Gerhard Richter à Paris – Profession : peinture

Gerhard Richter, courtesy Hamburger Kunsthalle

Des premiers portraits d’après photographies aux larges impressions numériques de bandes colorées, en passant par les nuanciers au quadrillage impeccable et les toiles «  floutées  » à grands coups de brosse et de racloir, l’œuvre de Gerhard Richter est un hymne à la peinture, foisonnant et en constant devenir. Panorama est l’intitulé de la rétrospective – forte de quelque 150 pièces – présentée actuellement au Centre Pompidou, troisième et dernière étape d’un projet itinérant, débuté à la Tate Modern de Londres à l’automne dernier avant de passer par la Neue National Galerie de Berlin, et conçu dans le cadre du 80e anniversaire de l’artiste allemand. Dans le même temps, le Louvre propose de découvrir un pan méconnu de son travail, qui rassemble aquarelles et dessins réalisés entre 1957 et 2008. Retour sur le parcours singulier d’un peintre résolument inclassable.

«  Ma profession, c’est la peinture. C’est ce qui m’a depuis toujours le plus intéressé. (…) De toute façon, je ne sais rien faire d’autre. Et je reste persuadé que la peinture fait partie des aptitudes humaines les plus fondamentales, comme la danse ou le chant, qui ont un sens, qui demeurent en nous, comme quelque chose d’humain.  »(1) Cette certitude, profondément ancrée en lui, constitue depuis de longues années le moteur d’un cheminement, qui s’il s’affirme aujourd’hui comme une évidence, n’était pas tracé d’avance.

Né à Dresde, à l’est de l’Allemagne, en février 1932, Gerhard Richter est le premier enfant d’un couple appartenant à la classe dite moyenne. Hildegard est libraire et pianiste amateur, Horst est enseignant en secondaire. Un métier qui les amène à déménager, en 1935, pour la petite ville de Reichenau – devenue depuis polonaise sous le nom de Bogatynia –. Quelques années plus tard, la famille s’installe à Waltersdorf, près de la frontière tchèque. Autant de changements qui font naître chez le petit garçon le sentiment d’être toujours étranger à son environnement. Nous sommes au beau milieu de la Seconde Guerre mondiale  ; les hommes de la famille ont été incorporés les uns après les autres dans l’armée allemande. Deux oncles de Gerhard y laissent la vie, son père est fait prisonnier et détenu jusqu’à la fin du conflit. Lui-même échappe de peu, car encore trop jeune, à l’enrôlement forcé.

Ses souvenirs sont peuplés de femmes et de familles pleurant leurs morts, mais aussi de soldats dont l’uniforme – qu’il soit allemand ou russe d’ailleurs – exerçait une étrange fascination sur l’enfant et ses camarades. A l’école, il est décrit comme «  doué  » mais ses résultats restent médiocres. A tel point qu’il finit par abandonner le collège pour rejoindre une école professionnelle dans la ville voisine de Zittau où il étudie la sténographie, la comptabilité et le russe.

L’après-guerre n’est pas dépourvu de son lot de souffrances, parmi lesquelles le difficile retour de Horst, qui peine à renouer avec sa famille, et la dureté du quotidien dans une économie exsangue. L’adolescent parvient à s’en échapper grâce aux livres qu’il dévore avec avidité  : l’occupation russe mène aussi à la création de bibliothèques mettant à disposition des ouvrages auparavant interdits par le régime nazi. Gerhard Richter découvre Hermann Hesse, Stefan Zweig, Cesare Lombroso… mais également Nietzsche, Goethe et Friedrich Schiller. C’est à cette même époque qu’il s’initie à l’art à travers des recueils dédiés aux maîtres anciens. Timidement, il s’essaye à la reproduction de ce qu’il y découvre – des nus, des portraits et des paysages –, tout en commençant à représenter des scènes de la vie quotidienne de son village.(1) Extrait (suivi de plusieurs autres dans le texte) d’un entretien avec Nicholas Serota, directeur de la Tate Modern de Londres, réalisé à l’automne dernier à l’occasion du volet londonien de sa rétrospective.

Gerhard Richter, courtesy Kunstmuseum Winterthur, ADAGP
Elbe (2/30), encre de Chine sur papier@(29.5 x 21 cm), Gerhard Richter, 1957
Gerhard Richter, courtesy Kunstmuseum Winterthur, ADAGP
Häftling / Prisoner (98/5), graphite sur papier@(29 x 24 cm), Gerhard Richter, 1998
A 15 ans, il entreprend de suivre des cours de peinture du soir, parallèlement à ses études de sténographie et de comptabilité. Lorsqu’il termine celles-ci en 1948, le jeune homme se cherche encore, enchaînant les petits boulots dans des domaines aussi variés que la sylviculture, la dentisterie ou la lithographie. A 18 ans, il décroche un poste d’assistant peintre décorateur au théâtre de Zittau, dont il est remercié sans ménagement au bout de quelques mois pour avoir refusé de repeindre une cage d’escalier  !

Il décide alors de tenter le concours d’entrée à l’académie des Beaux-Arts de Dresde. Le deuxième essai sera le bon. A l’été 1951, Gerhard Richter retourne vivre dans sa ville natale, défigurée par les stigmates des bombardements qui l’ont quasi anéantie six ans plus tôt. S’ensuivent cinq années d’un cursus rigoureux, empli tout autant d’art et d’histoire de l’art classique que de politique, ce à quoi il ne s’habituera jamais tout à fait. La République démocratique allemande a vu le jour en 1949 et depuis, le conflit idéologique entre l’Est et l’Ouest monte en puissance. Aux Beaux-Arts, le réalisme socialiste est de mise – Richter inventera plus tard le «  réalisme capitaliste  », évocation de ce passé communiste comme de l’américanisation d’une Allemagne en reconstruction –. Peu de temps après son arrivée à Dresde, il fait la connaissance de Marianne Eufinger, dite Ema, étudiante en mode  ; ils se marient en 1957, un an après sa sortie de l’Académie, diplôme de peinture murale en poche. Le jeune artiste entame une carrière de peintre officiel et enchaîne les commandes publiques : ici, une fresque sur la joie de vivre offerte par le système socialiste à ses travailleurs, là, un décor exotique ou une carte géographique pour une école. Mais l’encadrement strict de ses réalisations et le manque de perspective lui pèsent. D’autant qu’il a eu l’occasion de sortir plusieurs fois d’Allemagne de l’Est grâce à l’appui de ses professeurs et d’appréhender ainsi d’autres modes de pensée que celui du Parti. Il ne se sent pourtant proche ni de la scène underground qui se développe à l’époque, ni de la dissidence qu’il estime quelque peu «  arrogante  », car davantage partisan d’une forme de troisième voie, un intermédiaire entre le capitalisme et le socialisme, entre le modernisme proposé par le premier et le réalisme cher au second.La fuite à l’Ouest

Sa visite de la deuxième édition de la Documenta de Cassel, à laquelle il est autorisé à se rendre en 1959, va agir comme un déclic et l’obliger à trancher. La découverte des travaux de Jackson Pollock, de Jean Fautrier ou encore de Lucio Fontana achève de le convaincre du caractère nécessaire et vital de la liberté offerte aux artistes occidentaux. En mars 1961, quelques mois seulement avant l’édification du Mur de Berlin, Gerhard et Ema Richter fuient leur terre natale et rejoignent Düsseldorf, choisie pour le dynamisme de sa scène et de son enseignement culturels. A 29 ans, l’artiste prend un nouveau départ et retourne sur les bancs de l’école. Une bourse d’étudiant aide le couple à survivre. Débute une période enthousiaste de travail intense, durant laquelle il s’essaie tour à tour aux styles les plus variés, porté par l’effervescence intellectuelle et artistique qui l’entoure. Il se lie d’amitié avec Konrad Lueg, Sigmar Polke ou encore Blinky Palermo  ; ensemble, ils suivent les cours de Karl Otto Götz, l’un des promoteurs de la peinture informelle, s’intéressent au Pop Art – en pleine ascension aux Etats-Unis –, sans pour autant y adhérer  : «  Le message du Pop Art américain était puissant et optimiste. Mais il était aussi très limité et cela nous a amenés à croire que nous pouvions nous en éloigner et communiquer une intention différente.  »(2) L’arrivée de Joseph Beuys en tant que professeur témoigne enfin de l’influence croissante et durable que le mouvement Fluxus aura sur l’Académie et ses élèves(3).

(2) Propos confiés en 2002 à Robert Storr, alors responsable du département Sculpture et Peinture au Moma de New York.

(3) Près de vingt-cinq ans plus tard, Gerhard Richter dédiera l’une de ses séries abstraites (Cage, 2006) à l’un des principaux inspirateurs de Fluxus : le musicien et plasticien américain John Cage.

Gerhard Richter, courtesy Kunstmuseum Winterthur
Peinture abstraite (Abstraktes Bild), huile sur toile (200 x 140 cm), Gerhard Richter, 1992
Gerhard Richter, courtesy musée Frieder Burda, Baden-Baden
Bougie (100 x 100 cm), Gerhard Richter, 1982
L’une des premières expositions du groupe d’amis encore étudiants a pour cadre une boutique vide, la suivante, un magasin de meubles  ; ils y montrent leurs toiles tout en y présentant des performances. Lorsque Gerhard Richter obtient son diplôme en 1964, son nom a déjà commencé de circuler et les propositions se multiplient rapidement.

L’actualité, les médias, la société de consommation et la culture populaire deviennent ses sources d’inspiration et thèmes favoris. Fasciné par les rapports entre l’art pictural et la photographie, il entame une recherche qui alimentera un pan entier de son œuvre  : les «  photos-peintures ». «  La photo est l’image la plus parfaite qui existe  ; elle ne change pas, elle est absolue, et donc indépendante, inconditionnelle, sans style. C’est la raison pour laquelle elle a pour moi valeur de modèle par la manière dont elle relate et par ce qu’elle relate  », écrit-il à l’époque, se sentant libéré des contraintes liées à l’idée que l’on se faisait alors de la peinture. S’appuyant sur des clichés pris par lui-même ou prélevés dans la presse, il peint des sujets pour le moins éclectiques, passant d’une escadrille d’avions de combat, à un tigre, une voiture ou un portrait, celui d’une personnalité ou d’un proche. En représentant l’un des frères de sa mère, tombé sur le champ de bataille et habillé en uniforme (Onkel Rudi, 1965), ou sa tante Marianne, morte de faim dans un asile psychiatrique suite au programme d’eugénisme nazi (Tante Marianne, 1965), Gerhard Richter fait partie des premiers artistes allemands à traiter de l’histoire récente et douloureuse de leur pays.

S’éloigner de l’émotion

Parallèlement à ses travaux figuratifs, le peintre poursuit son expérimentation de l’abstraction. Bientôt apparaissent les Nuanciers, témoins multicolores de l’intérêt qu’il développe alors pour l’abstraction géométrique et qui se poursuit aujourd’hui par le biais d’immenses tirages numériques de bandes horizontales colorées (Strip). Chez Gerhard Richter, toute nouvelle piste reste à jamais accessible, prête à être réempruntée des années plus tard. L’ensemble, d’une grande variété, s’articule néanmoins autour d’un seul et même axe  : celui de la peinture. Même lorsqu’il élabore ses sculptures et installations de verre, l’artiste affirme rester dans le cadre d’une démarche d’ordre picturale  : ses Panneaux dressés au centre d’un espace devenant une manière de décrocher l’œuvre du mur.

A 40 ans, il est invité à représenter la République fédérale allemande à la 36e biennale de Venise et participe le même été à la Documenta. Si son avenir professionnel ne laisse plus de doute quant à sa réussite, il n’en va pas de même côté familial. Son mariage bat de l’aile. La situation, qui s’enlise plusieurs années durant avant que le couple ne se sépare en 1979, a des répercussions sur son moral et sur son travail. Les années 1970 sont marquées par l’apparition de monochromes, notamment du gris, par une volonté accrue de retirer un maximum d’expressivité de ses tableaux, d’éloigner le plus possible son geste de l’émotion. Même ses paysages se font sombres, nuageux, glacials. Peu à peu, pourtant, la couleur et la lumière regagnent du terrain, emplissant les toiles de la série des Abstraktes Bild (Tableaux abstraits), qui illustrent une quête renouvelée en termes d’optique et de perception, d’espace et de forme. Les notions de transparence, d’opacité, de translucidité et de réflexion sont chez lui omniprésentes.

Gerhard Richter, courtesy Yageo Foundation, Taïwan
Tante Marianne, huile sur toile (100 x 115 cm), Gerhard Richter, 1965
Gerhard Richter
Strip, impression numérique sur papier@contrecollé sur aluminium@et sous Plexiglas (200 x 400 cm), Gerhard Richter, 2011
Entre-temps, Gerhard Richter a fait la connaissance d’Isa Genzken, artiste de seize ans sa cadette qu’il épouse en 1982. Le couple emménage à Cologne, où le galeriste Rudolf Zwirner leur offre un immense atelier installé dans une ancienne usine. Le peintre y poursuit depuis sa quête picturale, entremêlant avec aisance abstraction et figuration, deux champs qui ne sont pas pour lui antinomiques mais bien intimement liés et complémentaires. Ne serait-ce que parce qu’une forme évoquant une chose précise peut surgir d’une toile abstraite. Son inspiration, il continue de la puiser dans le passé et dans le présent  : «  Pour ce qui est des peintures réalistes, soit je vois cette image dans la réalité et je la prends en photo, soit un cliché qui se trouve déjà dans ma collection me saute aux yeux parmi toutes les autres. Mais il peut parfois s’écouler des années avant que je ne la peigne.  » Ce sera le cas de l’emblématique série 18 Octobre 1977 (1988) – d’après la date du suicide en prison d’Andreas Baader et Gudrun Ensslin, deux des tristement célèbres terroristes de la Fraction Armée Rouge –, œuvre sans doute la plus provocatrice politiquement, car abordant un sujet qui n’a jamais cessé de faire débat outre-Rhin. «  Dans le cas des abstractions, précise-t-il encore, j’ai une vague idée de peintures qui ne demandent qu’à être peintes. Voilà comment ça commence, mais le résultat est presque toujours totalement différent de ce que j’avais imaginé. (…) C’est alors que débute le véritable travail : remanier, supprimer, recommencer, etc., jusqu’à ce qu’elle soit terminée.  »Une absence de style revendiquée

En 1997, le Lion d’Or de la biennale de Venise lui est octroyé tel une ultime consécration. Sa vie personnelle, quant à elle, a pris un nouveau tournant, marquée par son divorce d’avec Isa Genzken en 1993 puis sa rencontre, un an plus tard, avec Sabine Moritz, une jeune artiste dont il aura trois enfants.

Gerhard Richter a toujours refusé d’être assimilé à un quelconque «  système  » ou «  tendance  », revendiquant toute absence de «  style  » comme de «  prétention  » et préférant «  laisser venir les choses au lieu de les créer  ». Se considérant «  comme l’héritier d’une immense, fantastique et féconde culture de la peinture que nous avons perdue, mais à laquelle nous sommes redevables  », il en revisite sans relâche les domaines les plus classiques que sont le portrait, le nu, le paysage ou encore la nature morte, tout en poursuivant sa quête de voies de traverse, de cheminements inédits, portant haut les couleurs de cet art qui lui «  permet de survivre dans ce monde  ». «  L’art a la mesure de tout ce qui est insondable, insensé, absurde, de l’incessante cruauté de notre monde, rappelle-t-il. Il nous montre comment voir ce qui est constructif et bon, et à y prendre une part active. Il apporte le réconfort, l’espoir, de sorte qu’y participer n’est pas vide de sens. »

Gerhard Richter, courtesy Herbert Foundation
4 panneaux de verre, verre et fer (190 x 100 cm chacun), Gerhard Richter, 1967

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