnasse pour saluer les gens que j’aimais. Je n’apprécie pas ce qui se passe aujourd’hui  : bavardage, irresponsabilité ou stupidité nationaliste.  »

Edik Steinberg, photo Barbara Klemm
Edik Steinberg dans son atelier parisien, 2012

Dans l’URSS des années 1960-1980, l’œuvre d’Edik Steinberg est réservée à une élite, cohorte de diplomates, de collectionneurs qui fréquentent les ateliers d’artistes moscovites dit «  underground  », cachés. Alexandre Gleser est le premier à sortir les œuvres des peintres soviétiques impossibles dans les années 1970, produisant de nombreuses expositions, notamment en France, où le nom de Steinberg figure systématiquement. Mais c’est la rencontre avec Claude Bernard qui permet sans doute à Edik Steinberg de s’émanciper des principes en place de reconnaissance collective dans le Paris des années 1990. La première exposition à la galerie Claude Bernard a lieu en 1988. En 1991, Edik et Galina Manevitch-Steinberg acquièrent l’atelier parisien de la rue Campagne-Première et navigueront désormais entre Paris, Moscou et Taroussa, où Edik Steinberg doit être inhumé le vendredi 6 avril. Un hommage lui sera rendu la veille à la chapelle de la galerie Tretiakov, à Moscou. A Paris, une cérémonie devrait avoir lieu mardi 3 avril, à l’église russe du 15e arrondissement, rue Lecourbe.

Paris, «  un destin  »

A la veille de sa disparition, Edik Steinberg revenait sur le déroulement de sa carrière et l’évolution de son travail au rythme des déplacements géographiques  : «  En Russie, j’ai vécu dans l’isolement pendant si longtemps que tout m’était indifférent. Même aujourd’hui, je suis indifférent à mes expositions, car je suis né et j’ai vécu dans la non-liberté. Et cette empreinte reste sur moi. Je suis l’homme qui est attaché à son lieu de naissance comme un chien l’est à sa niche. Je me réjouis qu’un galeriste célèbre, Claude Bernard, m’ait choisi. J’ai reçu une gorgée de liberté, mais c’était à la fois un cadeau et une épreuve. Car on m’a arraché au milieu dans lequel j’avais grandi et étais devenu artiste… Je me suis toujours senti isolé  : je n’ai jamais voulu plaire. Lorsque je voyais que les gens aimaient particulièrement quelque chose dans mon œuvre, je savais qu’il fallait en finir, changer. Ici, il y a beaucoup de lumière, mais moi, homme du souterrain, j’ai commencé à peindre en noir à Paris. C’est ma nostalgie. Selon le christianisme, le bien originel existe dans le monde. Mais, parfois, je perds cette sensation à cause de ce qui se passe autour. Bien sûr, j’essaie aussi de vivre retiré ici, mais je me sens obligé d’illustrer ma biographie à travers la couleur. Peut-être que Paris est tellement lumineux que j’ai envie de peindre en noir. C’est un destin, Paris. Je n’ai jamais aspiré à vivre en Europe, et à l’époque soviétique, c’était impossible. C’est un destin, dur et heureux à la fois. Je pense que ma vie à Paris est organique… Je m’y sens merveilleusement bien. D’abord, j’avais peur d’y peindre, mais il s’est avéré que je le pouvais, sans problème. Mon seul souci, c’est ma santé. Je ne travaille plus depuis six mois, mais quand je reprendrai, je saurai mettre sur toile tout ce que je veux  : je suis maître de mon métier.  »

Edik Steinberg courtesy galerie Claude Bernard
Composition, Edik Steinberg, 2004
Edik Steinberg
Composition, Edik Steinberg, 2008
Edik Steinberg a longtemps été considéré comme un non-conformiste, un «  formaliste  », attaché aux regroupements commis pour appréhender les artistes russes de la seconde moitié du XXe siècle. Il ne s’intègre pourtant dans ces «  réseaux improvisés  » que pour avoir été l’auteur d’une œuvre qui – en marge d’un système de préférences politisées – a réintroduit dans la peinture soviétique un système de signes géométriques a priori inspirés de Kasimir Malevitch, ayant ainsi participé à verser à notre époque une philosophie picturale située entre ciel et terre.

La géométrie, «  espace de la mémoire  »

Mais l’œuvre de Steinberg va bien au-delà de ces rapprochements et de ces considérations visuelles. Il a exploré et précisé une géographie intermédiaire où un ensemble de notes et de sons, de résonances formelles et chromatiques, de forces en mouvements, vibrent à l’unisson et atteignent ce point culminant d’un équilibre particulièrement sensible. Une géographie intermédiaire où tout s’abstrait. Il y a seulement quelques jours, l’artiste confiait  : «  Tout le monde considère que je suis un continuateur de Malevitch. Je ne nie pas ce lien, mais ce n’est pas tout à fait ça. Je n’ai jamais fait du suprématisme. Je pars plutôt de la métaphysique européenne… J’ai bâti ma lettre à Kazimir Malevitch sur l’antinomie. J’essayais de comprendre ce qu’est la Russie  : l’Europe, l’Eurasie, une région du Pacifique  ? En tout cas, c’est une Europe très particulière. J’avais pressenti intuitivement la débâcle du système soviétique. Et j’ai senti dans le Carré noir de Malevitch une sorte de prévision mystique. J’ai toujours eu pour objectif non pas de ressusciter le langage du suprématisme, mais de comprendre où le suprématisme prenait racine. Serait-ce un langage des catacombes ou celui de la géométrie qui nous est arrivé de Byzance  ? La géométrie, ces signes intemporels, sont peut-être une formule de la culture religieuse, spirituelle et matérielle. J’ai lu quelque part que des sectaires avaient des icônes en forme de carrés… Pour l’Eglise, cela relève du diable, mais d’un point de vue de la liberté, seul Jésus le sait, et nous le saurons après notre mort. C’est le langage qui illustre la religion, la liberté, l’histoire de l’art et de la société. Le carré noir, c’est la mort, le rêve, le sentiment d’abandon par Dieu et beaucoup d’autres choses. Nietzsche dit que Dieu est mort, mais les Russes croient qu’Il les a abandonnés pour quelque temps et que nous en récoltons les fruits. Ma géométrie, c’est l’espace de la mémoire où – dans des configurations différentes – sont présents des symboles de la terre et du ciel.  »

Edik Steinberg courtesy galerie Claude Bernard
Composition, Edik Steinberg, 2004

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