A la Villa Bernasconi à Genève – Le temps des songes

Samoa Rémy, photo C. Bel

Que se passe-t-il au moment où le jour tombe et l’on a du mal à distinguer les formes  ? S’inspirant de l’expression «  entre chien et loup  », qui donne son nom à l’exposition, la Villa Bernasconi, à Genève, invite cinq artistes – les Suisses Luisa Figini, Luzia Hürzeler, Samoa Rémy, Rebecca Sauvin et la Sud-Coréenne Eun Yeoung Lee – à livrer le fruit de leurs expérimentations pluridisciplinaires de cet entre-deux qu’est le passage mystérieux d’un état à l’autre, du rêve à la réalité, du sommeil à l’éveil… L’imaginaire se débride, les visions se transforment et les délimitations vacillent.

Dans une série d’aquarelles d’une extrême délicatesse, signée Rebecca Sauvin, un petit personnage de sexe masculin, mi-enfant mi-roi, se transforme et renaît. Sortant d’une chrysalide, d’un œuf ou s’échappant d’un corps emmailloté, il invite le visiteur à le suivre dans sa quête  : résoudre l’énigme de l’âme. Dans une vidéo, il découvre son antre, sorte de maison labyrinthique construite dans les profondeurs, faite de trous, d’échelles et d’escaliers, aussi fascinante qu’effrayante. L’artiste s’inspire ici du mythe du «  fripon divin  » pour nous raconter des histoires comme autant de rêves éveillés, qui parlent des mutations de l’être et de la construction de l’intime.

Non loin, Luisa Figini se frotte aux fantômes, abordant la question de la mémoire et des traces. Elle présente un trousseau funéraire comme une œuvre blanche et translucide composée de vêtements suspendus et d’objets du quotidien alignés sur une table. Pour la réaliser, la plasticienne a demandé à des personnes qui avaient perdu un proche de lui confier un objet qui leur rappelait le défunt. Tasse à café, cigarette, sandales à talon, radio, livre, robe, etc., ont ainsi rejoint son atelier. Chaque pièce a ensuite été reconstituée en papier avec une minutie remarquable, donnant à cet hommage légèreté et beauté, créant comme un environnement propice pour aborder la mort avec sérénité. Sur la même thématique, ses petites maisons en céramique déclinent une série d’urnes funéraires qui nous contiennent et nous protègent. Cette artiste tessinoise mène une passionnante enquête sur la condition humaine qui se poursuit avec une installation vidéo réalisée au Laboratoire du sommeil des Hôpitaux universitaires de Genève. Sur les murs sont projetées les images de six patients dormant sur un lit d’hôpital, la tête parée d’électrodes. Le visiteur observe leurs mouvements, écoute leurs bruits, presque animaux. L’expérience perturbe, il est au premier abord difficile de trouver sa place devant ces images brutes. Peu à peu, l’attention se porte sur les moindres variations, sur la beauté du plissé des draps. Qu’est-ce que le sommeil  ? Une perte de la présence qui nous effraie  ? Alors que les études montrent que l’on dort de moins en moins et que les perturbations du sommeil augmentent, la retranscription de cet état dans l’anonymat et «  en série  » dérange. En résonnance à cette vision de perte du corps, Luisa Figini projette Bel-Air, un triptyque vidéo réalisé dans la blanchisserie de ces mêmes hôpitaux genevois. Dans une étonnante chorégraphie orchestrée par les machines, les vêtements hospitaliers défilent  : ils se plient, se déplient, dansent avec la souplesse d’un corps  !

Rebecca Sauvin, photo C. Bel
Sans titre, dessin, technique mixte (42 x 29.7 cm), Rebecca Sauvin, 2008–2013
Luisa Figini, photo C. Bel
Vue de l’installation de Luisa Figini
Comment fonctionne notre perception  ? Samoa Rémy s’amuse à détourner les images et les objets pour voir à quel point leur identité dépend du contexte. Question de sémantique et jeux autour de la pluralité du sens, l’œuvre révèle les hiatus, déjoue les dualités et relie les époques avec une précision bluffante. Prenez une paire de bottes en caoutchouc sur l’étagère du garage, fendez chacune d’elles en deux en partant de la chausse et en conservant l’extrémité de la tige intacte, puis retournez cette dernière. L’image obtenue évoque plusieurs paires de bottes  ! Division leads to multiplication est le titre de cette sculpture à la simplicité tenant du ready-made, qui témoigne de la façon de procéder à la fois conceptuelle et très concrète de Samoa Rémy* pour stimuler notre intelligence comme notre imaginaire. Qu’elle recouvre des châteaux allemands d’une cire orange et voilà ces redoutables forteresses littéralement submergées et incendiées. C’est très efficace  !

Et si nos désirs étaient exaucés  ? Luzia Hürzeler remet en cause la distinction entre l’idée et sa concrétisation. Elle rêvait de dormir avec les loups. Son installation vidéo relie un entretien avec un homme travaillant dans un zoo, des images d’elle et des loups endormis. L’idée d’une sculpture réaliste, qui la représenterait et serait placée dans l’enclos des loups, surgit à son tour. Mélange des réalités et renversement des rôles, l’artiste rêvant de son propre travail se trouve surprise au réveil dans une posture de modèle.

Interpréter les rêves et le bestiaire, telle est la proposition d’Eun Yeoung Lee qui dessine au crayon des fables, prenant soudain prise dans l’espace sous forme de céramique. Vos affaires deviendront florissantes montre un corbeau posé sur un sanglier mort. Vos ancêtres vous réservent du bonheur représente une vache au corps de cochon assise sur son postérieur. Il y a aussi la chouette, le loup et les lapins qui se métamorphosent et nous délivrent des messages sous forme de proverbes chinois. L’artiste sud-coréenne travaille à partir d’archives et d’objets. Elle pratique la céramique comme une prolongation du dessin en 3 D, livrant des sculptures animalières d’une superbe facture. On entre dans son œuvre comme on tourne les pages d’un conte de fée pour se retrouver soudain nez à nez avec une allégorie redoutable des maux qui affectent nos sociétés contemporaines.

Les œuvres de ces cinq artistes se questionnent et se répondent d’une pièce à l’autre de la villa, formant un écho qui donne à entendre différentes couches de réalité se rencontrant à la lisière de la conscience. Avec une magie douce et/ou une tendre violence, des images émergent de ce clair-obscur, comme un regard accru sur notre rapport au monde.* Repérée en Suisse et en Norvège, l’artiste fait partie des lauréats du prix Manor 2014.

Luzia Hürzeler, photo C. Bel
Vue de l’installation vidéo@How to sleep among wolves 1, Luzia Hürzeler, 2014

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