Frédérique Lucien à Paris – Fragments de beauté

L’organique – le végétal depuis toujours, le corps humain depuis quelque temps –, mais aussi le minéral, sont à la source de son inspiration. Frédérique Lucien observe le monde alentours pour en révéler, avec justesse et sensibilité, toute la beauté du détail à travers une réflexion, menée depuis plus de 25 ans, autour du dessin et de ses multiples déclinaisons. La galerie Jean Fournier, à Paris, présente, à partir d’aujourd’hui et jusqu’au 20 avril, ses récents travaux, parmi lesquels une série articulée autour du nombril et dont est issu le titre de l’exposition  : Omphalos. Rencontre.

Installé au fond d’une petite cour donnant sur une rue tranquille du 10e arrondissement parisien, l’atelier de Frédérique Lucien est un espace à la fois vaste et chaleureux, intime et lumineux, «  une bulle  » sans autre point de vue sur l’extérieur que celui offert vers le ciel par les larges verrières composant la toiture. Au sol, plusieurs travaux en cours laissent entrevoir des formes végétales, découpées et colorées  ; couvrant le mur du fond, une mosaïque de dessins de formats variés en noir et blanc attire le regard. Pieds, mains, torses, sexes, mollets, bras et coudes s’entremêlent pour former un tout à la fois étrange et évident. Ils sont extraits de la série Anonyme (2010-2012), réalisée au fusain à partir de photographies de modèles vivants, souvent des proches, ayant «  choisi les parties de leur corps qu’ils acceptent de livrer à mon regard, comme à l’objectif de l’appareil photo.  » S’ensuit de la part de l’artiste un travail sur la carnation, le pli, témoignant d’un souci de vérité et du détail inhérent à son appréhension du dessin, qui occupe depuis toujours le cœur de sa démarche.

«  J’ai grandi dans un environnement artistique, raconte Frédérique Lucien. Mes parents avaient tous les deux été formés aux Arts déco, ainsi qu’aux Beaux-Arts dans le cas de mon père. Aujourd’hui, on dirait sans doute qu’ils étaient designers.  » Troisième d’une fratrie de quatre, elle grandit d’abord en banlieue parisienne, avant de rejoindre Briançon, sa ville natale – où vivent ses grands-parents –, à l’aube de ses 8 ans. Déjà, elle a un penchant pour le dessin et n’aime rien tant qu’accompagner son père lors de longues balades en montagne ou dans des arborétums, durant lesquelles il croque patiemment, et avec une précision quasi scientifique, plantes et fleurs vouées à rejoindre son répertoire de créateur et d’illustrateur, mais aussi d’enseignant. Pourtant, lorsqu’elle fait part de son désir de devenir, elle aussi, artiste, sa famille semble considérer que «  ce n’est pas fait  » pour elle. Adolescente, c’est presqu’en cachette qu’elle poursuit son apprentissage en autodidacte. Elle parvient cependant à obtenir l’autorisation d’aller suivre sa terminale à Paris, ce afin de pouvoir assister aux cours de dessin dispensés le soir par la Mairie. Le résultat ne sera pas tout à fait celui escompté  : «  J’ai raté mon bac  !  » Mais ce au bénéfice de la découverte, passionnante, des innombrables trésors culturels de la capitale, qui n’a fait que la conforter dans sa volonté de poursuivre sur la voie de l’art.

Ses parents finissent par accepter et soutenir son choix, allant jusqu’à jouer très sérieusement le rôle de professeurs particuliers le temps d’une année scolaire. «  Mon père avait ressorti ses cours et m’enseignait aussi bien l’histoire de l’art que la technique.  » Au bout de quelques mois, elle présente le concours de l’école des beaux-arts de Beaune, en Côte-d’Or, où elle est directement admise en 2e année. Une expérience insuffisante du travail sur modèle – «  Il régnait là-bas, àl’époque, une certaine pruderie qui faisait que ce genre de cours n’étaient tout simplement pas dispensés.  » – lui vaut d’être recalée ensuite à l’entrée des Beaux-Arts de Paris. Débute alors une nouvelle session sur les bancs des cours de dessin municipaux de la capitale, où elle comble résolument ses lacunes.

Frédérique Lucien, photo S. Deman
Frédérique Lucien, 2013
Frédérique Lucien, photo S. Deman
Vue de l’atelier de l’artiste, 2013
Le second essai sera le bon. Suivront quatre ans durant lesquels elle s’intéresse à la sculpture – «  J’aime m’impliquer physiquement, travailler la matière, manier le fer à souder.  » –, tout en confortant son orientation première sous l’égide, notamment, de Joël Kermarec. Lors de son diplôme, en 1987, Frédérique Lucien est doublement primée en dessin et lithographie. Cette même année, elle est remarquée par la galerie Jean Fournier, qui l’expose lors d’une manifestation collective dès l’année suivante et lui offre sa première exposition personnelle en 1990. L’artiste lui restera fidèle, «  et vice versa  ».

Fidèle, la plasticienne l’est aussi à elle-même, déroulant depuis 25 ans le fil d’une recherche considérant le dessin, non comme une étape préliminaire, mais bien comme un langage, un geste, à part entière. La ligne et le trait règnent en maîtres, les notions d’échelle et de plan sont essentielles, les techniques et supports utilisés d’une grande diversité  : citons la gouache, le pastel, la mine de plomb ou le fusain, la découpe de papiers, de toiles ou de feuilles d’aluminium, les calques additionnés, la sérigraphie sur verre, la céramique, ou encore la peinture murale. Si elle ne s’appuie jamais, à proprement parler, sur des esquisses préparatoires, elle ne jette par ailleurs aucun croquis, ni embryon d’idée tracé sur le papier. «  Il m’arrive de ressortir d’anciens travaux, pour reprendre la réflexion entamée alors. Ce fut par exemple le cas, en 2010, pour les bouches réalisées lors de la résidence à la Cité de la céramique de Sèvres (Ligne muette)  : je me suis inspirée des carnets remplis des années auparavant face à la statuaire khmère au musée Guimet.  » Le travail sur le volume a été initié lors d’une résidence effectuée en 2002 à Poncé-sur-Loir, dans la Sarthe, où elle s’était intéressée, dans le cadre d’un projet de céramique, aux oreilles (Céramiques dégourdies) – qui la fascinent pour leur complexité formelle –, suivie cinq ans plus tard, d’un autre temps de résidence à l’Ecole nationale supérieure d’art de Limoges, où elle avait abordée la porcelaine. Les nombrils de la série Morceau choisi, présentée actuellement à la galerie Jean Fournier, ont pour leur part été conçus en plâtre.

Qu’il soit humain, végétal ou minéral, le motif est invariablement travaillé à répétition, soumis à la variation  : «  Une feuille est une feuille, une bouche est une bouche, mais l’arbre ou la personne à laquelle elles appartiennent font qu’elles sont forcément dissemblables, qu’elles ont chacune une “personnalité” propre. C’est cette spécificité que je m’efforce de montrer.  » A cet effet, Frédérique Lucien scrute, observe, s’approprie le réel pour mieux ensuite le décortiquer, le fractionner et mettre en exergue la puissance de chacun de ses fragments. Protéiforme et envoûtante, son œuvre célèbre la diversité d’un monde où «  tout est toujours pareil, et toujours différent  ».

Frédérique Lucien, photo Alberto Ricci courtesy galerie Jean Fournier
Feuiller 2, acrylique sur papier (186.5 x 140.5 cm), Frédérique Lucien, 2012

Une femme engagée

Frédérique Lucien, photo Alberto Ricci courtesy galerie Jean Fournier
Nombril, fusain sur papier (25 x 33 cm), Frédérique Lucien, 2012
Il y a quelques mois, Frédérique Lucien a transformé son ancien atelier de Saint-Ouen en un lieu d’art contemporain. Baptisé La couleuvre, et géré par un collectif de plasticiens réunis au sein de l’association ACOTé, il offre la possibilité d’exposer à des artistes «  trop peu montrés  ». Parmi eux, de nombreuses femmes «  qui continuent de devoir batailler plus dur que les hommes pour accéder ne serait-ce qu’à un espace d’exposition  », fait-elle remarquer. Un accent de féminisme pleinement assumé par Frédérique Lucien  : «  Cela ne ressort pas spécialement dans mon travail, mais dans mes actions et mes démarches, oui.  » Et de regretter que les institutions, parfois, aient encore trop tendance à ne «  retenir  » que les grands noms – bien souvent étrangers de surcroît. En attendant, La couleuvre expose, jusqu’au 10 mars, les œuvres récentes de la plasticienne Christelle Familiari (Objets en main) et un ensemble de dessins de Marc Rebello.

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