Exposition collective à Céret – Les démons d’Emmanuel Bolzoms

Emmanuel Bolzoms, courtesy galerie Odile Oms

C’est en héritier d’une quête éternelle et fantastique qu’Emmanuel Bolzoms renoue avec le fil d’Ariane, et, au détour de son propre labyrinthe, traque la bête ou l’ange qui sommeille en nous. Il s’appuie pour cela sur la transformation et la métamorphose, deux thèmes récurrents dans son œuvre. «  Toujours caustique, grinçant mais jamais dénué d’une certaine tendresse pour cette “humanité” en déroute  », précise la galeriste Odile Oms, qui l’accueille cet été à Céret dans le cadre d’une exposition collective intitulée La cage aux peintres*. L’occasion de mettre en ligne le portrait de l’artiste écrit pour Cimaise (283).

L’homme a l’élégance très british d’un Sean Connery dans L’île du Docteur No. Smoking, nœud papillon effilé, cheveux courts et dégagés sur les tempes, il affiche un air impavide et énigmatique. Son bras droit, invisible, semble enlacer l’être aimé. A gauche, il tient serré ce qui devrait être la main longue et fine d’une jolie femme et qui n’est que l’avatar du bras d’un monstrueux poulpe visqueux. Sans autre décor qu’une lampe qui éclaire l’idyllique scène, la toile d’Emmanuel Bolzoms nous fait basculer dans un monde digne de H. P. Lovecraft. Gênés, certains détournent le regard, d’autres cèdent à la fascination. Ceux qui s’éloignent reviennent, et tous entament une conversation sur le pouvoir d’attraction de l’étrange et du laid. Mais qui, de l’homme ou de la bête intrigue le plus ? L’homme sans doute, qui semble si protecteur et si fier de sa conquête. Mais l’animal immonde, lui, semble perdu. Est-il la matérialisation de la conscience molle du personnage ou le reflet de l’âme de sa compagne ? Le tableau est-il la représentation d’une dimension autre ou la simple allégorie d’un couple mal assorti ? A chacun d’en pénétrer les arcanes.

Emmanuel Bolzoms naît à Perpignan et y grandit. Dans la maison de ses grands-parents, il passe de longs après-midi à imaginer des univers cachés. « J’ai fait de la peinture comme tous les enfants. Mais, à la différence de la plupart, je n’ai jamais cessé. Je dessinais des souterrains, dédales de minuscules galeries où se perdait un petit personnage qui me ressemblait. » Goumie, comme l’a nommé l’artiste, a traversé le temps et vient aujourd’hui hanter quelques-unes de ses toiles. Cet enfant solitaire qui regarde le monde les bras croisés, assis les jambes dans le vide, occupé à taper sur un clou, dont on ne sait si jamais il s’enfoncera et pour quel dessein, ou le doigt pointé vers le ciel, interrogateur ou accusateur, c’est le peintre dans ce que l’existence lui a laissé d’enfance.

* Avec Jacquie Barral, Fabien Boitard, Jean-Marc le Bruman, Julien Descossy, Serge Fauchier et Jean-Louis Vila.

Emmanuel Bolzoms, photo Lionel Hannoun
Emmanuel Bolzoms
Emmanuel Bolzoms, photo Lionel Hannoun
L’Homme élégant, Emmanuel Bolzoms, 2004
Après l’obtention du bac A3, dessin et arts plastiques, Emmanuel Bolzoms s’inscrit aux Beaux-Arts. Mais l’époque est sous influence. Support/surface est la référence. « J’ai tenu trois mois », constate-t-il. Après une année de droit, il part pour Montpellier et obtient une licence d’histoire de l’art. Cet artiste, qui affirme sans ambages ignorer toutes les querelles contemporaines, ne se sent pas forcément à l’aise dans son siècle. S’il est passionné par la littérature du XIXe et admire donc romantiques et symbolistes, ses références s’enracinent bien plus loin dans le temps. Il cite Ovide et Cervantès, évoque la Grèce éternelle, la Renaissance et l’époque baroque. Mais semble aussi à l’aise avec Dürer et Picasso. Son esprit éclectique manie le verbe mieux qu’il ne le pense. « La peinture est l’art du silence », lâche-t-il comme pour mieux clore une conversation où les mots le gênent plus qu’ils ne le libèrent.Un regard posé sur la valse du monde

Une odeur de cuir flotte dans le couloir. Au pied de l’escalier, un cheval d’exposition veille, tapis et selle sur le dos, bride sur le cou. Emmanuel Bolzoms apparaît, jodhpurs et polo : « J’aurais tout aussi bien pu choisir la tauromachie. Je n’ai d’ailleurs peut-être pas dit mon dernier mot ! », lance-t-il mi-sérieux, mi-souriant. C’est que l’homme est esthète. L’art se décline, se métamorphose, envahit sa vie et son espace. Ce peintre dont la technique à l’huile n’est pas sans rappeler celle des grands maîtres classiques, ne se prend pas au sérieux. « Je peins pour peindre. Je ne suis pas un artiste engagé, mais un artiste dégagé », lance-t-il en boutade. La réalité est bien plus complexe.

L’œuvre de Bolzoms est habitée. Son regard posé sur la valse du monde s’intéresse à l’homme, à ses sentiments, à ses aspirations. En haut de l’escalier, une tête de cerf sort du mur et surplombe une fontaine. Actéon n’a pas été dévoré par ses chiens, il est un des trophées du peintre ! Dans l’atelier bureau, des rangées de livres s’étirent d’un mur à l’autre. Des animaux empaillés observent le visiteur de leur regard fixe. Des papillons épinglés forment une armée bien rangée dans des boîtes de verre. Un crâne humain posé sur des ouvrages anciens côtoie la carapace vide d’une tortue. L’univers du peintre étonne, puis dérange, et tout à coup la sensation d’être enfermé dans une vanité vous envahit. Bolzoms renvoie chacun à ses peurs, ses obsessions, ses fantasmes aussi. Il aime jouer de l’animalité qui sommeille en tout homme et explore au travers de fascinantes hybridations sa cruauté, son avidité et sa bêtise, mais aussi sa naïveté et sa détresse.

Dans ce décor chaotique, une toile est posée sur le chevalet. Un berger en gros plan porte autour du cou un agneau, les pattes de ce dernier rassemblées dans ses mains. « J’ai toujours voulu représenter cette scène familière des Pyrénées. La beauté de l’attitude des mains, de la position de chacun des doigts justifie à elle seule cette peinture », explique l’artiste. Mais la résonance mystique n’échappe à personne et là, l’homme garde son secret.

Emmanuel Bolzoms, courtesy galerie Odile Oms
Quimette (50 x 45 cm), Emmanuel Bolzoms

A la suite d’Ovide

La métamorphose est un thème récurrent dans la peinture d’Emmanuel Bolzoms. A l’instar d’Ovide, il reprend un thème classique de l’Antiquité : la transformation d’hommes en bêtes. Ainsi apparaissent Lycaon changé en loup et Actéon en cerf. Mythologie encore avec Saturne dévorant un de ses fils et avec la Sphynge prête à énoncer son énigme. L’univers constitué par toutes ces toiles raconte une grande épopée, pleine de mythes et de fables, « de bruit et de fureur » dont le but ultime est de traquer sans fin les multiples apparences de la nature humaine, de sonder le tréfonds des âmes, de débusquer les sortilèges qui parfois se jouent de nous, comme un songe par une belle nuit d’été…

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