Jean-Michel Othoniel – Quand le verre déclare sa flamme

Collection de l’artiste © Jean-Michel Othoniel/Adagp, Paris 2010 Courtesy Galerie Perrotin, Paris. Photo : Mariano C. Peuser

La première rétrospective consacrée à Jean-Michel Othoniel offre un double visage. Dans les galeries du Musée national d’art moderne du Centre Pompidou, près de quatre-vingts œuvres, racontent par ordre chronologique l’évolution de cet artiste du verre et de la blessure. My Way, titre de l’exposition, fait référence à la chanson interprétée par Frank Sinatra et écho au chemin singulier emprunté par l’artiste. Il est inscrit en lettres translucides et colorées au fronton de l’exposition, comme pour mieux marquer cette césure du mitan des années 90, quand l’artiste rencontre la matière qui fera sa renommée internationale : le verre de Murano et ses démiurges du feu.

Le visiteur est accueilli par une simple Robe de prêtre (1986), souvenir d’un drame intime. Plus loin, des photographies où les corps sont réduits à des halos bleutés, des papillons aux reflets moirés épinglés au mur. Leur délicatesse rappelle la fragilité de l’existence. Dès 1988, ce Peter Pan de l’art adoubé par des artistes comme Sophie Calle, Annette Messager et Christian Boltanski, expérimente d’autres matériaux, rarement travaillés, et sculptures de soufre et tableaux en cire de se succéder. Ses créations se placent délibérément sous le double signe d’un Éros ambigu et de Thanatos. Autoportrait en creux, Hermaphrodite (1993), en soufre moulé et coquilles d’escargots, évoque une disparition, la souffrance de l’ambivalence ou d’une unité perdue plutôt qu’il ne vise à représenter un corps. Les protubérances des toiles blanches deviennent des seins ensanglantés. Il adopte aussi le phosphore avec Scratch Paintings (1995), où le dessin s’élabore en grattant des allumettes sur la surface de la toile. Thématique de la balafre, de la cicatrice, hommage scarifié à l’aléatoire.

A partir de 1997, Othoniel commence sa collaboration avec les artisans de Murano. Dès lors, il dessine ses idées à l’aquarelle et délègue le geste artistique au maître verrier, lui demandant juste de « blesser » la boule en fusion afin que le verre conserve des cicatrices. Des phallus pendent au plafond, puis des perles tombent en cascades ou en guirlandes, enfin des colliers géants défient le réel. Son œuvre, conçue comme « un piège à rêves », se pare alors de merveilleux. Placé devant une Pluie d’or, immense tenture bleue brodée de rubans et de sequins, Mon Lit (2008), baldaquin serti de boules de verre, édredon de feutre rose, semble sorti d’un palais des Mille et une Nuits.

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Collection du Musée national d’art moderne de la Ville de Paris ©Jean-Michel Othoniel/Adagp, Paris 2010. Photo : David Fugère
Rivière blanche, (320 X 150 X 50 cm), Jean-Michel Othoniel, 2003

Mais ce monde féerique, avec sa grâce et sa beauté, n’est jamais loin de la douleur et de la mélancolie. Lagrimas (2003), réalisé au Mexique, sorte d’ex-voto d’objets ordinaires comme magnifiés ou sacralisés, collection de jarres transparentes qui enferment colliers, crochets, aiguilles, anneaux, alliances, virus, langues et cœurs, semble jouer du ludique comme du charnel le plus viscéral, à la croisée de l’onirique et du philosophique. Exposé face à une immense baie vitrée, Le Bateau des larmes (2004) flotte sur les toits de Paris. Othoniel a récupéré une barque de boat people cubains échouée sur une plage de Miami pour la coiffer d’une couronne de sphères bleutées, qui conjugue la fantaisie esthétique au souvenir d’une aventure tragique. Frontière entre l’enchantement et la désespérance, un boulier géant, baptisé Diary of Happiness (2008), avec ses trois cent soixante-cinq pièces, égrène bonheurs et malheurs sur le calendrier.

Même si elle n’y parvient pas toujours, l’ambition de cette rétrospective vise à nous faire saisir la cohérence du parcours d’un artiste qui, des débuts minimalistes et introspectifs jusqu’aux grandiloquences monumentales de la maturité, est placé sous le signe de la séduction, mais aussi du spleen. Comme il le confie dans le portrait filmé de Brigitte Cornand, diffusé en marge de l’exposition, Othoniel a fait sienne cette phrase d’Anton Tchekhov : « Je suis triste car je porte le deuil de ma vie. »

Lire aussi le portrait de Jean-Michel Othoniel

Côté enfants

Fondation Louis Vuitton pour la création, Paris. © Jean-Michel Othoniel Courtesy Galerie Perrotin, Paris.
Le bateau de larmes, (345 x 535 x 215 cm), Jean-Michel Othoniel, 2004
L’auteur du Kiosque des noctambules, qui habilla en 2000 la station de métro Palais-Royal, à Paris, a aussi conçu pour la galerie des enfants de Beaubourg une exposition-atelier, Le Réel merveilleux, où il présente Precious Stonewall (2010), une sculpture aux reflets d’ambre recouverte de colliers de toutes les couleurs. Les briques de verre de cet imposant cube ont été réalisées en Inde par des artisans locaux sous la direction de l’artiste. Plus loin, une installation, Le Petit Théâtre de Peau d’Ane, propose des maquettes enfermées sous des cloches de verre et composées autour des figurines miniatures que Pierre Loti avait fabriquées, enfant, à l’aide de bouts de tissu, de morceaux de bois ou de noyaux de cerise.

Le Réel merveilleux jusqu’au 22 août à la galerie des enfants.

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