Anish Kapoor à Paris – L’intime démesure

Anish Kapoor, photo S. Deman

Sa dernière – et unique – exposition parisienne, organisée par la galerie Patrice Alexandre, datait d’il y a 30 ans. Le Britannique Anish Kapoor revient nous éblouir à l’occasion de la quatrième édition de Monumenta et installe au Grand Palais son Leviathan, œuvre étourdissante d’esthétique comme de technicité. Retour sur le parcours d’un des plasticiens les plus influents de sa génération, acteur majeur du renouveau de la sculpture anglaise entamé autour de Tony Cragg dans les années 1980.

«  L’art est à son plus haut niveau quand il n’a rien à dire, quand il est entre le significatif et le non-significatif. » Tel est le credo que s’efforce d’appliquer Anish Kapoor depuis les prémices de sa carrière entamée voilà plus de 35 ans, interrogeant sans relâche les grands thèmes métaphysiques sans pour autant prétendre imposer de réponse. Et, tandis qu’il refuse d’être assimilé à un quelconque courant, rangé dans telle ou telle catégorie, il préfère s’affirmer «  explorateur d’espaces et de paysages intimes  ».

Né à Mumbai en 1954, il est issu du côté maternel d’une famille juive irakienne, émigrée en Inde en 1920. Son père, hindou, est originaire de l’état du Penjab. Il travaille en tant qu’hydrographe pour la Marine indienne, «  poste exigeant une régulière mobilité  ». Anish Kapoor grandit d’abord au sein de la petite communauté juive de Mumbai avant de rejoindre l’internat de Doon, une école internationale de renom située à Dehradun, dans le nord du pays. Tout jeune, il baigne dans un environnement cosmopolite et multiculturel. «  Mes parents étaient ouverts et très modernes.  » Tous deux encouragent leurs enfants à découvrir le monde. «  Mais à l’époque, un billet d’avion valait plus qu’un an de salaire de mon père. Mes parents nous ont alors incités, mon frère et moi, à partir pour Israël, qui offrait le voyage aux candidats à l’immigration.  » A 17 ans, Anish Kapoor part travailler dans un kibboutz israélien avant d’entreprendre, toujours dans l’état hébreu, des études de génie électrique. C’est là-bas qu’il décide de mettre à mal le plan familial, qui le destine à devenir ingénieur, pour s’orienter vers la voie qui s’impose à lui comme une évidence, celle de la création artistique. En 1973, il quitte Israël pour l’Angleterre, qui deviendra son pays d’adoption, et y suit un cycle d’études à l’école d’art d’Hornsey, à Londres, puis un second sur les bancs de celle de Chelsea.

Diplôme en poche, le jeune artiste déprime. Il a 24 ans et sa démarche créatrice comme son existence lui semblent n’aller nulle part. A cela s’ajoutent des difficultés matérielles. «  Dans ces années-là, très peu d’entre nous parvenaient à vivre de leur art en Angleterre », se souvient-il. Pour joindre les deux bouts, il conçoit des meubles pour le designer britannique Nicky Haslam.

C’est au cours d’une bref séjour en Inde, en 1979, que survient le déclic salvateur : «  J’ai soudain pris conscience que tout ce que j’avais fait à l’école et dans mon atelier était en lien avec ce que j’avais observé durant ma jeunesse en Inde. C’est-à-dire une façon particulière de voir l’objet. Je fabriquais des objets inscrits dans le quotidien, qui évoquaient une forme de rituel, comme partout dans le pays… Ce fut une révélation.  »

Anish Kapoor, photo utilisée sous licence Creative Commons
Turning the Wolrd Upside Down, acier inoxydable, Jérusalem, Anish Kapoor, 2010
Photo S. Deman
Anish Kapoor, à Paris pour l’inauguration@de Monumenta, 2011

Cette notion de rituel va inspirer son travail durant plusieurs années, se matérialisant par l’emploi systématique de pigments, vifs et lumineux, tapissant le sol et recouvrant ses sculptures, déjà de forme abstraite mais de taille encore modeste. Beaucoup y verront un lien avec les marchés aux épices et offrandes bigarrées déposées dans les temples indiens. Interprétation qui l’agace  : «  Si tout ce à quoi cela fait penser, c’est aux marchés indiens, alors j’ai échoué.  » Car s’il s’inspire du réel, ce n’est pas pour le représenter, mais plutôt pour alimenter  un questionnement de nature métaphysique, interrogeant cette dualité si prégnante qui régit l’ordre des choses. La terre et le ciel, le matériel et le spirituel, la lumière et les ténèbres, le visible et l’invisible, le conscient et l’inconscient, le masculin et le féminin… Ne sont que quelques-unes des pistes parcourues par ses réflexions.

Le temps et l’espace sont par ailleurs les acteurs omniprésents de son univers énigmatique et fascinant, aussi déroutant que familier. L’abstraction est son langage privilégié, car «  celui du monde intérieur, de l’intimité. Je pense que l’art vient de là et que c’est ce dont il doit parler.  » La couleur, et plus précisément la monochromie, est pour lui dès le départ une matière, un média à part entière. « Elle est à la limite du sens, c’est un outil très puissant de l’abstraction et de l’imagination. Elle n’est jamais neutre (…) et a cette formidable capacité de créer un état de rêve où le temps s’arrête.  » Il a un faible pour le rouge, dont «  nous savons tous, intuitivement, qu’il est la couleur de notre espace intérieur.  »

Il revendique bientôt ce même statut de média pour la notion d’échelle, outil mis au service de la sculpture. «  A chaque idée correspond une échelle donnée et non l’inverse.  » Ambitieux, il n’a de cesse de repousser ses propres limites, jouant avec les proportions, multipliant les maquettes et les essais. Au fil des ans, ses pièces deviennent de plus en plus imposantes, mais leurs lignes d’acier, de fibre de verre ou de PVC, demeurent épurées et rendent floues les frontières entre architecture et sculpture, réalité et imaginaire, forme et absence de forme.

La sobriété de la plastique n’a souvent d’égale que la complexité des moyens mis en œuvre pour les réaliser. Situé dans le sud de la capitale anglaise, l’atelier d’Anish Kapoor occupe les cinq hangars d’une ancienne usine de fabrication de volets  ! Souvent il mène plusieurs projets à la fois, mais ne participe que rarement à la réalisation d’une pièce, étape laissée aux soins d’une vingtaine de collaborateurs, et dont le résultat n’est pas toujours prévisible. « Je crois profondément qu’un artiste doit apprendre à vivre sans forcément tout maîtriser. Le fait de ne pas tout savoir fait partie du processus.  »

Quelques dates

1954  : Naissance à Mumbai, en Inde.

1973  : S’installe à Londres.

1990 : Représente la Grande-Bretagne à la Biennale de Venise et y remporte le prix «  Premio Duemila  ».

1991  : Reçoit le prix Turner.

2010  : Première exposition en Inde (à Dehli et Mumbai). Il aura fallu dix ans pour venir à bout des problèmes logistiques.

2011  : Crée Leviathan à l’occasion de Monumenta. Une structure inédite en termes d’échelle, de concept et de moyens.

Anish Kapoor, photo Mathias Schormann
Memory, acier patinable@(14,5 x 8,97 x 4,48 m), au Deutsche Guggenheim à Berlin., Anish Kapoor, 2008

Le sculpteur est aussi réticent à l’idée d’expliquer son travail – le définir revenant selon lui à le limiter – qu’à celle de parler de lui-même. « Je n’ai ni envie, ni besoin d’afficher ma biographie psychologique.  » Ses propositions, privées donc de tout élément anecdotique ou autobiographique, consistent en des dispositifs strictement physiques qu’il invente pour toucher la sensibilité du visiteur, soumis à une expérience mettant, à chaque fois, en jeu son corps et sa mémoire. « Il n’y a pas de regardeur innocent. » Pour le plasticien, l’implication du public dans son œuvre doit être totale. Il est l’ultime élément nécessaire à sa complétude. Chaque pièce est à elle seule un événement, s’inscrivant à sa manière dans l’instant : celui, court et précis, durant lequel le visiteur y est confronté. Celui-ci voit ses codes de perception brouillés, son appréhension du monde bouleversée, mais, en parallèle, il lui est permis de vivre une expérience forcément singulière. Car chacun arrive avec son histoire, ses interrogations qui entrent en résonance avec l’œuvre et son environnement.

Aujourd’hui, les sculptures d’Anish Kapoor font partie de l’espace public de plusieurs villes à travers le monde. La plus célèbre d’entre elles est sans doute Cloud Gate, sculpture-miroir en acier inoxydable, dévoilée en 2006 à Chicago. L’année dernière, il mettait Jérusalem sens dessus dessous, au sens propre de l’expression, avec Turning the World Upside Down, une œuvre en forme de diabolo et dans laquelle le paysage se reflète à l’envers.

Devenu bouddhiste il y a 15 ans, l’artiste britannique s’accorde une heure de méditation chaque jour. S’il se défend de tout mysticisme, il rappelle néanmoins que « l’un des sujets fondamentaux de l’art est le temps. Si la rêverie peut le suspendre, la méditation, elle, permet son allongement et l’oubli de soi.  » Dans un monde frénétique, les sculptures d’Anish Kapoor nous invitent, sans détour ni complexe, à la contemplation, offrant à chacun un court, mais spectaculaire, moment d’intimité universelle.

Anish Kapoor, courtesy le MAK (Vienne), photo Wolfgang Woessner
Shooting into corner, technique mixte, dimensions variables, ici installation au MAK, à Vienne, Anish Kapoor, 2009
La magie ténébreuse de «  Leviathan »

Après avoir passé la porte tambour, le visiteur pénètre dans un espace sombre, aux reflets rouges. Il fait chaud, les premiers pas sont mal assurés, les sens sont en alerte et déstabilisés. Peu à peu, l’œil s’habitue à l’obscurité et discerne un vaste espace doté de trois renfoncements. Levant les yeux, il suit un drôle de tracé qui n’est autre que celui de l’armature de la verrière du Grand Palais, dont la précision et l’appréhension dépendent tout simplement de la luminosité extérieure. Jeux de transparence facilités par les 27 000 m2 de toile en PVC de 2 mm d’épaisseur, qui constituent l’immense installation de 35 m de haut, réalisée par Anish Kapoor dans le cadre de la quatrième édition de Monumenta. L’extérieur de Leviathan, qui emplit littéralement la nef, est tout aussi déroutant tant il est impossible de l’imaginer depuis les entrailles du monstre mythique. Dédiée à l’artiste chinois Ai Weiwei, emprisonné arbitrairement dans son pays depuis début avril, cette immense sculpture de près de 80 000 m3 tient grâce à la pression de l’air insufflé à l’intérieur. Jamais pareille structure n’a été réalisée, ni par sa quantité de matière, ni par son concept aérien, ni par son échelle. «  Je veux que les visiteurs éprouvent une sorte de choc, esthétique mais aussi physique  », avait annoncé l’artiste. Mission accomplie.

GALERIE

Contact
Crédits photos