Damien Hirst – Entre la vie et la mort, l’abondance…

Damien Hirst, photo Prudence Cuming Associates courtesy Musée océanographique de Monaco

Sur les bus de la Principauté, un requin gueule ouverte annonce Cornucopia (corne d’abondance), exposition rétrospective de Damien Hirst et cadeau d’anniversaire que s’offre le Musée océanographique de Monaco pour ses 100 ans. Par grappes, les touristes montent à l’assaut du Rocher, curieux de découvrir les merveilles du «  temple de la mer  ». Dès le parvis, un autre Temple les attend, imaginé celui-ci par l’artiste anglais  : un buste masculin amputé de ses bras écrase les nouveaux arrivants du haut de ses six mètres. Pire, de face, sans pudeur ni retenue il exhibe au regard du passant cœur, poumons et entrailles… Une leçon d’anatomie à tout vent, plus proche de l’écorché des amphis de nos carabins que de Rembrandt. L’édifiante poupée aux orbites creuses livre un des secrets de Hirst  : un savant mélange de morbide et d’insolite. Non loin, Myth, une licorne impavide monte la garde à l’entrée. Le bronze peint des deux sculptures rappelle le rôle essentiel de la matière, non seulement pour l’artiste mais aussi pour l’observateur qui, si elle était moins précieuse, serait peut-être tenté de minimiser l’œuvre. Il suffit d’observer le manège dans une des salles du rez-de-chaussée pour en être convaincu. Quatre vitrines en plaqué or retiennent l’attention. Empathy, Isolation, Eternity et Sadness  ; respectivement remplies de saphirs, d’émeraudes, de rubis synthétiques et de zircons de forme cubique, elles sont réparties en duo sur deux murs dressés en vis-à-vis. Les pierres se réfléchissent dans l’or du placage et jouent de l’effet miroir. Devant cette débauche de reflets et au-delà de la ligne blanche qu’il est interdit de franchir, une seule interrogation  : qu’en est-il de leur authenticité  ? Le doute plane… Au centre de la pièce, Away from the Flock, Divided s’impose en contrepoint  : deux caissons remplis d’une solution à base de formol renferment chacun la moitié en suspension d’un agneau découpé dans le sens de la longueur et condamnée à une étrange lévitation. Dans le salon d’honneur, la star de l’exposition, un grand requin blanc flotte lui aussi au milieu d’un aquarium aux armatures d’acier. A l’étage supérieur, c’est un requin-marteau qui vole la vedette aux pièces de collection du musée. Les œuvres présentées à l’occasion de Cornucopia ont été disposées de telle sorte qu’elles suscitent le dialogue  : «  Je suis ravi de montrer mon travail au Musée océanographique de Monaco, et me réjouis tout particulièrement d’exposer les œuvres de mes séries d’Histoire Naturelle au sein des magnifiques collections du musée. C’est une formidable manière de combiner l’art et la science, deux sujets qui me fascinent  », a expliqué Damien Hirst à l’occasion de l’inauguration de l’exposition.

Damien Hirst courtesy Musée océanographique de Monaco
Papilio Ulysses, Damien Hirst, 2008

C’est ainsi que, tel un entomologiste en veine de Vanités, il n’hésite pas à présenter dans une vitrine de neuf mètres 3 502 papillons, araignées, scarabées et autres insectes (The Forgiveness) parfaitement alignés telle une armée en ordre de bataille, ou encore deux armoires vitrées pleines d’instruments médicaux en acier (Still et Naked) dont la froideur est atténuée par la curiosité éveillée par leur nombre et leur destination. Salle de la baleine, installées en mezzanine, quatorze toiles «  épinglent  » des prénoms féminins (Emily, Maia, Lucy, Isabel, Jessica…) et rythment l’ensemble de la pièce par leur apport coloré  : des papillons de taille et de robe différentes virevoltent sur des fonds unis comme ils le feraient dans des prés d’herbe rose, jaune, turquoise, orange ou verte. Effet décoratif garanti  ! Dans un esprit différent mais avec une technique similaire, la série The Psalms se décline en huit tableaux dont la sombre mélancolie ne laisse planer aucun doute : No Love, No Memory, No Mercy, No Clemency, No Breath, No Hope, No Wealth. Les papillons, englués dans une peinture noire, affrontent lames de rasoir, épingles, zircons et scalpels. Seuls le nombre et la position de chaque élément changent, provoquant une fois encore l’intérêt du visiteur non par la puissance d’évocation des œuvres mais parce que chacune d’elles est le reflet de la précédente. Restons serein, «  Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme  ». Un petit tour de passe-passe qui à sa manière distille le mystère. Mais revenons dans le salon d’honneur et admirons de part et d’autre des immenses fenêtres donnant sur la mer Papilio Ulysses et Cymothoe Sangaris, peintures extraites de la série Butterfly Paintings  : deux splendides papillons géants, l’un à dominante bleue et l’autre rouge. Ils révèlent à ceux qui s’en approchent une multitude d’ailes déployées et regroupée pour former le fond de la toile et le corps de l’insecte. Délicates apparitions pour lesquelles le temps aurait presque goût d’éternité.

Damien Hirst courtesy Musée océanographique de Monaco
Hymn, Damien Hirst, 1999-2005

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