Ai Weiwei à Pékin – Toute première fois

Ai Weiwei, courtesy Galleria Continua

Pour sa première exposition personnelle en Chine, son pays natal, et alors que les autorités chinoises viennent de lui rendre son passeport, Ai Weiwei voit les choses en grand. L’artiste investit jusqu’au 6 septembre les espaces d’exposition de la Galleria Continua et de la Tang Contemporary Art. Situées dans le très branché 798 Art District de Pékin – ancienne zone industrielle reconvertie –, elles accueillent la reconstruction d’un temple traditionnel vieux de plus de quatre siècles, démonté et entièrement rebâti avec les mêmes matériaux par le plasticien et son équipe.

Intellectuel engagé, brouillant les frontières habituelles des disciplines artistiques, Ai Weiwei n’est pas un artiste comme les autres. Au-delà de tout choix, le Chinois est sculpteur, plasticien, designer, photographe… et avant tout, militant. Il est aujourd’hui l’un des représentants majeurs de la scène artistique chinoise. Fils du poète Ai Qing, il ne tarde pas à découvrir les humiliations réservées aux opposants au régime à l’époque de la Révolution culturelle. Au début des années 1990, l’artiste s’installe à Pékin, après une escale new-yorkaise où il est marqué par les travaux de Marcel Duchamp et d’Andy Warhol. Ses mésaventures de dissident face au pouvoir en place prennent une tournure décisive en 2011. Le gouvernement chinois procède à son arrestation  ; il sera détenu 80 jours durant dans un lieu tenu secret, officiellement pour évasion fiscale. Depuis, l’artiste, assigné à résidence et ne pouvant quitter la capitale sans autorisation, continue la lutte à travers une forte présence sur le Net, notamment sur Twitter et sur son blog personnel. C’est d’ailleurs sur les réseaux, que le 22 juillet, il a annoncé avoir récupéré son passeport.

En collaboration avec la galerie Tang Contemporary Art, la Galleria Continua, à Pékin, lui consacre une exposition singulière et atypique qu’il a entièrement conçue, de la conception à la réalisation in situ. Cette fois-ci, l’artiste n’aura pas eu besoin de passer par Skype pour participer au vernissage et autres activités entourant la manifestation, il est présent en chair et en os. Pour ce projet ambitieux, Ai Weiwei troque sa sensibilité et son engagement politiques pour une démarche plus sociale. L’Etat ou ses opposants ne sont pas au centre de cette nouvelle approche, tournée vers les visiteurs. Ici, aucune allusion à son arrestation de 2011 ou à son statut d’artiste assigné à résidence. Comme le rappelle le New York Times dans son blog Sinosphere, l’exposition se déroule grâce à l’autorisation préalable des autorités, qui ont tout de même tenu à repousser d’une semaine l’inauguration, tout d’abord prévue le 30 mai dernier. Pour qu’il n’y ait pas de corrélation possible entre le vernissage et la commémoration des évènements tragiques de la place Tienanmen, survenus le 4 juin. «  Ils voient bien qu’il ne fait rien de mal, estime Federica Beltrame, directrice de la Galleria Continua. Ce travail en lui-même n’a rien de politique. Il n’y a rien à censurer.  »

Ai Weiwei, courtesy Galleria Continua
Colored Carving, Ai Weiwei, 2015
Ai Weiwei, courtesy Galleria Continua
The Classics of Mountains@and Seas Lantern, Ai Weiwei, 2015
Au début de l’année, Ai Weiwei a racheté le Wang Jiaci*, temple ancestral datant de la dynastie Ming, construit initialement à Xiaoqi, dans la province du Jiangxi. De par sa fonction – il accueille maintes offrandes, réunions de famille et cérémonies de culte en hommage aux ancêtres –, un tel lieu est le témoin historique de l’activité sociale chinoise. Et l’artiste d’entreprendre, ni plus ni moins, de le déplacer jusqu’à Pékin. Pour faciliter son transport et son installation, celui-ci a fait démonter le bâtiment en bois en 1 500 pièces. Puis l’a redéployé en deux parties dans les espaces d’exposition des deux galeries voisines. Palliant le fait qu’il ne peut être vu dans son ensemble à partir d’un seul point – un mur sépare les deux espaces –, Ai Weiwei installe dans chaque galerie des écrans relayant en «  streaming  » ce qui se passe dans l’autre part de l’exposition. Construit selon une architecture traditionnelle mêlant poutres et colonnes en bois indépendantes et amovibles, le temple présente plusieurs particularités. Sa construction correspond notamment à des principes philosophiques et éthiques de l’ordre traditionnel chinois, qui propose une primauté des anciens par rapport aux jeunes et des hommes par rapport aux femmes.

Malgré l’importance du bâtiment, Ai Weiwei ne souhaite pas en faire le cœur de son projet. Son objectif affiché demeure l’interaction entre les visiteurs, les objets exposés et cet environnement traditionnel  ; dans le but d’aboutir à l’élaboration d’un «  contexte social  ». En référence à Duchamp, plusieurs ready-mades sont déployés autour et à l’intérieur du temple en bois. On y retrouve ainsi une échelle peinte, des lanternes chinoises traditionnelles et un large éventail de vieux becs de théières, séparés de leur support en porcelaine et dispersés dans l’espace d’exposition. A travers ce projet singulier, l’artiste use de sa subtilité différemment. «  Le fait est que l’exposition n’a pas vraiment de sens ou d’implication claire  ; elle est simplement là, explique-t-il. Après cela, je ne pourrais plus dire que je n’ai pas fait d’exposition en Chine.  »

* Espace sacré durant plus de quatre siècles, il sera peu à peu abandonné, quasi-détruit, avant d’être racheté en 2013 par un homme d’affaire qui le fera reconstruire à Dongyang, dans le Zhejiang.

Ai Weiwei, courtesy Tang Contemporary Art
Vue de l’exposition à Pékin, Ai Weiwei, 2015

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