Phil.Macquet – Un peintre comme les autres

Phil.Macquet

Impossible d’évoquer l’artiste sans revenir sur sa période Street art. A l’époque, il se disputait les murs de Lille avec Jef Aérosol avant qu’ils ne deviennent copains de virées nocturnes. Depuis, Phil.Macquet a raccroché son masque à gaz et rangé ses bombes. Il présente aujourd’hui des peintures numériques sur bâche et se livre pour ArtsHebdo|Médias au jeu des mots.

Phil.Macquet
Phil.Macquet montrant Portrait de Diane von Fürstenberg, 2012.

« Philippe, les poissons n’habitent pas dans le ciel ! » A la maternelle déjà, l’artiste suivait son idée. « J’avais une fierté à réussir à représenter les choses de façon fidèle. Je voulais dessiner l’animal écaille par écaille, peu importe s’il n’y avait plus de place dans la mer, je décidais de le mettre au-dessus du bateau ! » Guidé par son imaginaire, Phil.Macquet passait ses récrées à inventer des histoires pour ses copains, puis son adolescence à dessiner des personnages sur les murs ou à imaginer des développements informatiques. Quand à l’aube du bac, il passe ses nuits à arpenter Lille avec son copain François, masque à gaz sur le nez et bombe aérosol à la main, il continue d’étonner. En particulier les policiers, qui lui offrent régulièrement l’hospitalité d’une cellule, et ses parents, qui découvrent dans le journal ses aventures nocturnes ! Il compte parmi les plus doués de cette génération (à l’image de Jef Aérosol, Miss Tic ou encore Jérôme Mesnager) qui a décidé de faire de la rue son atelier, des façades de la ville ses toiles. Rapidement, il possède un agent et un de « ses » murs est démonté pour rejoindre un musée. Phil.Macquet est un fou d’art, d’informatique et de musique, aussi. Trop curieux pour poursuivre dans une seule voie, trop exigeant pour s’en contenter.

Diplômé en Art et technologie de l’image, il crée plusieurs sociétés sans pour autant cesser de créer. Les pochoirs de carton cèdent la place à ceux qu’il réalise sur ordinateur. La palette graphique remplace les crayons. Sa formation classique porte alors ses peintures numériques. Ses sujets, l’artiste les puise dans la vie quotidienne. Mais les compositions ne sortent pas de son ordinateur : aucune technique d’édition n’est capable de lui offrir le rendu qu’il souhaite et aucune bâche ne trouve grâce à ses yeux. Il n’en poursuit pas moins sa recherche esthétique sans jamais abandonner l’idée qu’un jour, tout deviendra possible. Patience et recherches effrénées vont finalement avoir raison des deux difficultés. Depuis 18 mois, les peintures sortent de l’atelier ! Le but est-il atteint au point de s’en détourner ? « Rien que la recherche du support m’a pris près de quatre ans ! Il n’est pas question que je passe à autre chose. C’est un peu comme quand on a le permis depuis plusieurs années et qu’on arrive à s’offrir une voiture ! Maintenant que tous les problèmes techniques sont dépassés, je peux avancer. » Avant même de les avoir exposées, ses peintures ont acquis une renommée. « Vendre permet de créer librement », explique simplement Phil.Macquet, heureux de divulguer enfin son alphabet.

La démarche

Phil.Macquet
Nightmare, Phil.Macquet, 2012.

« Je réalise des pochoirs numériques avec des photos en couleurs que je convertis en noir et blanc avant de travailler la composition. Tout est une question de choix : les niveaux de gris, les contrastes, la luminosité, rien n’est laissé au hasard ou à un programme quelconque, de la même manière que ce n’était pas le cutter qui découpait mes pochoirs quand j’avais 17 ans, mais moi ! Mon objectif est de ne jamais diluer le discours d’un sujet, de toujours ne conserver que l’essence des choses. Je compose la peinture avec plusieurs pochoirs. Certains pourront être utilisés plusieurs fois dans des nuances différentes d’une même couleur. Je joue beaucoup avec les transparences pour faire remonter des détails à la surface de la toile. En fonction de la distance à laquelle vous vous placez, vous ne voyez sensiblement pas la même chose. Ma perspective est constituée d’éléments qui vont se recomposer au fur et à mesure des plans. »

Les études

« Enfant, je recopiais des tableaux. C’était formateur et ça faisait plaisir à mes parents. Parallèlement, j’ai découvert l’ordinateur. A l’époque, il n’y avait pas encore d’écran pour afficher du graphisme. Plus tard, mon père a acheté un Apple II qui est devenu mon meilleur copain. J’ai repiqué ma troisième à cause de ma fascination pour l’informatique et, vers 15-16 ans, j’ai commencé à peindre à la bombe aérosol dans la maison… Mes parents étaient un peu vieille France mais ils m’ont laissé choisir mon cursus tout en me mettant en garde contre des choix trop hasardeux. Après le bac, j’ai obtenu une maîtrise en Art et Technologie de l’image à la Sorbonne, puis un DEA à l’ENS de Cachan. »

Les influences

Phil.Macquet
Portrait de Paul Smith, Phil.Macquet, 2012.

« Forcément, mes débuts. Quand on a commencé à faire du pochoir avec Jef Aérosol et compagnie, à la fin des années 1980, nous explorions un territoire très marrant. Les images créées étaient nouvelles en ville et on a fini en cellule à plusieurs reprises ! Une fois, on a même dû nettoyer du bitume à la brosse à dents… Les autorités ne trouvaient pas toujours nos créations très poétiques. Il faut dire qu’il y avait aussi tout un décorum qui allait avec : le masque à gaz, la tenue noire, le chapeau… La nuit, c’était assez inquiétant ! A l’époque, la seule chose qui nous faisait peur, c’était de nous faire piquer nos pochoirs, car ils représentaient des heures de découpe. Si les flics arrivaient, nous les glissions sous les voitures en espérant qu’ils ne les cherchent pas. »

La bâche

« J’aime ce support industriel parce qu’il est cohérent avec le reste de mon histoire. Il me rattache au côté urbain qui m’accompagne depuis mes 16 ans. Avant de pouvoir matérialiser mes peintures, j’ai fait des quantités d’essais infructueux. Avec cette bâche de marque italienne, j’obtiens enfin le rendu dont j’ai rêvé pendant 20 ans. Ni complètement lisse, elle ne fait pas toile cirée, ni complètement texturée, elle n’est pas une fausse toile classique, elle offre une définition parfaite de mes pixels. Ce qui est essentiel, car ils sont ma matière première. Par ailleurs, la stabilité de cette bâche est remarquable. Elle résiste au feu et même au chlore ! »

Les pixels

« Certes, je continue d’utiliser des pochoirs et des couleurs vives qui rappellent ma période de travail en milieu urbain, mais le point central de ma pratique actuelle est l’utilisation du médium informatique. J’assume et je revendique l’ « effet pixel » dans toutes mes œuvres. Tant que je n’avais pas trouvé la bonne solution technique pour les matérialiser, je ne les montrais pas. J’ai fait parfois quelques tirages photographiques mais ce n’était pas satisfaisant. Certaines des bâches actuelles ont matérialisé des créations réalisées il y a plus de vingt ans ! »

L’édition

« Pendant longtemps, il a été impossible d’obtenir le rendu que je souhaitais. Je voulais avoir le même effet à trois ou quatre mètres de distance que celui offert par mon écran. J’ai fait plein d’essais et, maintenant, j’ai enfin obtenu le résultat souhaité. Contrastes et aplats compris ! J’ai détourné une chaîne graphique complète et me suis accaparé des machines qui, normalement, sont dévolues à faire de la communication industrielle. Elles projettent de l’encre quasi sérigraphique bien grasse. Je n’arrive donc pas à faire deux fois le même tirage car chaque pièce sèche d’une façon différente, jusqu’à parfois nuancer les couleurs. Sur un après-midi, je parviens à en tirer une, parfois deux. »

Les couleurs

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Rock, Phil.Macquet, 2012.

« J’utilise des couleurs vives. Elles me viennent de l’époque où j’utilisais des bombes aérosol. Je me suis habitué à travailler avec une palette relativement réduite. Je ne fais pas réellement de mélange, mais joue plutôt sur les transparences. Je serais tenté de dire que l’équilibre entre les contrastes est plus important pour moi que la couleur exacte. Comme disait Warhol : « Quand il n’y a plus de bleu, je mets du vert ! » Une réflexion un peu exagérée dans mon cas car, souvent, la couleur porte un sens. Mais qu’un vert soit un peu plus comme ceci ou un peu moins comme cela n’a aucune importance. La composition prime toujours sur la couleur. »

Le mode d’accrochage

« J’aime que la bâche possède des rivets et qu’elle descende le long du mur grâce à deux chaînes tenues par une barre. Le côté matériel « factory » me plaît. A l’occasion, je fais des entorses à ma règle comme pour Diane von Fürstenberg qui m’a demandé de tendre son portrait sur châssis car elle voulait le mettre avec ses Warhol. ça ne se refuse pas ! Je ne suis pas un intégriste du montage, seulement du support. »

L’ordinateur

« En 1991, on me disait : « Phil., tu es gentil, l’ordinateur, c’est pour les comptables. On ne fait pas de l’art avec ça ! » Un peu plus tard, le discours avait changé. Il donnait quelque chose dans ce genre : « L’ordinateur, j’en ai acheté un à mon fils. Tu appuies sur un bouton et il fait tout, tout seul ! » Il a fallu lutter contre tous ces discours et attendre 20 ans pour voir évoluer les mentalités. Aujourd’hui, si tu veux apporter ta petite pierre à l’histoire de l’art, tu dois le faire avec les outils de ton temps. Le progrès a toujours été prépondérant. Pourquoi y a-t-il eu les Impressionnistes ? Parce qu’on a réussi à mettre la peinture dans un tube ! A partir de ce moment-là, les peintres ont pu créer en pleine nature. Chaque avancée technique apporte aux artistes des moyens supplémentaires. Je ne veux pas que l’ordinateur soit traité comme une bête bizarre qui génère des résultats par elle-même. Je suis un graphiste plasticien qui se sert du sien pour réaliser des œuvres qui trouvent leur achèvement une fois sur une bâche. L’ordinateur n’est pas une fin, juste un moyen. Je veux le forcer à faire ce dont j’ai envie. J’aime aussi l’idée d’utiliser un moyen que tout le monde possède, ou presque, pour m’exprimer. »

Les tirages

« Le plus souvent les toiles mesure 1,70 m de large et 1,30 m de haut. Je fais sept tirages par composition. J’ai pris exemple sur la sculpture. Sept c’est assez, d’autant que je ne peux pas faire deux tirages qui soient exactement équivalents. Quand ce sont des commandes, je demande parfois à pouvoir bénéficier d’un tirage d’artiste. »

L’œuvre de commande

« C’est toujours très intéressant de trouver comment outrepasser un cadre. Je ne me sens pas bridé par les éléments imposés. Chaque commande me fait découvrir un univers, m’ouvre à un nouvel environnement. Je dois résoudre une équation : comment réaliser, non par le portrait d’un homme, mais celui d’une vie. Concrètement, la personne me donne des images, des textes, des coupures de journaux, des couvertures de livres… tout ce qui peut évoquer des moments forts de sa vie ou un trait de sa personnalité. Ensuite, je compose. L’expérience fonctionne pour les gens, mais aussi pour une entreprise, une famille et, pourquoi pas, un jardin. On peut dire plein de choses. J’aime raconter des histoires. »

La nuit

« Je suis un oiseau de nuit. C’est une vieille habitude, j’ai toujours travaillé la nuit, car le téléphone ne sonne pas. Et puis, quand j’étais petit, je lisais Buck Danny sous les couvertures à la lampe de poche. Sans oublier que les pochoirs, c’était la nuit aussi. Il faut être dur à la tâche ! »

Phil.Macquet
Skate, Phil.Macquet, 2012.

Le skate

« J’ai fait beaucoup de skate, des tas de pochoirs et utilisé bon nombre de bombes aérosol ! Cette toile raconte cette partie de l’histoire, combien le skate faisait partie de ma vie. Je l’ai réalisée pour un des murs de la halle de glisse à Lille qui faisait 30 m2. On a dû souder deux lés. Mine de rien, ce travail demande beaucoup de main d’œuvre : il faut souvent tirer sur la bâche pour qu’elle sèche et éviter que la peinture ne coule. C’est un vrai boulot d’atelier et c’est ça qui est marrant. »

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