Jean-Yves Gosti à Marseille – Le visionnaire

Sa terre d’élection est la pierre. Si Jean-Yves Gosti a chéri le marbre, aujourd’hui le granit a sa préférence ; le minéral rétif à la taille lui permet d’en découdre. L’œil du novice n’y est pas sensible, mais l’artiste ne s’y trompe pas. Chaque bloc recèle en son cœur des visages, des figures, toute une famille humaine en somme, que le sculpteur se charge de mettre au monde. Il lui appartient de relever l’incroyable défi  : laisser s’exprimer d’imperceptibles émotions à fleur de matériau brut. Depuis toujours, la création de Jean-Yves Gosti balance entre euphorie et mélancolie, à la lisière de ces lignes de fracture où s’émoussent les âmes tendres ; une ambivalence que l’on retrouve aussi dans les œuvres de métal. Derrière l’apparente nonchalance de l’artiste se cache une résistance acharnée au doute et à la défaite, la volonté de se remettre sans cesse en question pour progresser. L’exposition Sept fois à terre, huit fois debout, qui débute demain à la galerie Anna-Tschopp à Marseille, témoigne de cette nécessaire persévérance. A cette occasion, nous mettons en ligne le portrait réalisé pour Cimaise (n° 288).

Jean-Yves Gosti
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Hommes et femmes, anges et lutins… L’atelier de Jean-Yves Gosti est habité par une grande famille à visage humain, le seul sujet qui l’intéresse. L’artiste confie avoir des visions. « Je lis dans la pierre, j’y vois des visages et des corps. » Ce don, il aurait pu ne jamais l’exprimer. Mais le regard d’un homme a suffi à infléchir le cours de son destin. Fils de chaudronnier, Jean-Yves Gosti prépare un BEP d’électromécanicien. Son professeur de dessin remarque son talent. Grâce à lui, il intègre l’Ecole supérieure des arts appliqués Olivier-de-Serres, à Paris. « Pendant ce temps, tous mes copains avaient commencé à travailler. Je voyais leurs mains, je les imaginais dans le froid… Moi, je me rêvais architecte d’intérieur pour être au chaud. J’avais tout faux ! » D’autres savent déjà pour lui… « Mes profs me disaient : “Tu es sculpteur, tu ne le vois pas, mais nous, on le sait”. » La révélation finira par arriver. « Quand j’ai commencé dans mon petit atelier, je n’avais rien. Je dessinais sur des reproductions de papier. Puis, vers 1985, j’ai été l’assistant de Benoît Luyckx. La sculpture est devenue une évidence. »

Ses premières pièces sont un témoignage brut du malaise existentiel qui l’habite. « J’ai eu une enfance assez perturbée. J’ai commencé par créer des personnages assemblés, comme si un être pouvait être réunifié. Ce mal-être en moi devait sortir. Ça a donné des choses un peu bizarres, mais elles ont plu au public. » Ces œuvres vont connaître un succès immédiat. Jean-Yves Gosti se souvient que pour sa première exposition, tout a été vendu en deux jours ! Paradoxalement, cet engouement effraie l’artiste. Le dessinateur sculpteur ne veut pas se cantonner à une expression artistique. « J’ai eu très peur qu’on me demande de produire vingt fois la même pièce. » Pour élargir son champ d’action, et sans doute aussi pour s’inscrire dans la tradition familiale, Jean-Yves Gosti achète une forge et commence à travailler le métal.

Des dates pour sourire

1969 > « Je dors quand le premier homme marche sur la Lune »

1978 > « La première fois, c’était avec Florence »

1986 > « Je regarde toute la série des Magnum à la télé »

2000 > « Je prends une année sabbatique »

2006 > « Je mange des gnocchis tous les midis »

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« Au début, je récupérais de vieilles ferrailles que j’assemblais. Et puis mon père et mes cousins, tous chaudronniers, m’ont poussé vers la découpe. J’ai donc acheté un chalumeau à découper. J’ai alors pu souder, enlever, ressouder. » Débute alors pour l’artiste une alternance entre le travail de la pierre et celui du métal, l’un n’excluant pas l’autre, bien au contraire. « Au milieu des années 90, j’ai vécu quatre ans dans cet atelier. En créant un corps ici, une tête là, je me suis aperçu que les éléments s’attiraient, qu’ils s’aimantaient en quelque sorte. J’ai commencé à assembler des matériaux complètement différents. Ça m’a donné une liberté. »

Une liberté acquise au prix d’un travail acharné. « Je suis un peu un enfant de Picasso. Sur les photos, on le voit continuellement en train de créer. J’ai aussi été élevé dans le respect de la valeur travail. Quand j’ai été refusé aux Beaux-Arts, mon père a ouvert la lettre. Il a fallu après que je lui prouve que je pouvais gagner ma vie en étant artiste et que ce n’était pas un métier de feignant ! J’ai toujours beaucoup travaillé et j’en ai besoin. »

Quand je serai vieux, je ferai ce que je sais faire  !

A repousser sans cesse le champ des possibles, Jean-Yves Gosti n’est jamais là où on l’attend. « Je ne m’interdis rien de ce qui est enrichissant pour moi. Les références aujourd’hui sont tellement nombreuses qu’on a vite fait de vous cataloguer. J’ai moi-même tendance à me mettre dans des tiroirs. Mais à l’origine, l’esprit est pur. Ce que je crée est le résultat d’un long cheminement qui se fait à mon insu. Il est temps a posteriori de chercher une explication. Et s’il n’y en a pas, tant pis ! » Le chemin parcouru se mesure toutefois dans son travail de la pierre. Les personnages reconstruits des débuts ont évolué vers plus d’homogénéité. « Quand j’allais mal, je ne pouvais faire que ça. Et puis j’ai fait tirer ces pièces en bronze pour les unifier. Maintenant j’incline vers le monolithe, quelque chose de solide, d’unifié. C’est une suite logique. Je n’aurais pas pu le faire il y a vingt ans. En dépassant l’histoire, je reviens à des choses très primitives de mon travail. Mais il n’y a plus de lien de cause à effet. Maintenant je peux m’amuser. » Toujours cette volonté de surprendre le public et de se prouver qu’il peut se dépasser. « J’ai envie aujourd’hui de travailler sur des pièces horizontales. Quand je serai vieux, je ferai ce que je sais faire. Ce qui est intéressant maintenant, c’est de bouger. Je fais avec le talent que j’ai. Je pourrais m’en satisfaire, mais le but n’est pas de tomber dans la facilité. Quand on est un tout petit peu doué, il faut tenter d’aller plus loin. »

Jean-Yves Gosti
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La colère du «  dinosaure  »

Si la famille des artistes existe, Jean-Yves Gosti ne se sent pas vraiment le bienvenu dans celle de son époque. « Je comprends que l’art contemporain existe, c’est une suite logique, il n’y a pas à revenir là-dessus. D’ailleurs je suis très sensible au Land Art par exemple. Mais je ne supporte pas qu’on puisse dire que la peinture et la sculpture sont des arts morts alors que nous en avons tous été nourris. J’ai quelquefois l’impression d’être un dinosaure. Nous les artistes de la taille directe, de la peinture, on va bientôt nous jeter des cacahuètes. Je travaille la sculpture parce que c’est mon métier. Mais c’est aussi pour moi un acte de résistance à la bêtise humaine. Si on me disait que les installations sont un art mort, eh bien, je créerais des installations. »

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