A Eléphant Paname à Paris – Lumineuses apparitions

Christopher Bauder, WHITEvoid, photo Emmanuel Donny courtesy Eléphant Paname

Lieu atypique ouvert à Paris en 2012, Eléphant Paname est un centre d’art et de danse accueillant tant des expositions, que des performances, des défilés, des conférences ou encore des concerts. En cette Année internationale de la Lumière de l’Unesco, il offre de découvrir, jusqu’au 31 mai, Lumières, the Play of Brillants,une exposition collective et multisensorielle qui met en exergue, à travers une dizaine d’installations lumineuses monumentales, la porosité existant entre art, design, architecture, technologie et industrie.

C’est d’abord un endroit branché, restaurant y compris, situé dans le cœur fortuné de Paris  : un palais Napoléon III reconverti en un étonnant espace architectural, qui se présente comme «  une petite planète de rêve… un animal libre et sauvage… une maison de famille avec une âme, un esprit, une philosophie…  » C’est ensuite un programme follement ambitieux, revendiqué par les créateurs d’Eléphant Paname, Fanny et Laurent Fiat, qui veulent dans ce lieu de rencontre et d’échange «  décloisonner toutes les formes d’art, d’époques et de disciplines  ». C’est, enfin, comme un jeu de mots venant faire écho à leur patronyme en cette Année internationale de la Lumière de l’Unesco, une manifestation en cours qui relève du défi  : Lumières, the Play of Brillants, définie comme une «  exposition-expérience à la frontière de l’art, du design et de la science  ».

Avec le concours de deux agences de création britanniques, spécialisées dans l’éclairage, l’évènementiel et les technologies de la lumière, un parcours sur trois étages met ainsi en scène le travail de dix artistes internationaux, dont les œuvres d’art lumineux interpellent le visiteur par les sens comme par l’intelligence. Intrigantes, réjouissantes, austères ou poétiques, ces pièces apparaissent comme le fruit d’un geste artistique et/ou – c’est peut-être ici la limite du genre – le résultat d’une recherche technique très élaborée. Evoquant l’univers des joaillers de la place Vendôme, la lumière en pleine brillance de l’ancien hôtel particulier d’Alexis Soltykoff s’est laissée travailler comme un véritable matériau, à la fois primaire et de haute technologie. Et si la mise en valeur des œuvres est inégale – certaines trouvent leur place d’évidence, d’autres peinent à se faire remarquer dans l’espace qui leur est attribué, et on ne peut que le regretter –, un maître mot se dégage pourtant dans la perception de l’ensemble  : l’étonnement.

Dans la montée d’escalier qu’emprunte le visiteur, et au centre de laquelle une étrange sculpture de métal rouillé enferme l’ascenseur, plusieurs panneaux explicatifs s’échelonnent, s’adressant à ceux pour qui l’art ne saurait exclure la méthode  : les termes les plus fréquents y sont passés au crible sémantique et technologique. Qu’elle soit donc diffractée, colorisée, emprisonnée, diffusée, polarisée, dispersée, reflétée, laserisée, filtrée, aveuglante ou encore éthérée… cette lumière en prise directe avec le réel le plus concret, comme l’éclairage de notre quotidien, s’avère être autant un fantastique outil de modernité, qu’une source d’inspiration ancestrale.

Au premier étage, une installation faussement simple entraîne le visiteur dans une chorégraphie visuelle troublante et poétique  : dans une pièce aux moulures anciennes, entre deux imposants miroirs qui se font face, trois grands anneaux de lumière colorée, liés l’un à l’autre, flottent dans l’air. C’est lorsqu’il se place sous les cercles et au centre de l’espace, que le visiteur est pris dans une superbe envolée de formes lumineuses et sonores, répercutées à l’infini par les miroirs, fusionnées dans un ballet hypnotique et tournoyant. Le créateur allemand Christophe Bauder a conçu ici Circular, une œuvrejubilatoire et profondément interactive, qui parle aux yeux comme à l’affect, et dont le déroulé pourtant aléatoire est parfaitement maîtrisé.

Moritz Waldemeyer, photo Emmanuel Donny courtesy Eléphant Paname
Vases, Moritz Waldemeyer
Un étage plus haut, une autre installation, plus discrète et subtile, ne laisse aucune place au hasard  : il aura fallu «  des heures et des heures de calcul  » à l’Australien Flynn Talbot pour réaliser cette immense sculpture pariétale, Primary, présentée dans une pièce obscure et composée de pics triangulaires en carton sur lesquels ombre et lumière s’accrochent, au rythme successif et fragmenté des trois couleurs primaires. A chaque apparition du rouge, du jaune ou du bleu, les multiples connections entre la lumière et l’objet, pensées et programmées sur un ensemble de dix minutes, créent chez le visiteur patient une respiration calibrée, où l’attente le dispute à l’incertitude.

Tout autre est l’approche de l’artiste Moritz Waldemeyer. Pour Eléphant Paname, et en correspondance avec «  la longue histoire d’élégance et de luxe de Paris  », il s’est inspiré de l’Orient ancien pour créer deux superbes et impressionnants vases lumineux. De forme classique, Vase Feu et Vase Eau sont minutieusement incrustés de leds, comme ils le seraient de diamants taillés, et sont parcourus chacun de leur propre onde de couleurs comme s’ils en étaient animés. Ming est une œuvre puissante et épurée qui témoigne d’un raffinement conceptuel, mixant mathématique, culture et technologie.

L’installation qui semble susciter le plus de plaisir – essentiellement collective dans sa création comme dans son exploration par les visiteurs – est celle conçue par DGT, agence internationale basée à Paris et fondée par trois architectes de culture différente  : Dan Dorell, Lina Gothmeh et Tsuyoshi Tane, respectivement d’origine italienne, libanaise et japonaise. Présentée à Milan en 2011 et ici réinterprétée, Light in Water est une création aussi limpide que rafraîchissante émotionnellement  : installé dans une salle de 250 m², sous un exceptionnel dôme en pavés de verre créé dans les années 1920, un rideau circulaire de gouttes lumineuses crée un espace surprenant et magique, tout en clair-obscur. Comme dans une grotte ou une alcôve – à chacun son imaginaire –, les visiteurs sont invités à pénétrer sous la coupole et à tendre leurs mains vers le ruissellement de lumière. Admiration assurée.

Lumières, the Play of Brilliants donne un éclairage formidablement intéressant sur le light Art (art lumineux), qui offre comme un avant-goût de ce que ce courant saura sans doute révéler, demain, à ceux qui auront les yeux pour voir… Tout simplement.

Flynn Talbot, photo Emmanuel Donny courtesy Eléphant Paname
Primary, Flynn Talbot

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