Au Mrac de Sérignan – Faire œuvre de mémoire

En mai 2016, le Musée régional d’art contemporain de Sérignan inaugurera de nouveaux espaces augmentant de 25 % sa surface d’exposition – quelque 430 m2 –, ainsi qu’une œuvre pérenne commandée pour l’occasion à Bruno Peinado. Pendant les travaux débutés en septembre dernier, la directrice de l’institution, Sandra Patron, a imaginé une proposition inédite et ambitieuse, en partenariat avec le Frac Languedoc-Roussillon, qui vient faire écho à l’histoire du lieu et de sa collection tout en s’inscrivant dans le fil de sa transformation : à travers une sélection d’une soixantaine d’œuvres du Frac, l’exposition Se souvenir des Belles Choses – titre emprunté à un film de Zabou Breitman ayant pour sujet la maladie d’Alzheimer – s’articule autour du thème de la mémoire, celle du public, comme celle d’un musée, d’une œuvre et de l’artiste qui la crée.

Sise à quelques kilomètres des bords de la Méditerranée, Sérignan est une petite ville de l’Hérault qui a la particularité de voir sa population sextupler en été, passant de 7 000 à 40 000 habitants ! Un contexte qui a contribué à faire du Mrac, installé dans une ancienne maison vigneronne, un véritable outil d’aménagement du territoire. Débutée dans les années 1990, sa collection compte aujourd’hui 450 œuvres – peintures, dessins, photographies, sculptures, installations et vidéos – offrant un regard sur la création des années 1960 à nos jours, tout en mettant l’accent sur certains courants tels le Paysagisme abstrait et l’Art conceptuel, ou encore Supports/Surfaces et la Figuration Narrative, deux mouvements ayant été particulièrement actifs dans le sud de la France. Cette singularité comme l’histoire du musée et de ses bâtiments ont été le point de départ de la réflexion de Sandra Patron pour construire Se souvenir des belles choses. « La mémoire d’un lieu doit être constamment activée », résume-t-elle simplement. Et Emmanuel Latreille, directeur du Frac Languedoc-Roussillon, de préciser : « Les œuvres sont aussi faites pour poser la question du temps, individuel et collectif. Notre collection étant en mouvement, il est important pour nous, lors d’un déplacement dans un lieu donné, de prendre en compte la mémoire particulière de ses publics. »

Philippe Decrauzat Melancolia 2003
Melancolia, Philippe Decrauzat, 2003.

Plusieurs dizaines de pièces ont ainsi été prêtées par le Fonds régional d’art contemporain, sélectionnées en fonction de différents angles développés par Sandra Patron pour aborder la vaste thématique de la mémoire. L’un d’eux vient rappeler le poids évident de l’histoire de l’art et « comment, en tant qu’artiste, on est toujours le dépositaire d’un héritage ». Une idée dont le Suisse Philippe Decrauzat s’empare au sens littéral avec Melancolia (2003), imposant autant que troublant monolithe noir qui s’inspire d’un dessin éponyme d’Albrecht Dürer. En reproduisant à l’échelle 1 douze répliques – phosphorescentes lorsque plongées dans le noir – de sculptures parsemant l’espace public de son Luxembourg natal (Ghosts, 2004), Simone Decker (image d’ouverture) livre autant des souvenirs d’enfance qu’elle soulève la question du monument, étroitement liée à la mémoire collective. « Dans les sociétés traditionnelles, c’est souvent le lieu de la commémoration et du temps, rappelle Emmanuel Latreille. Il a aujourd’hui perdu sa fonction, au profit, me semble-t-il, de la photographie. Ces monuments, qui ne sont plus que des images, seraient finalement une vanité. »

Des allers-retours entre l’intime et le collectif rythment le parcours de l’exposition, plongeant parfois le visiteur dans une douce rêverie, à l’image de la proposition du Lithuanien Zilvinas Kempinas : une salle entière lui est dévolue au centre de laquelle sont disposés en cercle plusieurs ventilateurs, dont le souffle fait danser dans l’espace une bande vidéo (Flying Tape, 2004) ; une ellipse légère, toute en ondulations, qui donne envie de jouer avec elle comme lorsqu’enfant, on se glissait sous une corde à sauter…

Zilvinas Kempinas Flying Tape 2004
Flying Tape, Zilvinas Kempinas, 2004.

De la poésie à l’engagement, nombre d’artistes rappellent combien la mémoire peut jouer des tours, voire être délibérément trompée et/ou manipulée, parfois pour dissimuler le réel, d’autres fois pour l’enjoliver. Ainsi ce film de Walid Raad (I Only Wish That I Could Weep, 2001), présenté comme un document d’archive envoyé par un agent secret libanais, qui aurait utilisé sa caméra pour filmer les couchers de soleil plutôt que les personnes qu’il était censé surveiller. « On ne sait s’il s’agit de fiction ou de réalité,commente Sandra Patron. Mais refuser ce diktat de la surveillance pour enregistrer et archiver la beauté du monde plutôt que sa laideur… On aimerait tellement que ça soit vrai ! » L’Ecossais Douglas Gordon et le Thaïlandais Rirkrit Tiravanija signent quant à eux une collaboration intitulée Cinéma Liberté. Dans un dispositif convivial offrant de confortables coussins, du café et du pop-corn, est proposée une sélection de films – choisis par l’institution qui accueille l’œuvre – ayant pour point commun d’avoir un jour été censurés dans leur pays d’origine. Au Mrac, trois réalisations sont projetées en boucle : La Bataille d’Alger, de Gillo Pontecorvo, La Religieuse de Diderot, de Jacques Rivette, et La Bombe, de Peter Watkins.« L’ensemble pose la question de comment, à un moment donné, soit le pouvoir politique, soit la société civile, décide d’occulter une mémoire, un événement. »

Carte blanche à Bruno Peinado

Bruno Peinado Il faut reconstruire l’Hacienda (simulation 3D) 2016
Il faut reconstruire l’Hacienda (simulation 3D),
Bruno Peinado, 2016.

Dans le cadre de son extension, le Mrac annexe l’étage d’un bâtiment voisin, qui abrite au rez-de-chaussée un bureau de Poste, et invite Bruno Peinado à concevoir une œuvre pérenne pour la façade.« Toute ma relation à l’art est basée sur l’idée de se saisir des forces en présence, de m’appuyer sur un étant donné », explique l’artiste. Outre l’histoire des bâtiments ayant autrefois été une maison vigneronne et « la situation très particulière d’un musée d’art contemporain de plus de 2000 m2 dans une ville de 7 000 habitants », le lieu est marqué par la singularité de sa collection. « Elle témoigne d’un engagement pour une peinture abstraite, très articulée autour de cette permanence de la modernité et des avant-gardes. », comme par l’intervention de Daniel Buren sur ses baies vitrées – aujourd’hui partie intégrante de l’identité visuelle du musée – ; sans oublier la signalétique de La Poste voisine. Autant de postulats sur lesquels l’artiste a appuyé sa proposition, baptisée Il faut reconstruire l’Hacienda. Une exposition éponyme dédiée à Bruno Peinado ouvrira ses portes à l’occasion de l’inauguration des nouveaux espaces. « Cette invitation m’a particulièrement touché, confie-t-il, car c’est la première fois que je vais exposer en Languedoc-Roussillon, ce sud dans lequel j’ai grandi, puis étudié. Un tas de choses sont ici convoquées : un rapport aux souvenirs, à ma propre culture et une sorte de possibilité de repenser ce qu’est ma pratique, mon héritage, et de tenter d’aborder de manière beaucoup plus frontale que ce j’avais fait jusqu’à présent la question de la peinture. »

Benoît Broisat
Témoin n°1, gant d’un cow-boy du Colorado, Benoît Broisat, 2009.

Et si la mémoire était aussi source d’ouverture, d’action future, de promesse ? C’est sous cet angle que la directrice du Mrac choisit d’orchestrer la fin du parcours. Le jeune Français Benoît Broisat compte parmi les invités de la dernière salle. En 2009, celui-ci s’est lancé dans un projet aussi insolite que poétique, Les Témoins, matérialisé ici par un accrochage d’une grande simplicité : un alignement de cadres abritant chacun une image prélevée dans un magazine et accompagnée d’un objet singulier – casquette, chemise, gant, pin’s, tee-shirt etc. –, que l’observateur attentif reconnaît sur la photo. « C’est un travail qui a à voir avec la notion d’attaches, avec ce qui nous relie au monde, explique-t-il. J’ai souvent le sentiment qu’à travers la mondialisation, nous sommes préoccupés par des choses très lointaines : une sonde sur Mars, la guerre en Afghanistan, les problèmes de mine au Brésil… Il y a une dissociation entre ce que l’on sait intellectuellement et ce que l’on vit en tant que personne. Cette série est l’aboutissement de tout un travail qui tend à essayer de nous rapprocher physiquement des images, d’en faire le point de départ de quelque chose. » A chaque fois, le processus est le même : tout commence par un détail d’une photographie qui retient son attention ; Benoît Broisat part ensuite littéralement à la recherche de l’objet repéré, n’hésitant pas à sauter dans un avion, page de magazine en poche, pour aller mener l’enquête sur place, « un peu comme on prendrait le bus sans savoir forcément où l’on va ». Ici le gant d’un cow-boy du Colorado, là le Pin’s d’un trader du New York Stock Exchange ; dans un coin, se dresse un parasol rapporté d’une échoppe de Phnom-Penh, au Cambodge !

A l’autre bout de la pièce, un ballon noir gonflé à l’hélium oscille imperceptiblement. Un fil discret le relie à la maquette qu’il surplombe. Distance variable (2007) est une œuvre dite à protocole signée Perrine Lievens, une autre jeune artiste française. « Chaque lieu qui la présente doit réaliser une maquette de son architecture, puis accrocher le ballon à l’une des cimaises miniatures, précise Sandra Patron. Evidemment, nous avons souhaité faire une maquette de ce que sera le musée après les travaux et la cimaise reliée au ballon est celle qui sépare le bâtiment existant de l’extension. Elle ondule et flotte, comme à la recherche de son devenir. » Un devenir plein de promesses – l’extension et la création de nouvelles réserves va notamment permettre d’accueillir en dépôt longue durée quelque 200 œuvres du Fonds national d’art contemporain – qui devrait être dévoilé le 21 mai prochain, à l’occasion de la Nuit des Musées.

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