Stefan Sagmeister à Paris – Que du bonheur !

Graphiste, typographe, designer, plasticien, Stefan Sagmeister place le vécu et les émotions au cœur d’une démarche créatrice pour le moins éclectique. Depuis plus de dix ans, ce New-Yorkais d’adoption enquête assidûment sur la notion de bonheur, consignant ses trouvailles au gré des pages de ses innombrables carnets de croquis, dressant des listes – une activité qu’il affectionne particulièrement – de préceptes et de maximes à appliquer et/ou partager. De ces recherches est né un projet de film – en cours – et d’exposition interactive  ; celle-ci a été présentée pour la première fois à Philadelphie, en 2012, puis à Toronto au Canada, l’année dernière. La Gaîté Lyrique accueille, jusqu’au 9 mars, l’adaptation française de la manifestation. Créations typographiques, formules, vidéos, photos, installations ici réunies offrent une balade inattendue et réjouissante au cœur d’un univers fantasque, dense et plein d’humour.

«  En sanskrit, la langue ancienne de l’Inde, il y a seize mots pour désigner le bonheur. En allemand, un seul. Est-ce que cela signifie que les indiens sont plus heureux  ? Ou juste qu’ils savent en parler correctement  ?  » Un postulat, deux interrogations, le tout écrit à la main sur un pan de mur – comme des dizaines d’autres –, constituent l’une des multiples pistes de réflexion proposées par Stefan Sagmeister au public dans le cadre de son Happy Show. Le visiteur aura aussi l’occasion de pédaler sur un vélo – pour faire apparaître d’autres mots, évoquant un état de satisfaction ou de confort, tracés à l’aide de néons –, de dessiner son symbole du bonheur, de colorer – par la seule grâce de son sourire – une installation de sucre blanc, de se voir offrir une petite carte l’incitant à une action donnée – celle, par exemple, de tenter de soulever une vague d’applaudissements autour de soi  ! – , de goûter un chocolat indonésien, comptant parmi les confiseries favorites du designer, ou encore, de participer à un sondage en évaluant – sur une échelle de un à dix – son état de bonheur avant de prendre une boule de chewing-gum à l’un des dix distributeurs – de hautes colonnes transparentes –, numérotés eux aussi de un à dix. Leurs niveaux de remplissage respectifs variant ainsi au gré de l’état d’esprit des participants  !

S’il met en forme son propos de façon ludique et espiègle, Stefan Sagmeister ne s’appuie pas moins sur d’innombrables lectures, rencontres et recherches scientifiques accumulées sur plus de dix années. Loin de lui, cependant, la prétention de proposer une «  recette  » universelle  ; c’est avant tout sa propre expérience de quête du bonheur qu’il choisit de partager ici. «  C’est vrai qu’au départ, l’idée était de faire un film traitant du bonheur de tout le monde, précise-t-il. Mais j’ai très vite réalisé deux choses  : n’étant ni psychologue, ni scientifique, je ne peux prétendre être un expert du bonheur en général, mais je possède une réelle expertise quant à mon propre bien-être. Par ailleurs, au fil de mes recherches sur ce thème, je me suis rendu compte que quand un spécialiste donnait un exemple relatif à sa vie privée, c’était bien plus intéressant que lorsqu’il se référait à une étude ou à des statistiques. Ces dernières sont scientifiquement plus «  valables  », mais les souvenirs personnels des gens rencontrés m’ont toujours davantage marqué que ce type de données. C’est ainsi que j’ai commencé à imaginer cette exposition autour de ma propre expérience. Il faut bien admettre également que la thématique est gigantesque et possède de multiples ramifications. Une façon de la circonscrire était de ne parler que d’un angle précis, en l’occurrence le mien  !  »

Stefan Sagmeister, photo Marco Scozzaro courtesy Sagmeister & Walsh
Stefan Sagmeister
Stefan Sagmeister, photo S. Deman
Vue de l’exposition The Happy Show@à la Gaîté Lyrique, Stefan Sagmeister
Le parcours de Stefan Sagmeister débute à Bregenz, «  une très jolie petite ville  » de 20 000 habitants posée au bord du lac de Constance, en Autriche, où il naît en 1962. Cadet d’une fratrie de six, il y vit une enfance tranquille et heureuse. «  C’était un bel et bon endroit pour grandir, je m’y sentais en sécurité  », se souvient-il. Ses parents tiennent un magasin de vêtements et, avec ses frères et sœurs, il passe de longues heures à jouer dans la réserve où sont entreposés les marchandises. «  C’était un endroit génial pour s’amuser  : il était rempli de grand cartons avec lesquels on pouvait imaginer d’incroyables constructions ou simplement jouer à cache-cache  !  » A l’adolescence, son attrait pour les mots en particulier, et le langage en général, l’amène à commencer à écrire pour un magazine culturel local. «  C’est en apprenant à connaître cet univers que je me suis aperçu que j’étais beaucoup plus intéressé par la mise en page, que par l’écriture elle-même. L’équipe du magazine était par ailleurs très active et organisait, notamment, de nombreux événements culturels pour lesquels il y avait toujours besoin de création graphique. Je me suis mis à concevoir leurs posters et flyers. J’étais jeune, mais j’adorais ça et c’est ainsi que j’ai fait mes premiers pas dans l’univers du design.  »

Le coup de foudre pour New York

Sa découverte de New York – «  la ville que je préfère au monde  !  » – intervient peu d’années après la naissance de son engouement pour le design, à la faveur d’un pari gagné contre son beau-frère, lequel s’était engagé à financer un séjour commun dans la Grosse Pomme. «  Je l’ai aimée immédiatement. J’avais 17 ans et demi. Nous étions à l’aube des années 1980, New York était alors réputée dangereuse. Tout y paraissait comme dans les films et j’en étais très excité !  » A son retour, il part étudier le design à Vienne, mais espère bien retourner outre-Atlantique au plus vite. Un vœu qui se réalise grâce à l’obtention d’une bourse post-diplôme pour aller suivre un master aux Etats-Unis. «  Je n’ai pas pu y rester ensuite, car cette dernière était conditionnée à un retour dans le pays d’origine.  » Suivent une année en Autriche et deux à Hong-Kong, où il a trouvé du travail. Une période «  bénéfique, car elle m’a permis de beaucoup voyager et de découvrir de nombreux autres endroits à travers le monde dans un cadre professionnel. Après ces deux ans, je savais avec certitude que New York était bien l’endroit qu’il me fallait  : cela fait maintenant 25 ans que je suis New-yorkais et je continue d’aimer cette ville  !  »

Stefan Sagmeister, photo S. Deman
Vue de l’exposition The Happy Show@à la Gaîté Lyrique, Stefan Sagmeister
Stefan Sagmeister, photo S. Deman
Vue de l’exposition The Happy Show@à la Gaîté Lyrique, Stefan Sagmeister
Tous les sept ans, Stefan Sagmeister s’accorde un congé sabbatique d’une durée de douze mois. «  Il s’agit de périodes de travail pendant lesquelles je poursuis des projets que je n’ai pas le temps d’explorer plus avant au quotidien.  » C’est lors d’un de ces épisodes – le prochain est programmé pour 2016 – qu’a mûri le dessein de réaliser un film sur le thème du bonheur. Thème qu’il explore depuis qu’il s’est rendu compte que tout ce qu’il produisait en tant que designer était en rapport avec une forme de quête du bien-être. «  J’ai commencé, il y a une dizaine d’années, par faire des conférences et participer à des débats sur le design et son influence sur le bonheur. Plus tard, pendant mon deuxième congé sabbatique – j’étais à Bali en train de fabriquer des meubles –, un ami m’a engagé à faire quelque chose de “plus utile”, considérant que ce que je faisais était “ennuyeux”. C’est là qu’est née l’idée du film. A l’époque, je ne connaissais rien à la réalisation et il s’agissait donc d’un challenge intéressant. Je ne m’étais pas trompé  !  » Toujours en cours, le tournage a débuté il y a quatre ans. The Happy Film, dont des extraits sont diffusés dans le cadre de l’exposition, dévoile notamment trois des techniques expérimentées par Stefan Sagmeister au cours de sa quête  : la méditation, la thérapie cognitive et l’usage de drogues  ; aucune ne semble avoir apporté de réponse définitive.

«  Cette exposition ne vous rendra pas plus heureux, est-il précisé dès le début du parcours. Elle ne vous débarrassera pas de vos angoisses (…). Je vous dis ça pour abaisser vos attentes puisque, comme vous l’apprendrez peut-être, avoir peu d’attentes est une bonne stratégie.  » Qu’à cela ne tienne  ! Après avoir déambulé d’un recoin à l’autre du Happy Show, c’est bien le sourire aux lèvres, l’esprit empli de détails et d’images ayant fait mouche, que ressort le visiteur. Quand le bonheur de l’un fait aussi celui des autres.

Stefan Sagmeister, photo S. Deman
Vue de l’exposition The Happy Show@à la Gaîté Lyrique, Stefan Sagmeister

Le bonheur, cet objet nébuleux

Docteur en philosophie – il a consacré sa thèse au rapport entre la peinture et le langage –, Mathias Lebœuf est enseignant et journaliste. Il a accepté de répondre à trois questions sur le thème du bonheur.

ArtsHebdo|Médias. – Quelle définition donneriez-vous du bonheur ?

Mathias Lebœuf. – Les définitions du bonheur sont probablement aussi nombreuses qu’il y a de philosophes. Pendant très longtemps, la question du bonheur et de sa définition a été le problème philosophique par excellence puisque la philosophie était, dans l’Antiquité du moins, la recherche de la vie heureuse. Or, justement, le bonheur ne se laisse pas saisir. Il est même un dessaisissement constant, à tel point que la définition du bonheur reste toujours très problématique. Le bonheur est un «  objet  » nébuleux, au contour flou et aux promesses incertaines. Néanmoins, je me risquerai à la définition suivante, inspirée de Spinoza : le bonheur, c’est porter au maximum sa puissance d’exister.

Le bonheur peut-il être partagé ou bien est-ce une utopie ?

Philosophiquement, le bonheur et sa recherche ne devraient dépendre de rien d’extérieur, d’aucun objet externe ou de personne d’autre que nous. Le bonheur accompli devrait être autarcique ! Mais il va de soi que, concrètement, nous ne sommes jamais heureux seul. De même, le bonheur irradie. En revanche, je ne crois pas qu’il y ait de recette partageable ou de formule magique.

Pourquoi peut-il être considéré comme un besoin, voire une nécessité, ou au contraire comme un luxe ?

Qui ne veut pas être heureux  ? Personne n’échappe à ce questionnement et au désir de vivre pleinement. Il faut bien reconnaître qu’il y a une sorte d’injonction au bonheur, une forme d’obligation à laquelle il nous faut impérativement répondre. Le bonheur est aussi aujourd’hui devenu une idéologie ou une idéographie. La publicité et les médias ne cessent de véhiculer des images du bonheur auxquelles nous sommes non seulement censés devoir souscrire, mais encore vers lesquelles nous devons nécessairement nous hausser sous peine de rester dans notre misère bien commune  : pour les hommes, il faut être beau, riche, viril et puissant  ; pour les femmes, belles, minces et séduisantes. Vous remarquerez que les publicitaires ont eu l’intuition que l’intelligence n’était pas forcément l’apanage du bonheur ! D’ailleurs, il est remarquable que la question du bonheur soit aujourd’hui devenue celui des psys. Ce qui dénote une certaine «  pathologisation  » du bonheur : comme s’il était devenu un problème à résoudre, une maladie grave.

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