DDessin 2014 – La vie, trait après trait

Photo L. Rossilhol

Manifestation initiée par Eve de Medeiros et placée sous la direction artistique de Christophe Delavault, DDessin tient ce week-end sa deuxième édition sous la verrière de l’Atelier Richelieu, à Paris. Essentiellement originaires de France, mais aussi de Belgique, d’Italie, d’Iran et du Japon, une vingtaine de galeries, souvent jeunes, y sont réunies pour une programmation dense et éclectique qui offre de découvrir les formes et techniques les plus variées du dessin contemporain. En voici un modeste avant-goût.

«  Bien souvent, le premier achat d’une œuvre d’art originale est un dessin. (…) Venez commencer votre collection avec nous. (…) Venez parcourir, découvrir et voyager avec nous en toute convivialité.  » Une invitation lancée par Christophe Delavault, directeur artistique de DDessin, qui synthétise bien l’état d’esprit de la manifestation  : permettre à un public le plus large possible d’appréhender, dans un lieu incitant à la rencontre et à l’échange, un média subtil et sensible, encore souvent accessible. En témoigne la fourchette de prix annoncée s’échelonnant entre 80 et 9 000 euros. L’esprit de rencontre, lui, est notamment favorisé par la présence d’artistes – sur les stands, dans des espaces dédiés, comme ce sera le cas du jeune Slovaque Tomas Scherer, mais aussi lors de performances réalisées à l’occasion des Soirées dessinée(1) – et l’organisation de deux conférences  : l’une, animée par le philosophe Arafat Sadallah(2), se propose d’aborder les questions du trait et de la trace dans la création arabe contemporaine  ; la seconde, conduite par la critique Estelle Bories(3), est dédiée à la place des arts graphiques dans la Chine contemporaine. «  Le dessin et sa large palette expressive est toujours l’illustration précise d’une idée, d’un choix représentatif affirmé, d’une démarche d’interprétation maîtrisée, note pour sa part Eve de Medeiros dans son éditorial. Il est une synthèse de vécu qui nous interroge sur le champ des possibles. Une mise en forme de nos pensées.  » Un constat que consolide les profils des galeries et associations invitées, réparties sur les deux niveaux de l’Atelier Richelieu, qui reflètent bien l’éclectisme de la discipline.(1) Dans le cadre d’une invitation faite à la structure Les Soirées Dessinées, créée en janvier 2013 par une équipe de jeunes artistes, graphistes et vidéastes, originaires de la banlieue parisienne, dans le but de promouvoir le dessin dans différents lieux par le biais, notamment, de performances.

(2) Vendredi 28 mars à 16 h.

(3) Samedi 29 mars à 16 h 30.

Tomas Scherer
Série Hyènes, crayon et encre sur papier@(29.7 x 42 cm), Tomas Scherer, 2014

Un prix pour encourager la création

Décerné par un jury de personnalités du monde de l’art et de la culture*, et organisé en partenariat avec l’Institut français de Tanger, au Maroc, le prix DDessin récompense le travail d’un artiste exposé au cours du salon – et proposé au jury par sa galerie – en lui offrant une résidence de création d’un mois à Tanger. L’année dernière, il a été remis à l’Iranien Nima Zaare Nahandi (Dastan’s Basement gallery) pour son œuvre Sans titre issue de la série Perma (2012). Parmi les artistes en lice en 2014, jugés sur leur parcours et non sur une œuvre donnée, citons Tania Mason (Diff’Art Pacific), Nidhal Chamekh (galerie Talmart), Thomas Ivernel (galerie LWS), Milan (Bab’s galerie), Manon Boulart (Super Dakota) ou encore Felipe Ortega Regalado (galerie AD…Duc in Altum). Le prix sera remis ce samedi 29 mars à 12 h.(*) Evelyne Deret, collectionneuse ; Marie Deparis-Yafil, critique d’art ; Bertrand Dumas, historien de l’art ; Antoine Genton, journaliste ; Céline Lefranc, journaliste ; Laurence Migne-Peugeot, artiste ; Grazia Quaroni, critique d’art ; Alain Quemin, sociologue ; Nina Rodrigues-Ely, consultante en art contemporain.

Manon Boulart, courtesy Super Dakota
Sans titre 2, aquarelle sur papier (21 x 29.7 cm), Manon Boulart, 2014
Diff’Art Pacific participe par exemple à DDessin pour la première fois. Créée en 2003 par Géraldine Leroux, anthropologue et commissaire d’exposition, l’association entend identifier et valoriser des artistes et des créations artistiques originales d’Australie, de Nouvelle-Zélande, de Nouvelle-Calédonie et de Polynésie, en les restituant «  toujours dans leur contexte de production et de réception  ». Quatre créateurs Australiens ou vivant en Australie sont ici mis à l’honneur  : parmi eux, Dacchi Dang est un Sino-Vietnamien installé à Sydney. «  Il est connu là-bas pour ses photographies et ses vidéos, mais la poésie et la délicatesse qui se dégagent de ses dessins me touche beaucoup, confie Géraldine Leroux. Ce sont des œuvres très personnelles, s’inscrivant dans la tradition des calligraphies chinoises de ses ancêtres, qui n’ont encore jamais été présentées.  » L’artiste collabore régulièrement avec Janelle Evans, dont le travail – une série de dessins réalisés au Japon à partir de techniques aborigènes et japonaises – est également présenté à l’Atelier Richelieu aux côtés de ceux de Tania Mason, que l’association a choisi de faire concourir au Prix DDessin 2014 (lire notre encadré), et de Florence Gutchen. Avec ses dessins à l’encre et au fusain, qu’elle accompagne parfois de sculptures en papier et de projection vidéo, la première aborde «  les relations entre les arts plastiques, le théâtre et la danse, à travers une interprétation des corps en mouvement et des costumes  ». La seconde est originaire des îles Torres  ; l’une de ses œuvres explore son histoire familiale –<sp>«  Son arrière-grand-père était un pêcheur breton émigré dans le Pacifique Sud.  » – et constitue «  une introduction originale à la scène artistique contemporaine océanienne  ». Au fil de ses recherches et séjours dans le Pacifique, Géraldine Leroux explique avoir identifié plusieurs artistes océaniens ayant des ancêtres français. «  Je travaille actuellement avec eux pour préciser leur généalogie et mieux connaître les lieux de vie de leurs ascendants.  » Ce dans le cadre d’un projet – mêlant recherches, organisation de résidences et d’expositions – programmé sur plusieurs années et visant à «  interroger la relation imaginaire que les artistes ont avec leur histoire interculturelle et les représentations qu’ils se font de la France et de ses cultures  ».

Un espace propice au décloisonnement

A la tête de Less is more projects – à la fois bureau, espace d’exposition parisien et site internet voué à la diffusion d’œuvres d’art contemporain –, Michel Boubon et Alberto Brusamolino sont pour leur part présents sur la manifestation depuis ses débuts – soit 2010, alors qu’elle s’appelait Chic Dessin. Ils en apprécient la taille «  humaine  », l’espace «  baigné de lumière naturelle  » et propice au «  décloisonnement  » – «   ce qui se fait rare dans les foires parisiennes  » –, comme le public «  très diversifié  ». Ils proposent ici de découvrir quatre artistes, venus d’horizons variés, dont trois exposent actuellement ensemble à la galerie  : le Britannique Richard Caldicott et son travail «  très sobre, mais méticuleusement construit  », sur la ligne, la forme et la couleur, présenté pour la première fois à Paris  ; l’Américain Brian Hubble et ses dessins «  virtuoses et non dénués d’un humour grinçant  »  ; l’Italien Paolo Giardi et ses collages, qu’ils invitent à déchiffrer tels de véritables «  hiéroglyphes, construits à partir d’une manipulation des images du quotidien  ». La jeune française Claire Trotignon vient compléter cette sélection originale avec des paysages délicats et précis, dans lesquels s’entremêlent l’histoire de l’art et celle des techniques d’expression.

Tania Mason, courtesy Diff’Art Pacific
The Beginnings of something new, encre sur papier (102 x 90 cm), Tania Mason, 2013
Milan, courtesy bab’s galerie
Entassement des corps, mine de plomb sur papier (120 x 90 cm), Milan, 2013
La galerie Talmart, qui s’intéresse plus particulièrement à la création émergente arabe ainsi qu’à l’art contemporain philippin, fait elle aussi partie des « fidèles » de DDessin. Le visiteur pourra appréhender les travaux de Shadi Alzaqzouq, Nidhal Chamekh, Massinissa Selmani et Younès Rahmoun. Respectivement d’origine palestinienne, tunisienne et algérienne, les trois premiers sont installés en France. Le quatrième vit et travaille à Tétouan, au Maroc. Chacun livre son regard sur le monde porté par un trait et un discours fortement influencés par son rapport au politique et/ou à la religion. «  Le dessin réconcilie les temps, il annonce autre chose, rassure, révèle, estime Marc Monsallier, directeur de la galerie. Le dessin a par ailleurs pris une place importante parallèlement à d’autres techniques plus élaborées. Ce qui est rassérénant, c’est qu’on ne vit pas les oppositions comme avant  : il n’y a pas de contradiction entre l’œuvre technique, à la pointe de l’innovation, et l’œuvre dans la simplicité du dessin. Celui-ci a aussi l’avantage de n’avoir pas de définition précise  : c’est une œuvre libre dans son genre. Le support papier suffit-il à définir un dessin  ? Les lignes sur un autre support  ? Les traits, les formes, etc. Un dessin peut finir par échapper à sa définition, ce qu’on peut attendre de toute œuvre d’art.  »

«  Le dessin m’a toujours intéressé pour la magie qui s’opère au sein du processus créatif dans la phase de l’esquisse, confie quant à lui Hormoz Hematian, directeur de la galerie iranienne Dastan’s Basement, installée à Téhéran. Et ceci indépendamment de son poids en tant que discipline à part entière, bien entendu.  » Saluant «  l’esprit jeune  » et le caractère «  spécifique  » de DDessin, le galeriste y présente le travail de Farhad Gavzan, Nima Zaare Nahandi, Morteza Ghasemi et Amin Montazeri. S’ils partagent un même attrait pour le surréalisme contemporain, «  chacun explore de manière singulière la frontière entre abstraction et figuration  ». «  Ces artistes ont une vraie capacité à repousser les frontières de ce médium, précise-t-il. Les œuvres de Farhad Gavzan comme celles de Nima Zaare Nahandi illustrent bien ce processus. A sa manière, Farhad développe une approche qui pourrait s’apparenter à celle des partisans de l’Action painting, tout en restant indubitablement dans le champ du dessin. Il y a peut-être là un nouveau terme à inventer… Pourquoi pas l’Action drawing ! Nima repousse quant à lui les limites en termes de finesse et de subtilité du trait, leur insufflant vie couche après couche. Chez tous les deux, une parfaite maîtrise technique s’accompagne d’un processus intellectuel d’ordre philosophique. Mais, vous comprendrez mieux pourquoi et comment lorsque vous verrez leurs œuvres.  » Qu’à cela ne tienne, rendez-vous dès aujourd’hui 11 h et jusqu’à dimanche 18 h !

Nidhal Chamekh, courtesy galerie Talmart
Mémoire promise, encre, graphite et transfert sur papier@(175 x 105), Nidhal Chamekh, 2013

Nima Zaare Nahandi, courtesy Dastan’s Basement gallery
Sans titre, encre et crayon (40 x 30 cm), Nima Zaare Nahandi, 2014
Trois questions à Evelyne Deret

DDessin invite cette année le couple de collectionneurs Evelyne et Jacques Deret – très actifs dans la promotion des jeunes artistes français par le biais de leur projet Art Collector – dans le cadre d’une carte blanche permettant de découvrir une série de dessins*, aux formats divers, acquis au fil des quinze dernières années.

ArtsHebdo|Médias. – C’est la première fois que vous dévoilez ainsi un pan de votre collection  ? Pourquoi ici et aujourd’hui ?

Evelyne Deret. – L’invitation d’Eve de Medeiros s’inscrivait bien dans notre démarche de soutien à la création et aux artistes. Il s’agit en effet pour nous, avant tout, d’offrir la possibilité à de jeunes talents d’être montrés, en très bonne compagnie, alors même qu’ils ne sont pas connus, voire qu’ils n’ont pas de galerie. Vient ensuite, toujours, l’idée de partage  : présenter, certes une partie de ma collection, mais dans un espace  – qui n’est pas mon lieu de vie – où elle pourra être vue par un grand nombre de personnes. Cela me permet de promouvoir des artistes émergents ou en milieu de carrière, et de valoriser leur rencontre avec le public et les collectionneurs. Je voulais montrer des œuvres ayant été peu vues – comme D’après Holder d’Iris Levasseur – ou étant peu connues – celles de Marie Boralevi ou de Sabine Delahaut, par exemple –, ainsi que des pièces typiques de mes choix.

A quand remonte votre intérêt pour le dessin  ?

Je me suis d’emblée intéressée au dessin. Il a quelque chose d’immédiat et de définitif à la fois. J’aime la force du trait alliée à sa fragilité, sa précision et je cherche dans ce mode d’expression des œuvres avec lesquelles je peux nouer un dialogue. Elles occupent la moitié de ma collection, et le quart de celle de mon mari. Je collectionne aussi la gravure pour la densité du trait qu’elle offre.

Quel est votre regard de collectionneuse sur la place du dessin dans l’art contemporain aujourd’hui ?

Elle est, me semble-t-il, de plus en plus importante. La discipline s’est aussi inscrite pleinement dans le marché de l’art contemporain  : en témoignent la multiplicité des salons, foires, prix et l’intérêt croissant des Frac comme des musées. Le dessin s’est affirmé comme un mode de création et d’expression résolument moderne. Il connaît une évolution et un renouvellement du fait de l’utilisation d’autres techniques – y compris le numérique – ou des techniques mixtes. Son statut dans l’art contemporain a changé et c’est en cela qu’il faut continuer de le soutenir.

(*) Evelyne Deret présente Pat Andrea, Anna Belyat Giunta, Marie Boralevi, Sabine Delahaut, Myriam El Haïk, Iris Levasseur Iris, Frédérique Loutz, Françoise Pétrovitch, Karine Rougier, Chiharu Shiota, Claire Tabouret et Djamel Tatah. Jacques Deret présente Clément Bagot, Claire Chesnier, Herve Ic, Damien Marchal, Véra Molnar, Olivier Moriette, Emmanuel Régent, Dan Show Town, Esther Stocker et Wang Suo Yuan.

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