Ernest Pignon-Ernest – Passeur d’éternité

Surgie par effraction, ses images enluminent les villes et frappent comme une apparition. Elles créent un choc poétique qui transfigure le réel. Elles éveillent les consciences. La galerie Artset, à Limoges, présente jusqu’au 3 mars des esquisses et des photographies, témoins le plus souvent des interventions urbaines de l’artiste. A l’occasion de cette exposition, nous mettons en ligne le portrait d’Ernest Pignon-Ernest écrit pour Cimaise (287). Rencontre avec un humaniste insurgé.

Depuis quarante ans, son œuvre habite les murs des cités, loin des cimaises et des musées. De Paris à Lyon, de Naples à Soweto, d’Avignon à Brest, d’Alger à Santiago, Ernest Pignon-Ernest s’immerge dans les villes pour mieux en comprendre le passé. Il arpente le pavé avec son carnet de croquis, s’imprègne des odeurs, des couleurs, des bruits, des matières, des lumières. Dans le silence de l’atelier naissent ensuite ses dessins souvent tourmentés. Enfin, à la nuit tombée, il colle sur les façades ses images sérigraphiées. « Je ne fais pas des œuvres en situation, j’essaie de faire œuvre des situations, explique l’artiste. Les lieux sont mes matériaux essentiels. Je veux en saisir à la fois le visible, l’espace, le décor, et l’invisible, l’histoire, le souvenir. Mes interventions visent à inscrire un élément de fiction qui souligne le potentiel poétique et symbolique de la réalité. »

Fils d’une coiffeuse et d’un employé des abattoirs, il grandit à Nice, toujours un crayon à la main. « A l’époque, j’aurais préféré briller au football, mais le dessin m’est venu dès l’enfance comme un don. » A 12 ans, la découverte de Picasso dans un numéro de Paris Match résonne comme «  un cataclysme  ». Premier choc culturel. Avec un complice, il fait l’école buissonnière pour admirer La Chute d’Icare à Vallauris avant son départ vers le siège de l’Unesco. « Picasso reste pour moi le sommet de l’art, le plus grand. Et si je n’ai jamais fait de peinture, c’est parce que j’ai vraiment eu le sentiment qu’il avait tout dit. »

Des corps crispés par la douleur

Il quitte le collège, son BEPC en poche, pour travailler chez un architecte. « J’ai pu étayer mon trait et surtout gagner ma vie. » Militaire en Kabylie, il assiste au cessez-le-feu et à la Fête de l’Indépendance. Il esquisse au brou de noix, sur du papier journal, un taureau échappé de Guernica, qui hurle en tenue de camouflage son horreur de la guerre. Déjà, le dessin militant, la pauvreté du support, la référence en forme de révérence. Retour en France. Dans l’effervescence du magasin de Ben, il rencontre Arman, Malaval, Raysse, Venet, ses copains du mouvement que l’on baptisera l’Ecole de Nice. Voyage à Tolède. « Je pouvais peindre le saint Luc du Gréco sans modèle, sans même le besoin d’une photo, je le connaissais par cœur.  » Désormais, il finance ses escapades en Italie en reproduisant à la craie, sur les trottoirs de la péninsule, les chefs-d’œuvre de la Renaissance.

Installé dans le Vaucluse, il fustige en 1966 l’implantation de la force de frappe atomique en reproduisant au pochoir sur les routes du plateau d’Albion les silhouettes calcinées d’Hiroshima. Une intervention in situ qui annonce les futures créations. « Tout de suite, le pochoir m’a semblé trop pauvre graphiquement. Le dessin est plus suggestif, plus complexe, il permet un langage plus développé, plus abouti. Et puis l’idée de réciprocité me séduit. Si mes collages déplaisent, ils peuvent être enlevés en trois minutes. On est loin du côté enfant gâté du graffeur-tagueur qui s’approprie les murs ! »

Sa démarche artistique se veut aussi civique. Contre le jumelage de Nice avec Le Cap, la capitale sud-africaine, il appose huit cents images dans sa ville natale. Les festivités sont gâchées. Une famille noire, parquée derrière les barbelés, rappelle la violence de l’apartheid. A Calais, un homme et son enfant marchent en aveugles, la tête enserrée dans les mains. Ils invitent les générations à sortir de la résignation face au marasme économique de la région. Sa femme nue, écartelée, victime d’un avortement clandestin, lutte en faveur de l’IVG. A Grenoble, après de longs échanges avec un groupe d’ouvriers, il stigmatise la dégradation de l’organisme dans certains postes de travail. Au mur, le personnage semble foudroyé. Des flèches pointent l’endroit où la mort s’immisce dans sa chair : le tympan déchiré, les poumons goudronnés, l’estomac perforé. Sous le fusain d’Ernest Pignon-Ernest, les corps écorchés sont crispés par la douleur.

Certes, l’artiste s’engage, mais se garde de toute propagande. « A cause de l’horreur des trucs soviétiques ou chinois, le politique dans l’art traîne un lourd passif. Mon travail nécessite beaucoup d’énergie et je ne trouve la dynamique pour le réaliser que s’il me semble nécessaire. Je me penche simplement sur les choses qui me touchent et qui, j’espère, touchent la vie des gens. » Le plasticien place ainsi au centre des regards les humiliés, les oubliés, les damnés de la terre. Les immigrés dorment entassés derrière les soupiraux, au ras des trottoirs, pris au piège des marchands de sommeil. Un couple d’expulsés, valises et matelas sous le bras, hante les immeubles éventrés en cours de rénovation. « Mes parents avaient dû quitter le quartier où ils avaient toujours vécu, perdant leurs repères. Je m’étais moi-même senti chassé des lieux de mon enfance. » A Soweto, une immense pietà tient dans ses bras un homme brisé par le sida. En médaillon, la photo d’Hector Petterson, 13 ans, abattu lors des émeutes de 1976, porté par un jeune garçon. « C’est en m’appuyant sur ce cliché emblématique que j’ai pu suggérer de façon subliminale une superposition lutte contre l’apartheid-lutte contre le sida. Mais j’ai choisi une femme à même d’être perçue comme la mère, la sœur, la fiancée, l’infirmière. »

Des grandes figures qui incarnent les aspirations de leur époque

Ernest Pignon-Ernest secoue les mémoires. Pour commémorer le centenaire de la Commune, il tapisse de corps suppliciés l’escalier du Sacré-Cœur, mais aussi les marches du métro Charonne. Par un anachronisme volontaire, les gisants de la «  semaine sanglante  » sont rapprochés des manifestants morts étouffés en 1962. Et piétiner ce cadavre, reproduit presque à l’infini, réveille les consciences de l’oubli. Alger accueille la silhouette de Maurice Audin, mathématicien anticolonialiste de 24 ans torturé à mort par les militaires français. Sa présence dit son absence. « Je l’ai placé là où il a enseigné, où on l’a arrêté, où probablement on l’a tué. Son corps a disparu et personne n’a jamais su ce qu’il était devenu. Tout ce non-dit me semblait symboliser notre relation complexe avec l’Algérie. C’est un parcours à travers la ville. »

Autre parcours, de Charleville à Paris, pour « le poète aux semelles de vent ». Visage d’ange, regard d’eau. Mi-bourlingueur, mi-trimardeur, Rimbaud sort dans les rues en jean, chemise ouverte et veste sur l’épaule. Image phare qui, trente ans après, parle encore à l’imaginaire collectif. « J’ai sûrement recommencé le dessin cent fois en m’appuyant sur la photo inouïe d’Etienne Carjat et sur la peinture de Fantin-Latour. » Ernest Pignon-Ernest tient à la fragilité du support utilisé. Ses sérigraphies en noir et blanc sont imprimées sur des chutes de rotatives achetées au Monde. Il abandonne volontiers ses créatures de papier aux effets du temps et à l’humeur des passants. « L’éphémère intervenait comme un élément suicidaire, pour le coup vraiment rimbaldien. » Les poètes jalonnent son œuvre. Artaud, Maïakovski, Neruda, Desnos, Mallarmé… Autant d’« icônes païennes » pour reprendre le titre de l’ouvrage que le philosophe Michel Onfray a consacré à l’artiste. « Ces grandes figures ont incarné les aspirations et les tensions de leur époque. »

Ernest Pignon-Ernest/courtesy galerie Artset/ADAGP
Soweto III, Ernest Pignon-Ernest, 2002

Naples. Virgile y situait les enfers. Dans cette cité d’ombres et de lumières, qui tutoie la mort sous les menaces du Vésuve et de la Camorra, Ernest Pignon-Ernest interroge les religions et les légendes au fondement de ses racines méditerranéennes, entre les mythologies grecque, latine et chrétienne. Il dialogue avec la peinture du Caravage et des maîtres napolitains du XVIIe siècle. S’accrochant à l’ocre des façades, à la lave noire des venelles, au pourpre des palais, des pietà inspirées de Stanzione et de Ribera, un Christ dans son linceul, une Sibylle de Cumes, une Madone aux serpents, un David et Goliath où se côtoient les têtes du Caravage et de Pasolini… L’inscription dans la rue de ces citations nécessite une totale recomposition. «  On n’aborde pas de la même manière un tableau conçu pour être vu frontalement et mes images qu’on découvre sous tous les angles. » D’où des distorsions, des développés, des anamorphoses.

Avec l’hommage à Antonietta, qui vendait serpillières et cigarettes derrière un éventaire, les riverains ont pensé au miracle. La vieille femme était morte entre deux voyages du plasticien. S’inspirant d’une photographie, il dessine son portrait grandeur nature et lui fait retrouver la place qu’elle avait occupée sa vie durant. « Les voisins ont proposé une collecte afin d’apposer une vitre sur le dessin. Je les en ai dissuadés en promettant que je reviendrais si l’image était détruite, ce que j’ai fait quelques années plus tard. » Ses sérigraphies sous le bras, armé d’une échelle, d’un seau et d’un balai, l’artiste aime coller la nuit, en solitaire. Des voleurs avec leur butin s’émerveillent devant ce drôle de militant clandestin. « Un autre soir, les flics arrivent, revolver à la main. Ils ont reconnu le Caravage, et à la fin du collage, ils m’ont applaudi comme au théâtre. »

Entre rixe et descente de croix, entre sacré et profane

Au sortir de Naples, il investit un objet contemporain de verre et de métal, la cabine téléphonique, jouant de ses transparences et de ses reflets. « Les privilégiés ont tous un portable. Dans les téléphones publics, les gens ouvrent le journal à la page des petites annonces, ils cherchent un emploi, un logement. » Sous le néon blafard, une femme nue en clin d’œil à Edward Hopper, un cri inspiré de Munch, un visage écrasé en référence à Francis Bacon : ses personnages mettent leur détresse en vitrine, métaphores de la solitude urbaine.

A Ivry-sur-Seine, l’atelier d’Ernest Pignon-Ernest est plongé dans la pénombre. Au rez-de-chaussée, sa dernière série, placardée sur les docks de Brest : Jean Genet poussé par deux hommes, entre rixe et descente de croix, entre sacré et profane. A l’étage, une pièce tapissée d’esquisses de femmes en extase. « Marie-Madeleine, Thérèse d’Avila, Catherine de Sienne, Angèle de Foligno, Hildegarde de Bingen… Je ne suis pas croyant, mais je me suis plongé dans les textes. C’est une spiritualité qui dépasse le catholicisme. Elles ont dit avec leur corps ce qu’on ne peut dire avec les mots. » Un travail sur les grandes mystiques « abandonné et repris sans cesse ». Une œuvre pour ce créateur d’éphémère qui est un passeur d’éternité.

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