Gianbattista Bresciani à Cachan – L’éblouissement de l’enfance

Photo MLD

L’Orangerie de Cachan accueille actuellement Ciels d’eau, eau de terre de Gianbattista Bresciani. Le peintre italien installé en France depuis 1973 est ici en terrain familier  : son atelier est à quelques minutes. C’est donc en voisin que l’artiste a investi cet espace, doté d’une verrière et gorgé de lumière, avec des toiles toutes réalisées pour l’occasion.

A l’âge de 5 ans, l’enfant allait souvent avec son père au lac d’Iseo, dans le nord de l’Italie. Juchés sur une moto Guzzi, ils en faisaient le tour et admiraient cette nature faite de relief, de végétation et d’eau. Ces moments de partage joyeux et intenses, Gianbattista Bresciani les conserve vivants en son cœur et en son œil. Il peint avec des mains qui parlent. Sur les murs blancs de l’Orangerie de Cachan, l’artiste a disposé une dizaine de grands formats. Ils viennent, comme autant de visions, témoigner d’expériences et de sensations profondes. L’eau s’empare de la toile. Elle coule directement ou s’immisce par touches. De près, l’œil décèle mieux la danse du pinceau et se laisse subjuguer par sa manière de métamorphoser la pensée. Deux installations accompagnent la peinture. La première, au sol, accueille sable et eau dans laquelle la verrière vient se refléter en une composition abstraite et éphémère. En lévitation au-dessus du parquet, la seconde est composée de deux volumes peints, maintenus l’un près de l’autre par des attaches de métal. Portes d’un temple ou pierres levées, ils s’offrent au regard. Chaque œuvre dans cet espace se délecte du temps qui passe. La lumière caressante ou violente, tamisée ou éclatante, transfigure la peinture. Le ciel blanc est apaisant, gris plus menaçant, mais qu’en sera-t-il quand il deviendra bleu  ? Dans une petite pièce attenante, l’artiste présente Paroles d’eau, bruits et silences. L’eau file à contresens de la caméra, en gros plan elle tape sur les marches de l’embarcadère, en cascade elle poursuit sa course… Tantôt sans bruit, tantôt au son des clapotis. Des images saisies aux abords des lacs d’Iseo et Moro et montées par Adrien Gil. Encadrant cette vidéo, des tirages montrent en noir et blanc des pierres baignant dans l’eau. Ces clichés, tirés par le photographe Zeng Nian, sont les seuls témoins d’une intervention réalisée en 2003 par Gianbattista Bresciani dans la nature. Ce jour-là, il se promenait le long du fleuve Oglio, quand il décida de mettre en scène des cailloux sur lesquels il déposa des touches de pigments en respectant leur forme. Hommage à l’eau qui les avait bercés et polis. A Cachan, le peintre a orchestré une polyphonie plastique à l’image de son œuvre magnifique et généreuse. «  J’ai voulu que cette exposition soit un moment de légèreté et de partage autour du thème de l’eau  », a-t-il déclaré le soir de l’inauguration. Objectif parfaitement atteint.ArtsHebdo|Médias. – Qu’est-ce que votre peinture raconte de votre enfance en Italie ?

Gianbattista Bresciani. – Les paysages d’eau ont marqué mon enfance italienne ; le vide/plein du lac, l’eau, la montagne, le ciel et le vent ont bâti l’univers de ma peinture, malgré moi. Je sais que l’amour pour le lac d’Iseo, en particulier, et pour la nature, en général, est à l’origine de ma passion de peintre. Ma peinture évoque une terre natale, un soleil, une lumière, des ombres et formes bien à elle. Elle raconte la curiosité d’un enfant ébloui par une beauté séduisante, accompagnée par le silence du vent… découvrant des questionnements. Le plaisir des premiers collages, réalisés après avoir gardé les vaches à Colli di San Fermo, dans les montagnes au-dessus du lac, allongé sur l’herbe en regardant les nuages, est encore présent en moi.

Gianbattista Bresciani, photo MLD
Vue de l’exposition @Ciels d’eau, eau de terre, Gianbattista Bresciani

Comment êtes-vous passé de la figuration naturelle pour un enfant à une forme plus abstraite de la réalité ?

Reproduire ce que je voyais en face de moi n’était pas dans ma nature. J’ai une prédisposition à créer une nouvelle vision, proche et en même temps éloignée de ce que je vois. Il y a toujours plusieurs réalités. Ces dernières m’ont conduit, à travers la figuration jubilatoire de l’enfant, lentement et inexorablement vers une non figuration où j’essaie de faire cohabiter ambivalences, nuances et complexités. Mettre une distance pour laisser vibrer les couleurs et les formes, pour tendre vers une abstraction sans obligation de repères figuratifs  ; puisque déjà présents dans ma mémoire.Les formes et la matière de votre peinture entraînent dans un univers proche des éléments : terre, bois, neige, eau… Des visions qui nous ramènent à la nature, à notre environnement primordial. Quel lien entretenez-vous avec elle ?

Je suis fils de paysan et je suis resté le gamin du lac. Le secret humain est dans le respect de la nature. D’elle, j’ai appris que l’acte de peindre est un simple acte humain de jardinier  : semer des fleurs et n’être jamais sûr du résultat ! Avant tout, il faut être sensible au vent, qui anime feuilles et branches, pour faire danser les arbres  ; au don magique de la couleur séductrice des fleurs  ; aux espaces construits, avec sobriété et transparence en face d’une étendue d’eau  ; à la subtilité de la palette des couleurs des nuages  ; aux grands espaces vus du haut d’une montagne qui développent des sentiments grandioses dans l’âme  ; aux évocations de la rigueur et des subtilités d’un paysage sous la neige  ; aux découvertes de l’impossible lié à la pureté plastique, d’une rare noblesse, tant appréciée dans la végétation du jardin… Ciels d’eau, eau de terre, l’intitulé de l’exposition, est le prétexte pour faire cohabiter plusieurs temporalités  : photos de nuages capturés en Italie et clichés de fossiles au bord de la mer pris en France vont cohabiter avec des toiles réalisées dans l’atelier et une structure en bois remplie d’eau. Dépeindre l’eau – genèse de mon travail – est aussi le prétexte à exprimer quelque chose d’invisible qui glisse dans son mouvement, évoque peut-être le temps immobile…

Les formes non figuratives de vos toiles bloquent tout discours narratif, n’y a-t-il chez vous aucune volonté de représenter ou d’évoquer la réalité ?

J’évoque naturellement la réalité des souvenirs présents au fond de moi, en creusant pour trouver et ne retenir que l’essentiel d’une forme, d’une lumière bien précise dans les couleurs d’un paysage ; préserver l’épurement pour éviter d’être confronté à des évidences. Les formes non figuratives ouvrent de nouveaux chemins pas forcément narratifs, elles sont situées au plus près de la finesse légère de l’intuition et sont presque détachées des commentaires. La réalité ne doit pas être cherchée dans le descriptif – une des raisons pour lesquelles je ne donne pas de titres aux toiles. Peindre en donnant une structure à la forme, un rythme à la couleur, une direction à l’émotion, reste toujours un mystère pour l’artiste et pour le spectateur. Evoquer la réalité ? Depuis 1992, l’urgence de complémentarité avec mon travail en atelier m’amène à réaliser des travaux en volume, avec le bois, le papier, les cailloux, pour des interventions éphémères suggérées par des lieux qui m’interpellent.

Gianbattista Bresciani, photo MLD
Sans titre, Gianbattista Bresciani, 2014
Gianbattista Bresciani, photo MLD
Vue de l’exposition @Ciels d’eau, eau de terre, Gianbattista Bresciani

Couleur, lumière, matière, composition : quelle est votre principale préoccupation ? Que dire des autres ?

Il n’y a pas de préoccupation principale. Pour la couleur, je citerais Eugène Delacroix  : «  La couleur n’a aucun sens pour l’intelligence, mais elle a tous les pouvoirs sur la sensibilité  ». Par contre le sujet, la forme, la matière qui sont à la base de la composition s’adressent d’abord au mental. Avec les années, j’ai appris à ne pas me poser de questions, mais me faire plaisir et écouter Véronèse  : «  Nous, les peintres, prenons des libertés comme les poètes et les fous  ». C’est vrai que nous sommes un peu aventuriers, au fond  ! S’il y a préoccupation, c’est celle de balayer les acquis culturels, les références étriquées, rester soi-même pour que la peinture naisse naturellement. Préserver le mystère du hasard, l’innocence et la mémoire, la complexité et la cohérence, la liberté et la contrainte.La peinture est une recherche, comment la vivez-vous au jour le jour ?

Avec Pascal, Picasso et bien d’autres, je dirais  : «  Il ne faut pas chercher, il faut trouver.  » Toute création est un espace à mouvoir. Il faut de la rigueur et de l’intuition pour habiller cet espace qui nous fait rêver. La peinture est l’art subtil de toucher l’âme à travers le mental et le cœur du peintre, par un jeu de formes et couleurs. S’arrêter au jeu serait à l’évidence inutile. Agir et oser, c’est la tâche à accomplir face à la toile, en sachant pertinemment que plus on avance, plus on s’éloigne du but… Se trouver tous les jours à l’atelier est une belle continuité pour bâtir un soi, pour laisser la place à la lucidité, à l’humilité et à la connaissance, pour que les stratégies de l’inspiration et les tactiques de l’esprit puissent bâtir l’œuvre.Là où il n’y a pas de figure, on a tendance à parler d’invisible, d’impalpable, d’au-delà, de spiritualité. Qu’en dit votre peinture ?

La présence vivante d’une œuvre bouleverse ou laisse indifférent. L’insaisissable me pousse à aller vers une liberté exempte de toute dépendance ou de tout réalisme, à respecter les premières découvertes des images – surgies au long de mes promenades dans la nature –  ; ces riches intuitions qui nous font agir, déposées dans l’espace intime de la pensée et du sensible, font jaillir l’indicible de la couleur ou du dessin. Le visible et l’invisible. Le spirituel et le profane. La passion et la raison se heurtent à la surface d’une œuvre. Ce sont eux les acteurs, derrière leur jeu muet et vivant, bancal ou savant. On questionne, on cherche, on se rassure… L’essentiel est ailleurs. Je ne sais toujours rien de ce que je fais et le pourquoi. Je doute et je me lance, je creuse et je comble, je suis l’inutile et l’évidence… Je n’y suis toujours pas arrivé.

Gianbattista Bresciani, photo MLD
Vue de l’exposition @Ciels d’eau, eau de terre, Gianbattista Bresciani

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