Au Palais de Tokyo à Paris – Sous un ciel chargé

L’état du réel est une source inépuisable d’inspiration pour les artistes. Par leurs créations, ils nous proposent une façon de le voir, de le transformer, de le perfectionner et parfois de le rejeter. Au Palais de Tokyo jusqu’au 7 septembre, l’exposition L’état du ciel va dans ce sens et présente au public, en plusieurs volets, des installations reprenant des thèmes tels que la disparition de l’humanité, ses rapports à une nature hostile, la confrontation entre l’art et la philosophie ou encore les différentes ritualisations de la mort. L’occasion d’appréhender le travail de Hiroshi Sugimoto, qui réunit ici trente-trois scénarios de la fin du monde, celui de David Douard, dont l’œuvre souhaite dégager les «  maladies du réel  », ou encore d’Angelika Markul, lauréate du prix Sam pour l’art contemporain. L’historien de l’art Didi-Huberman et Arno Gisinger livrent quant à eux une bouleversante installation s’inspirant de l’Atlas Mnémosyne conçu par Aby Warburg au début du siècle dernier, tandis que Thomas Hirschhorn compte inviter quelque 200 artistes, poètes et philosophes à participer à son atelier de rencontre et de débat, en libre accès tout au long de l’exposition, pour alimenter sa Flamme éternelle, avec des idées pour seul combustible.

«  Imaginer les pires lendemains possibles me procure de grandes joies sur le plan artistique. Les ténèbres du futur éclairent mon présent, et la prescience d’une fin à venir est garante de mon bonheur de vivre aujourd’hui.  » Hiroshi Sugimoto s’entoure des objets fétiches de sa collection, venus d’horizons culturels divers, les confronte à ses œuvres photographiques et à son imagination pour nous livrer sa brève histoire de l’avenir. Aujourd’hui le monde est mort est une œuvre qui interroge l’humanité sur les conséquences autodestructrices de son aveuglement religieux ou de sa course effrénée vers la croissance. L’artiste dévoile ses inquiétudes à travers les récits de personnages fictifs, caractérisés par leur fonction sociale. Le politicien, l’astrophysicien ou l’historien de l’art racontent tour à tour, en tant que dernier survivant de l’espèce, leur version de la fin de la civilisation humaine et choisissent (ou non) de conserver leur patrimoine génétique dans une perspective d’avenir. La proposition, qui se fait l’écho d’un monde en ruines dépourvu de la présence de l’homme, livre des scénarios envisageables, sonnant comme un avertissement aux plus jeunes générations qui devront faire preuve de lucidité pour que le possible ne devienne pas réel.

Non loin, au niveau du dessus, une monumentale cloison en spirale accueille le visiteur. Un rideau de fer qui laisse entrevoir un robot aux mouvements brusques, enfermé et protégé. Difficile d’être à son aise une fois plongé dans l’installation (Mo’Swallow) de David Douard, expression d’un réel malade et contaminé. C’est d’ailleurs à ce thème de la contamination, cher à l’artiste, que renvoie l’essentiel des éléments complexes qu’il présente. Œuvre organique, où le lait maternel et nourricier avoisine des sculptures virales aux formes hybrides, disposées devant des mannequins sans visage dont le ventre révèle des faces monstrueuses, bouches ouvertes, en attente d’être nourries. Le manque est marqué par l’omniprésence du mot «  NEED  » («  besoin  ») – écrit un peu partout –, l’attente suggérée par des constructions qui ne sont pas sans rappeler les arrêts de bus. Des fontaines d’eau illustrent le rôle de la salive, agent de transmission de la parole et donc de la rumeur  : ces mots projetés sur les murs et générés par un texte-matrice. Avant d’entrer dans la dernière pièce du parcours, où David Douard rend hommage au Japonais Tetsumi Kudo (1935-1990) par l’évocation de l’enfermement mental matérialisé par un cerveau en cage, l’expression «  U MAKE  » incite le visiteur à interpréter l’installation, à ressentir en lui-même la maladie du réel. Une invitation plus angoissante que rassurante.

Hiroshi Sugimoto, photo André Morin
Aujourd’hui, le monde est mort, vue d’exposition dans le cadre@de la saison L’Etat du ciel, Hiroshi Sugimoto, 2014
David Douard, photo Aurélien Mole courtesy galerie High Art
Mo’Swallow, vue d’exposition dans le cadre@de la saison L’Etat du ciel@du Palais de Tokyo à Paris, David Douard, 2014
Le bilan de santé du monde n’est pas moins inquiétant chez Angelika Markul, qui a investi les sous-sols du Palais de Tokyo pour y installer sa proposition, puissante et profonde. Voyage au centre d’une Terre de départ, convoquant la mémoire universelle pour savoir d’où l’on vient avant de chercher où aller. C’est d’abord vers de sombres souvenirs que nous emmène l’artiste, à travers le paysage glacial et hostile de Tchernobyl, victime d’une science capable d’échapper à ses créateurs. Tournée en hiver, une vidéo montre un désert de neige où la flore reprend peu à peu ses droits. Le fond sonore du Bambi de 1942, revisité pour l’occasion par le compositeur Franck Krawczyk, offre une dimension naïve et enfantine à la désertion de l’homme face à la catastrophe qu’il a engendré. La visite se poursuit dans une salle éclairée par de simples tubes fluorescents et bien dissimulés. La Pièce du silence est une sorte de pause proposée au visiteur dans une ambiance feutrée. Recouverte de plaques noires, d’une intrigante texture, elle invite au recueillement avant de faire face à la puissance monumentale de la nature. Une force terrifiante incarnée par des chutes d’eau montrées dans une vidéo déroulée à l’envers  : l’eau est propulsée, à rebours, du bas vers le haut. La Gorge du Diable, filmée à la frontière de l’Argentine, du Brésil et du Paraguay, interroge le sens du temps et sa capacité de destruction par l’oubli. Le dernier film, 400 milliards de planètes, dévoile le mouvement hypnotique d’un énorme télescope, l’un des plus grands au monde, installé dans le désert chilien. L’artiste décide de mettre en scène le mouvement de l’appareil sans jamais offrir au visiteur l’image de ce qu’il voit, brouillant et faussant l’interprétation que ce dernier peut en faire. L’œuvre est une interrogation sur le sens de l’existence d’une humanité, de passage, dans l’infini de l’univers.

Fantômes et souvenirs

La mémoire est également au cœur d’une autre proposition, fruit de la collaboration entre Arno Gisinger, artiste autrichien vivant à Paris, et le philosophe historien de l’art Georges Didi-Huberman, qui s’intéresse particulièrement à notre relation psychique et éthique aux images. Les deux auteurs de Nouvelles histoires de fantômes ne la présentent pas comme une œuvre au sens habituel, mais plutôt comme un hommage à l’Atlas de Mnémosyne – déesse grec de la mémoire –de l’historien de l’art Aby Warburg (1866-1929). Le parcours commence par une montée de marches qui permet de prendre la distance nécessaire à la contemplation des pièces exposées. Le visiteur est pris dans une ambiance qui renvoie à la quiétude des églises. Les quelque 1 200 images collées aux murs côtoient des extraits de films, projetés au sol et choisis parmi les œuvres cinématographiques majeures du XXe siècle tels que Vivre sa vie de Godard ou encore L’Evangile selon Saint Matthieu de Pasolini. Ils montrent la diversité du rituel de la mort et la pratique de la lamentation dans différentes cultures et civilisations, jouant ainsi sur le pathos dans une pièce sombre et silencieuse. Le visiteur est ensuite invité à circuler entre les différents extraits, parcours qui plonge au cœur des souvenirs suscités par le contact direct avec l’image. Des fantômes d’un passé enfoui au plus profond de l’inconscient humain sont ici convoqués. Il convient de les questionner avant de reprendre sa marche vers le futur.

Angelika Markul, photo Aurélien Mole courtesy galerie Suzanne Tarasieve (Paris) et galeria Leto (Varsovie)
Gorge du diable, vue de l’exposition Terre de départ, dans le cadre de la saison L’Etat du ciel, Angelika Markul, 2013-2014
Georges Didi-Huberman et Arno Gisinger, photo André Morin
Nouvelles Histoires de fantômes, vue d’exposition@au Palais de Tokyo, Georges Didi-Huberman et Arno Gisinger, 2014
Avant de quitter le Palais de Tokyo, le visiteur est invité à participer à l’espace de rencontre et d’échange d’idées conçu en tant qu’œuvre d’art à part entière par Thomas Hirschhorn, artiste suisse installé à Paris. Flamme éternelle est un forum contemporain, couvrant 2 000 mètres carrés environ, que chacun est convié à animer de ses projets et de ses positions au-delà de l’habituelle consommation culturelle. Tout au long de l’exposition, près de 200 artistes, poètes, philosophes et intellectuels seront présents pour nourrir les débats, ils choisiront eux-mêmes le moment de leur intervention. La ligne de conduite de cet atelier improbable repose sur quatre notions  : la présence, celle des intervenants mais aussi du public, la production que peuvent engendrer ces présences, la gratuité et la non-programmation. L’artiste sera présent tous les jours, de midi à minuit, accompagné notamment de l’écrivain Manuel Joseph et du philosophe Marcus Steinweg. Le visiteur aura accès à une bibliothèque, à laquelle il pourra ajouter des ouvrages qu’il juge important et fondateur, à des postes connectés à Internet, à un workshop et à un bar où les boissons sont servies à des prix dérisoires. «  Flamme éternelle est une proposition universelle, précise Thomas Hirschhorn. (…) Elle n’est possible que comme mouvement d’amitié, d’amour, d’espoir, d’avenir, de densification, de matérialisation, de contact et de conscience.  » A bon entendeur…

Thomas Hirschhorn, photo André Morin / ADAGP
Flamme éternelle, vue d’exposition dans le cadre@de la saison L’Etat du ciel@du Palais de Tokyo, Thomas Hirschhorn, 2014
Trois propositions modulaires

En collaboration avec la Villa Arson, école nationale supérieure d’art, lieu d’exposition et de résidences niçois, la Fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent présente, jusqu’au 23 juin, trois modules réunissant les surprenantes créations de trois jeunes artistes qui s’approprient chacun un espace du Palais de Tokyo. Vivien Roubaud se plaît à détourner des objets de leur rôle habituel  ; c’est ainsi qu’il présente un matelas au sol, attaqué en continu par des lames de scies à ruban au mouvement assuré par un moteur. Une installation singulière dont les processus de création et de destruction se rejoignent. En face, des feux d’artifices, dont la combustion s’est faite dans des tubes en plexiglas remplis de gelée de pétrole – les figeant dans l’espace réduit – posent la question de la suspension et de la distorsion du temps. Bois, plastique, métal sont parmi les matériaux qu’affectionne Tatiana Wolska et dont elle détourne volontiers, elle aussi, l’usage initial. Elle livre ici une série de sculptures à la fois poétiques et organiques. Le visiteur est alors interpelé par le grondement d’une vitre en verre, travail de Thomas Teurlai. Suspendue, elle vibre au rythme de sons tibétains, faisant écho au bruit mystérieux qui traverse la pièce et qui évoque le passage d’un train ou l’aération d’une station de métro. Aussi étonnant que fascinant.

Jusqu’au 23 juin.

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