Musée Gassendi de Digne-les-Bains – Retourner au territoire

Créé en 1885 dans un esprit pluridisciplinaire – puisque destiné à accueillir tant des œuvres des beaux-arts que des pièces scientifiques –, le Musée Gassendi de Digne-les-Bains, dans les Alpes-de-Haute-Provence, développe depuis les années 1990 un projet s’articulant autour des notions de partage, de rencontre et de dialogue. En partenariat étroit avec le centre d’art Le Cairn, des artistes contemporains y sont régulièrement invités à venir interagir tant avec les collections permanentes qu’avec le territoire environnant, notamment la Réserve naturelle géologique de Haute-Provence. Andy Goldsworthy, Mark Dion, Bertrand Gadenne, Paul-Armand Gette ou encore Joan Fontcuberta comptent parmi ceux ayant accepté de se prêter au jeu et dont les œuvres sont venues enrichir le fonds muséal. Initiatrice de la métamorphose du lieu, de sa rénovation en 2003 et de son orientation actuelle, sa directrice Nadine Gomez revient sur vingt-cinq années d’une aventure exemplaire.

ArtsHebdo|Médias. – Quand avez-vous pris la direction du Musée Gassendi ?

Courtesy Musée GassendiNadine Gomez. – Je suis arrivée en 1988. A l’époque, il n’y avait plus de conservateur depuis pratiquement dix ans. C’était un musée plus ou moins abandonné, il n’existait pas d’inventaire ; je ne savais d’ailleurs pas très bien sur quel type de collection j’allais travailler. Avant de développer un quelconque projet, il a donc fallu faire un véritable état des lieux. L’institution ayant été fondée en 1885 de manière collective – par des archéologues, des géologues, des entomologistes, des peintres et des aquarellistes – et ayant accumulé en cent ans des dizaines de milliers d’objets, ça a demandé un certain temps !

Connaissiez-vous déjà la région ?

Je suis née à Marseille et, comme beaucoup d’habitants de cette ville, je venais passer l’été à Digne, avec ma grand-mère, ma sœur, chien et chat et poisson rouge ! Je pense qu’en effet, ça a dû jouer dans mes choix, car ce territoire m’était familier et empli de bons souvenirs, des souvenirs d’enfance.

Quelles ont été les grandes lignes du projet de rénovation de l’institution ?

Tom Shannon, courtesy Musée GassendiJ’ai d’abord pris en compte les collections d’art et de sciences, dont j’ai choisi de montrer la richesse en m’appuyant sur la tradition des cabinets de curiosités, ainsi que le bâtiment – le musée est installé dans l’ancien hôpital Saint-Jacques depuis 1904 –, avant de proposer d’introduire l’art contemporain, ce afin que le musée soit aussi un lieu de vie au présent. Le dialogue entre les différentes époques et chronologies, l’appréhension des collections patrimoniales par des artistes contemporains – comment ils les regardent, ce qu’ils en disent, la manière dont ils s’appuient dessus, s’en nourrissent –, tout cela est extrêmement intéressant intellectuellement.

Cette notion de dialogue intervient aussi avec le territoire.

Oui, c’est le troisième axe autour duquel s’est articulé le projet. Je souhaitais que le musée soit lié à son environnement et que les artistes invités interviennent non seulement parmi les collections, mais qu’ils puissent également faire le lien avec le territoire par la réalisation d’œuvres in situ, dans des espaces naturels, comme la montagne, une rivière, une prairie ou des lieux occupés par l’homme – un village, une forteresse, une ancienne ferme, etc. Le territoire est pour moi une notion ouverte, qui ne doit pas se résumer à celle de la nature.

Comment avez-vous défini les contours du « territoire » du musée ?

Je les ai délimités en m’appuyant sur une entité qui était déjà un territoire scientifique : la Réserve naturelle géologique de Haute-Provence. Située en moyenne montagne, elle est d’une superficie de 200 000 hectares, ce qui offre une assise limitée. Il m’a par ailleurs très tôt semblé que le Land Art pouvait être une bonne réponse aux spécificités de notre région. C’est ainsi que j’ai été amenée à inviter, il y a 20 ans, quelqu’un comme Andy Goldsworthy (lire notre encadré).

La proximité avec l’Italie est-elle un atout ?

Nous avons tout d’abord la chance d’être sur un territoire bénéficiant d’une attention particulière en termes de programmation européenne – du fait notamment de sa faible population et de sa ruralité – et le fait d’être frontalier avec l’Italie permet en effet de monter des projets interrégionaux. L’atout, c’est d’être le voisin du Piémont, dont la capitale Turin a misé toute sa reconversion économique – suite à la chute de l’industrie automobile – sur le tourisme culturel. Berceau de l’Arte Povera, le nord de l’Italie a toujours cru en la capacité de la culture à être un facteur de croissance et de dynamisme.

Pourquoi cette volonté d’ouvrir l’institution muséale vers l’extérieur ?

Cela part de critiques que l’on a longtemps faites aux musées : être des lieux réunissant des choses qui ne sont plus en usage ; abriter le trésor, les propriétés des vaincus… Installer des œuvres en extérieur était une manière de renverser la tendance, de transformer le musée en une base rayonnante, à partir de laquelle, finalement, on donnait au territoire, aux habitants : on ne prélevait plus, on retournait.
herman de vries, courtesy Musée Gassendi

Le livre pour témoin

Le Pas et la Page est une exposition qui rassemble des artistes partageant, depuis les années 1960, une même appréhension de la nature, « lieu par excellence d’une expérience à vivre, d’une pratique, c’est-à-dire d’une manière consciente, délibérée d’exister, avant de devenir une manière de faire de l’art », selon la commissaire Anne Moeglin-Delcroix. Spécialiste du livre d’artiste, celle-ci réunit ici un ensemble d’ouvrages relatifs à la figure de l’artiste-marcheur, car conçus pour « conserver les traces et en transmettre le sens » d’une pratique « souvent solitaire et toujours éphémère ». Plus d’une vingtaine de publications signées herman de vries, Hamish Fulton, Paul-Armand Gette, Gottfried Honegger, Bernard Lassus, Richard Long, Bernard Plossu, Abraham Poincheval, ou encore David Tremlett sont à découvrir jusqu’au 16 septembre au dernier étage du Musée Gassendi.
Hamish Fulton, courtesy Musée Gassendi

Tout artiste invité intervient-il systématiquement en extérieur ?

Non. Trois expositions sont programmées chaque année au centre d’art. On invite dans ce cadre les artistes en résidence, afin qu’ils fassent connaissance avec les lieux, les collections. Ils sont alors concentrés sur le travail qu’ils ont à produire pour l’exposition : ils écoutent, rencontrent des gens, bouquinent, observent, photographient, collectent, etc. Parfois, ce travail va générer un autre projet, parfois pas. Ça fonctionne de manière très ouverte, il n’y a pas de méthode, c’est un mélange de hasard, d’échanges, d’opportunités. En juillet dernier, par exemple, nous avons inauguré au Vernet – à une trentaine de kilomètres au nord de Digne –, avec l’aide du programme des Nouveaux commanditaires de la Fondation de France, une installation de Trevor Gould : Le Pavillon d’Hannibal. C’est un projet qui a mûri suite à une exposition que l’artiste sud-africain était venu présenter à Digne, il y a dix ans !

Comment les habitants ont-ils accueilli les nouvelles orientations prises ces dix dernières années ?

Les habitants de Digne ont toujours été attachés à leur musée. Et si l’arrivée de l’art contemporain a été plutôt bien acceptée, c’est justement parce que les œuvres s’inscrivent en dialogue, et non en confrontation, avec les collections historiques. Par ailleurs, on prépare toujours l’arrivée d’une œuvre en travaillant avec eux, par le biais de réunions publiques, notamment. Ce n’est pas forcément facile, car il faut à la fois être ouvert à la discussion et savoir rester ferme, faire comprendre qu’une œuvre doit être acceptée « en entier », car ce n’est qu’ainsi qu’elle a du sens. Si les premiers échanges ont pu être conflictuels, la population est aujourd’hui plutôt fière d’accueillir des œuvres d’artistes renommés sur son territoire. Au fil du temps, tout le monde a progressé. On peut à présent aller vers des pièces plus difficiles, plus complexes. Mais, encore une fois, c’est un travail de longue haleine : ça ne peut pas se faire en deux saisons… Il faut dix, voire vingt ans pour que les choses changent, c’est normal ; et c’est assez en accord, finalement, avec les millions d’années inhérentes à la géologie et tout le contexte scientifique qui nous entoure ! L’essentiel, c’est que malgré les contraintes, on avance inexorablement. Je ne vois que des signaux positifs sur le travail réalisé.
herman de vries, courtesy Musée Gassendi

Les œuvres-lieux d’Andy Goldsworthy

« En 1994, la Réserve naturelle géologique de Haute-Provence avait demandé au musée d’être partenaire de son dixième anniversaire en organisant une série d’expositions sur le thème de la Terre et la vie, se souvient Nadine Gomez. C’est à cette occasion qu’Andy Goldsworthy est pour la première fois intervenu ici. » Quelques années plus tard, l’artiste britannique réalise trois Sentinelles, sculptures de cinq mètres de haut en pierre sèche marquant les « entrées » routières de la réserve. Le projet Refuge d’art est né ensuite. L’idée : de proposer d’aller de l’une à l’autre à pied et ponctuer la randonnée – le parcours dans son entier fait 150 km – de découvertes artistiques : « On imaginait alors une sculpture pour chaque jour de marche, une œuvre qui serait aussi un endroit où les gens pourraient dormir. » Entre 2002 et 2010, six anciens habitats en ruine – chapelles, fermes, jas, etc. – sont devenus des œuvres-lieux, dont il convient – avis aux amateurs ! – de vérifier la disponibilité sur le site Internet dédié avant de simplement en demander la clé auprès du Musée Gassendi. L’institution offre par ailleurs d’appréhender plus précisément la démarche d’Andy Goldsworthy en lui dédiant une salle entière de façon permanente.

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