Vik Muniz – Les effets d’une balle perdue

Vik Muniz

La Collection Lambert, à Avignon, consacre depuis quelques mois à Vik Muniz sa première monographie dans un musée français. L’artiste brésilien, installé aux Etats-Unis, y présente quelque 110 pièces dont certaines à la gloire de chefs-d’œuvre du passé. 

Figure majeure de la scène artistique brésilienne contemporaine, Vik Muniz jongle avec l’illusion et la démesure, non tant pour tromper le regard que pour ces petits suppléments d’information et de poésie qu’elles révèlent de ce que nous croyons bien connaître ou de ce que nous croyons voir. Elaborant des processus de création sophistiqués qui soulignent une approche scientifique, il utilise le dessin ou la sculpture ; la photographie vient in fine pérenniser l’œuvre souvent éphémère ou périssable. Si les mécanismes de perception et de vision sont au cœur de ses recherches, les notions de représentation et d’interprétation sont tout aussi importantes dans son travail. L’usage de matériaux incongrus, comme de la sauce au chocolat, du caviar ou encore des confettis, des diamants ou des détritus, contribue à intensifier la force narrative de chacune des images qu’il crée. Des œuvres féeriques, qui interpellent et fascinent à la fois.

Vik Muniz
Bloody Marylin – c-print, 144 x 123 cm, Vik Muniz, 2001

A l’image du tempérament fantasque qui caractérise le peuple brésilien, tout à la fois tragique et festif, le parcours de Vik Muniz témoigne d’une énergie sans cesse renouvelée. Né en 1961 à Sao Paulo, il grandit dans un pays soumis à l’autorité d’une dictature militaire où la culture, reléguée au rang de dissidence, n’a point droit de cité. Issu d’une famille modeste, l’artiste garde en souvenir la grande douceur de vivre dans un environnement attentionné. A l’âge où l’on apprend l’alphabet, déconcerté par tant de complexité, il privilégie le dessin pour s’exprimer. Dans sa quatorzième année, grâce à son professeur de mathématiques, à la fois excédé et admiratif des griffonnages compulsifs envahissant les cahiers, il obtient une bourse d’étude pour un cursus artistique de trois ans. C’est à cette même période qu’il découvre à travers ses lectures les premières notions sur les mécanismes de vision et de perception qui susciteront par la suite son intérêt pour l’abstraction. Choisissant très vite de mettre son talent de dessinateur au service du graphisme et du design, il passe deux années dans une agence de publicité brésilienne. En 1983, grâce, ou à cause, d’une balle perdue qui lui transperce la jambe et lui fait bénéficier d’un dédommagement financier, il choisit de partir pour les Etats-Unis dont il connait à peine la langue. Entre deux petits boulots, il s’initie au théâtre, déambule dans les différentes communautés artistiques et, finalement, décide en 1986 de montrer ses dessins. Un premier succès qui lance sa carrière.

Vik Muniz
Toy Soldier (Monades Series), 230 x 180 cm, Vik Muniz, 2003

A Avignon, dans une mise en abyme de l’histoire de l’art, où les références se télescopent, l’œuvre de Vik Muniz nous donne à voir le dialogue intime et passionné qu’il entretient avec les chefs-d’œuvre des maîtres du passé, accordant une attention toute particulière au XIXe siècle dont les découvertes ont forgé le monde d’aujourd’hui. Le musée imaginaire, titre de l’exposition emprunté à l’essai d’André Malraux, révèle un musée dans le musée : celui imaginé par l’artiste avec une interprétation magistrale d’œuvres de Picasso, de Monet, de Goya ou encore de Piranèse. A la fois subjugué et décontenancé par tant de pièces remarquables, le spectateur se perd dans les méandres de l’histoire pour mieux s’émouvoir.

Dans son œuvre où le travail définit le matériau et le matériau définit le travail, notons la série réalisée avec les ramasseurs d’ordures. Il s’agissait pour ce projet d’impliquer des catadores (ramasseurs d’ordures) de Rio de Janeiro dans le processus de l’œuvre : réaliser leurs portraits avec les matériaux récoltés dans ce qui est aujourd’hui la plus grande décharge à ciel ouvert au monde. Une expérience artistique ardue qui a finalement gagné l’adhésion des intéressés et a transformé leur regard, tout comme celui de l’artiste. Un documentaire a été réalisé à cette occasion, nominé à la dernière cérémonie des Oscars à Hollywood, il est projeté dans l’une des salles de l’exposition au côté de certaines pièces appartenant à la série.

Dans le prolongement de l’exposition, Vik Muniz présente à l’église des Célestins, une fresque monumentale, Le Semeur, d’après Van Gogh, un choix qu’il justifie par la grande popularité de cette image qui évoque tout à la fois la Provence et son riche terroir. Elle a été réalisée à même le sol pavé de la chapelle, en utilisant une technique qui n’est pas sans rappeler celle des mandalas. Composée de branchages et de feuillages, de fleurs séchées et de plantes de Provence, l’œuvre n’est visible que d’un point de vue particulier et nécessite d’emprunter une passerelle, hissée à 2,5 m du sol. Cette pièce, pour la première fois, dévoile le processus de fabrication suivi par l’artiste, axé sur les phénomènes optiques liés à la perspective, à la cognition spatiale et iconique.

Vik Muniz
Carlao (Pictures of Garbage), 130 x 102 cm, Vik Muniz, 2008

De la ligne au point et au pixel, des bandelettes de papier déchirées dans les magazines aux confettis, des pièces de puzzles aux pigments en poudre, des collages aux assemblages et superpositions, l’œuvre de Vik Muniz gagne en profondeur, en vibration, et se raconte pour mieux nous émerveiller.

En marge de cette exposition, trois salles du musée sont consacrées à Lawrence Weiner, l’une des figures majeures de l’art conceptuel américain. Son œuvre se présente sous la forme d’énoncés écrits sur le mur, dont la typographie et la mise en espace composent de véritables partitions visuelles.

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