A Perm, en Russie – Combinaisons gagnantes

Perm est une ville du centre de la Russie située au pied de l’Oural. Son musée d’art contemporain présente actuellement une exposition singulière, intitulée La peinture française contemporaine, combinaisons de l’histoire. Quelque 50 œuvres de 24 artistes y sont réunies et associées les unes aux autres afin de dresser un certain panorama de l’art pictural hexagonal et de mettre en lumière la grande diversité des pratiques développées depuis les années 1960.

« Depuis l’origine de la modernité, les artistes l’ont décomposée, analysée, questionnée ; dans les années 1960, les Nouveaux Réalistes l’ont réduite puis augmentée, projetée puis brûlée ; dans les années 1970, les membres du mouvement Supports/Surfaces en ont retourné la structure, l’ont désossée, démantibulée… Dans les années 1980, certains lui ont même refusé son auteur et, pour finir, les artistes post-conceptuels l’ont faite disparaître. Alors, que reste-t-il de cette peinture aujourd’hui ? » C’est à partir de ce questionnement, et du postulat selon lequel la discipline ne se réduit pas à un médium, mais à une démarche bien plus large, qu’Alexandra Fau et Nicolas Audureau ont élaboré l’exposition La peinture française contemporaine, combinaisons de l’histoire, à la demande du directeur du Musée d’art contemporain de Perm, Marat Gelman, et en collaboration avec la galerie moscovite Iragui.

Le parcours est organisé selon douze « combinaisons » – qui mettent en regard les travaux d’artistes à la réputation internationale bien installée avec ceux de talents plus jeunes – déterminées conjointement par les deux commissaires avant d’être soumises aux intéressés. « Ils ont tous joué le jeu, souligne Alexandra Fau. C’était un grand bonheur, car je n’osais imaginer un tel succès auprès des artistes. D’autant qu’il s’agissait d’une exposition en Russie, soit dans des conditions rarement idéales là-bas. Or, ils nous ont tous suivis – beaucoup de pièces ont été prêtées par des artistes et des collectionneurs –, ce qui est pour moi une marque de grande confiance. »

Si elles révèlent un ensemble de correspondances formelles, esthétiques ou conceptuelles entre les uns et les autres, ces associations ne se sont pourtant appuyées sur aucun critère imposé. « En fait, cela s’est avéré très subjectif. Il s’agissait de regarder dans le détail d’une composition, de définir quelque chose qui saute aux yeux, comme une évidence. Il fallait aussi, bien sûr, que cette combinaison puisse être justifiée par la juxtaposition de plusieurs œuvres, afin de confirmer le choix opéré. »

Bernard Frize et Hervé Ic

Le résultat, très réussi, permet d’appréhender l’évolution de la réflexion picturale au fil des cinquante dernières années et de démontrer combien sa richesse et sa diversité restent d’actualité. « Beaucoup d’artistes aujourd’hui touchent à l’installation ou à la sculpture, tout en reprenant des arguments autrefois propres à la peinture, rappelle Alexandra Fau. Il était également important pour nous de mettre en lumière des démarches n’envisageant pas la peinture uniquement sur le support toile, et pouvant lui agréger d’autres éléments. » En témoigne notamment le « duo » formé par Noël Dolla et Sarah Tritz, chez qui « les œuvres sont des pièces autonomes qui existent pleinement en tant qu’objets picturaux », précise la note d’intention des commissaires. « Alors que le premier débarbouillait la peinture à la fin des années 1960, la seconde, dans un esprit moins irrévérencieux, assimile si bien la somme de références artistiques que ses “tableaux” semblent déchargés de ce poids et ne renvoyer qu’à eux-mêmes », ce que son aîné revendiquait très précisément, d’ailleurs, à l’aube de Supports/Surfaces, dont il fût un des membres fondateurs en 1969. Plus loin, les toiles géométriques de Véra Molnar voisinent avec les feuilles métalliques recourbées de Morgane Tschiember. « Quelle que soit la rigueur de l’œuvre de Véra Molnar, elle n’en demeure pas moins éprise d’une forme de fantaisie, d’agitation débordante qui lui évite de se laisser enfermer dans des règles qui ne sont pas les siennes. Morgane Tschiember partage ce goût pour la manipulation des formes, et le désapprentissage forcené qui remet l’expérimentation au centre de l’approche picturale », est-il précisé.

Loin d’être exhaustives, ces douze « combinaisons » constituent une bien belle entrée en matière, dont on ne peut qu’espérer qu’elle sera suivie de développements futurs, qui seront autant d’occasions de pénétrer toujours plus avant les territoires fabuleux de la peinture contemporaine.

François Morellet et Cécile Bart

Toutes les « combinaisons »

Philippe Cognée (1957)* / Eva Nielsen (1983) ; Daniel Dezeuze (1942) / Raphaël Renaud (1974) ; Erik Dietman (1937-2002) / Damien Deroubaix (1972) ; Noël Dolla (1945) / Sarah Tritz (1984) ; Roland Flexner (1944) / Julien Carreyn (1973) ; Bernard Frize (1954) / Hervé Ic (1970) ; Jean-Olivier Hucleux (1923-2012) / Guillaume Bresson (1982) ; Vera Molnar (1924) / Morgane Tschiember (1976) ; Jacques Monory (1924) / Marc Desgrandschamps (1960) ; François Morellet (1926) / Cécile Bart (1958) ; Jean-Michel Sanejouand (1931) / Benjamin Swaim (1970) ; Victor Vasarely (1908-1997) / Armand Jalut (1976).

* Entre parenthèses figure la date de naissance suivie, le cas échéant, de celle du décès.

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