A Montpellier – Magnétique Panacée

A Montpellier, La Panacée présente actuellement Dernières nouvelles de l’Ether. Deuxième volet d’une trilogie intitulée Vous avez un message, l’expositionexplore les effets de l’électromagnétisme dans divers champs – politique, psychique, culturel… – et rend compte de nombreux fantasmes liés à l’abolition de la distance. Exigeante, la manifestation est néanmoins à la portée de tous. En un an, le centre d’art montpelliérain est non seulement devenu l’un des endroits les plus courus de la ville, mais a également su s’imposer sur la scène hexagonale. Plus de 100 000 visiteurs ont déjà franchi le seuil de sa porte. Une belle réussite qui valorise Montpellier sur la carte de l’art contemporain.

Quand il y a à peine un an s’ouvraient les portes de La Panacée, il était bien entendu que ce centre de culture contemporaine, aux ambitions plus larges que celles d’un centre d’art, resterait proche des interrogations, des préoccupations, des engouements aussi, de son époque. Ainsi en fût-il tout au long des douze mois écoulés. Inaugurée avec un cycle d’expositions intitulé Vous avez un message, la programmation du lieu s’est lancée dans une vaste proposition artistique consacrée au téléphone et aux phénomènes qui lui sont liés. Après Conversations électriques et ses quelques 72 000 visiteurs, voici venu le temps de Dernières nouvelles de l’Ether. Quarante créateurs de divers horizons – plasticiens, géographes, designers, architectes, écrivains – y participent. Pour ne citer qu’eux  : Laurie Anderson, Berdaguer & Péjus, Don Burgy, Liam Gillick, Dan Graham, Christina Kubisch, Brian O’Doherty et Superstudio. Et aussi, quelques figures montantes comme Trevor Paglen et Peter Jellitsch. Une liste à faire pâlir d’envie n’importe quel responsable d’institution.

Au XIXe siècle, l’Ether* fut l’objet de nombreuses attentions. A la fois familière aux cercles occultes et au milieu scientifique, comptant qu’il était possible de retrouver des membres des premiers appartenant au second, cette immensité fantasmée par les uns et explorée par les autres a joué un rôle important dans l’imaginaire artistique à l’aube du XXe siècle et ensuite. «  Je me suis penché sur la question de l’électromagnétisme et me suis rendu compte que l’Ether est le cadre conceptuel dans lequel ont été interprétées les découvertes de la physique de cette époque. On range sous ce terme générique nombre d’entre elles  : de l’électron à la radiation. C’est à partir de ce moment-là que le vide n’est plus apparu comme tel. A mesure que se dévoilait une réalité invisible, science, technologies de transmission, occultisme et arts présentèrent les différentes facettes d’une unique exploration  », explique Franck Bauchard, directeur de La Panacée et commissaire de l’exposition, avec l’historien de l’art Sébastien Pluot. Avant de poursuivre  : «  Il est intéressant de constater qu’à peine révélé, l’électromagnétisme a été utilisé dans des domaines variés comme les réseaux de communication, les technologies militaires et d’espionnage, par exemple. C’est comme si on avait découvert la rivière et construit le barrage dans la même foulée. L’exposition questionne l’imbrication entre la technologie, la nature et la société et tente d’évaluer les effets complexes des ondes sur la “société électromagnétique globale”, dans laquelle nous vivons désormais. L’Ether n’est plus un domaine inconnu se prêtant à des spéculations métaphysiques, mais un environnement invisible et paramétré dans lequel l’activité humaine se développe.  »* Pour le plaisir, voici un extrait de la définition du mot telle que proposée dans le Nouveau Larousse illustré de 1905 : « Ether : (lat. aether, gr. Aithêr, air pur) n. m. fluide subtil, impondérable, qui, d’après les anciens, remplit les espaces situés au-delà de l’atmosphère terrestre. D’après certains philosophes de l’antiquité, âme du monde. Aujourd’hui, fluide impondérable, élastique, qui remplit les espaces et pénètre tous les corps. »

La Panacée, photo Aurélien Mole
Dernières nouvelles de l’Ether, Vue d’exposition, 2014

L’exposition débute avec Two Works for Wilhelm Reich, une installation influencée par les travaux du psychanalyste Wilhelm Reich (1897-1957) et notamment par sa quête de l’orgone, décrite par lui comme une «  énergie cosmique fondamentalement nouvelle  ». La proposition de Joyce Hinterding et David Haines est constituée d’une vidéo et de quatre bobines de fil de cuivre, reliées à un système de diffusion audio. Les quatre rouleaux captent les ondes électromagnétiques présentes dans la salle et les traduisent sous forme sonore. Sur le mur du fond, le visiteur observe les lumières et les volutes bleues émanant d’une ville imaginaire, nichée dans une vallée des Blue Mountains, près du domicile des artistes en Australie. Dans le couloir circulaire qui dessert les différentes salles, Octopode, Electrohypersensible, Hexicosiedre, Pentaplex… veillent tels des gardiens du temple. Ces «  systèmes  » anti-ondes posés sur des têtes au visage sans traits ont été imaginés pour l’occasion par Berdaguer & Péjus. Les Français, créateurs pertinents habitués de l’intersection entre l’art et la science, proposent une déclinaison de protections mobiles aux architectures singulières et inquiétantes.Les mains servent de casque

Dans une pièce toute proche, The Handphone Table de Laurie Anderson. A expérimenter, l’œuvre demande à chacun de s’asseoir auprès d’elle. «  J’ai conçu cette table pour le Project Gallery du Museum of Modern Art (NDLR  : de New York) en 1978. L’idée m’en est venue alors que j’étais en train d’écrire une histoire à l’aide d’une machine à écrire électrique  : ça n’avançait pas, ça me donnait le cafard, je me suis pris la tête dans les mains et c’est là que je l’ai entendu, cette sorte de bourdonnement émis par la machine, amplifié par la table et qui montait par mes bras jusque dans ma tête. Un son très clair et très fort  », raconte l’artiste dans le catalogue de l’exposition The Record of the Time organisée par le Musée d’art contemporain de Lyon en 2002. A l’intérieur du meuble, des tiges en acier conduisent le son d’un appareil jusqu’aux capteurs situés à la surface. Les os de vos bras servent alors de transmetteurs et vos mains de casque. Vous y entendrez trois pièces musicales composées par l’artiste.

La Panacée réactive une expo mythique

Laurie Anderson, collection du Mac Lyon, photo Aurélien Mole
The handphone table, Laurie Anderson, 1978

Parallèlement à Dernières nouvelles de l’Ether, La Panacée propose de découvrir Art by Telephone, une des expositions mythique du XXe siècle, parmi les premières à réunir des œuvres conceptuelles dans un contexte institutionnel. Depuis novembre dernier, le centre d’art montpelliérain accueille un projet qui réactive une sélection des pièces réalisées et exposées au Musée d’art contemporain de Chicago en 1969. L’événement, parmi les plus radicaux des années 1960, proposait à des artistes de formuler une œuvre au téléphone. Les instructions ainsi relayées ont alors été exécutées par des régisseurs du musée et des artisans. Parmi les «  donneurs d’ordre  », John Baldessari, Iain Baxter, Robert H. Cumming, Joseph Kosuth, Sol LeWitt, Bruce Nauman, Claes Oldenburg, Dennis Oppenheim, Richard Serra, Bernar Venet et Wolf Vostell. Vous ne rêvez pas  ! En 2012, l’exposition a de nouveau été «  jouée  » simultanément dans cinq lieux à travers le monde afin de montrer différentes versions possibles d’une même idée. A La Panacée, les œuvres ont aussi étaient transmises oralement via le téléphone pour être interprétées, activées et produites, cette fois, par des étudiants en art. Notons que de nouvelles propositions émanant d’artistes d’aujourd’hui ont fait leur apparition.

Dick Higgins, La Panacée, photo Olivier Cablat
Proposition de Dick Higgins (1938-1998), Art by telephone… Recalled, 2014

Non loin, une télévision diffuse les images du café de La Panacée, prises et retransmises en direct, et le son enregistré dans ce même lieu, mais 24 heures auparavant, créant ainsi un décalage entre ce qui est vu et ce qui est entendu. Avec Yesterday/Today, Dan Graham souligne le contraste entre une réalité et sa perception. Passive sensing de Will Potter, quant à lui, surprend les rêveurs  ! Bien installés dans leurs pensées, certains s’acheminent vers lui sans même le voir. Ce store installé à l’entrée d’une des salles d’exposition est connecté à deux capteurs de mouvement habituellement utilisés pour la surveillance des bâtiments. Il réagit à toute présence en s’abaissant ou en se relevant, laissant le passage ou le bloquant sans logique apparente et obligeant ainsi l’«  intrus  » à adapter son déplacement.Une société d’ondes invisibles

Avant de stopper ce bref aperçu de Dernières nouvelles de l’Ether, signalons le dispositif de Christina Kubisch, Electrical Walk Montpellier. A l’accueil, une série de casques sans-fil, mis au point par l’artiste, attendent l’amateur en quête d’exploration urbaine. Ainsi équipé, chacun peut partir pour une promenade singulière durant laquelle il entendra, sous forme de signaux sonores, ce qu’habituellement il ignore  : les champs électromagnétiques. Leur variété – volume, durée, tonalité, rythme – est stupéfiante. Elle forme au fur et à mesure du parcours un paysage certes invisible, mais très présent. Chaque lieu se révèle en émettant une «  signature sonore  » qui, parfois, ressemble à une autre – tous les portiques antivol des centres commerciaux du monde émettent les mêmes signaux apprend-t-on. L’ensemble des sons entendus forment alors un véritable portrait acoustique d’un quartier, de la ville. Incroyable découverte  !

Avec cette exposition, La Panacée s’est appropriée avec maîtrise et enthousiasme les métamorphoses d’une société d’ondes invisibles confrontée à la protection de ses données, de sa vie privée et de sa liberté pour mieux les comprendre, les questionner et les partager. Les nouvelles technologies de la communication sont ici au cœur de la réflexion. Le centre de culture contemporaine confirme ainsi sa capacité à sensibiliser un large public à l’art d’aujourd’hui, à travers des problématiques actuelles et des esthétiques nouvelles. Une dynamique en lien avec les ressources technologiques et scientifiques de la ville de Montpellier sur lesquelles La Panacée entend s’appuyer pour poursuivre son développement territorial et international.

Martinš Ratniks, photo Aurélien Mole
Spectrosphere, Martinš Ratniks, 2006

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