Expérience Pommery #11 à Reims – Le Frac à l’honneur

Photo Martin Argyroglo courtesy Frac Champagne-Ardenne / Domaine Pommery

Dix-huit kilomètres de tunnels relient entre elles plus d’une centaine d’anciennes crayères souterraines  ; l’ensemble abrite les caves du Domaine Pommery, à Reims, depuis près de 150 ans. Sous l’impulsion de Paul-François et Nathalie Vranken – propriétaires des lieux depuis 2002 –, le sous-sol insolite de la célèbre maison de champagne est également devenu, au fil de la dernière décennie, un espace privilégié d’expression et d’exposition d’art contemporain. Initiée en 2003, avec l’invitation faite au sculpteur belge Olivier Strebelle d’investir l’architecture si particulière du site, la programmation est renouvelée chaque année dans le cadre d’Expériences confiées tour à tour à une personnalité différente du monde de l’art. Daniel Buren, Stéphanie Moisdon, Jean-Yves Jouannais ou encore Bernard Blistène ont, entre autres, présidé à l’organisation de la manifestation, dont la thématique varie tous les ans. A l’occasion des 30 ans du Frac Champagne-Ardenne – actuellement en travaux –, sa onzième édition est orchestrée par la directrice de l’institution Florence Derieux, tandis que la designer matali crasset – par ailleurs présidente du Frac – en a conçu la scénographie. Articulée autour du thème de l’Odyssée, elle réunit les propositions – peintures, sculptures, photographies, vidéos, installations – d’une soixantaine d’artistes reflétant, notamment, la dimension expérimentale de la programmation du Frac. Expérience Pommery #11 est aussi l’occasion de (re)découvrir de nombreuses pièces produites pour les éditions précédentes et acquises par le couple Vranken. Un bien séduisant parcours, dont voici un modeste avant-goût.

Glenn Ligon construit une œuvre méditative sur la citation, la présence envahissante du passé, ainsi que la représentation de soi à l’aune de la culture et de l’histoire. Runaways est une série de dix lithographies réalisées à partir d’affichettes de mandats d’arrêt, qui étaient utilisées aux Etats-Unis, au XIXe siècle, dans le cadre de la poursuite d’esclaves en fuite. L’artiste américain y a inséré des éléments le dépeignant lui, plutôt que le fugitif, produits par des proches, invités à livrer leur description comme ils l’auraient fait devant un officier de police enquêtant sur sa disparition.

Glenn Ligon, photo Martin Argyroglo courtesy Frac Champagne-Ardenne / Domaine Pommery
Runaways, Glenn Ligon, 1993
Utilisant différents langages pour appréhender la complexité du monde, s’interroger sur des questions originelles et esquisser des ponts entre les disciplines, Saâdane Afif considère l’exposition comme un territoire d’expérimentation. Avec Silence Is Sexy, Isn’t It ?, l’artiste français – installé à Berlin – s’approprie une phrase du groupe allemand Einstürzende Neubauten, formé en 1980 et célèbre pour sa musique expérimentale, qualifiée d’industrielle. Ces quelques mots, peints en lettres pailletées à même le mur, forment une véritable invitation à l’introspection.

Saâdane Afif, photo Martin Argyroglo courtesy Frac Champagne-Ardenne / Domaine Pommery
…Isn’t it (Einsturzende Neubaten), Saâdane Afif, 2001
S’appuyant plus particulièrement sur des codes et signes appartenant à la bande dessinée, Stéphane Calais développe une écriture où s’entrecroisent, avec force dynamique, sculpture et dessin. De scènes du quotidien en fictions anodines, de l’atmosphère des bals populaires à celle de la pêche en rivière, le plasticien français plante le décor d’un monde tout à la fois insaisissable et assuré. Maintenant/Now est une installation constituée de trente-six abat-jour multicolores, s’illuminant au gré des variations de l’univers sonore environnant, habité d’un poème de Dennis Cooper intitulé Winchester Cathedral et énoncé tour à tour par trente-six voix préenregistrées.

Stéphane Calais, photo Martin Argyroglo courtesy Frac Champagne-Ardenne / Domaine Pommery
Maintenant/ Now, Stéphane Calais, 1997
S’inscrivant dans la continuité de la photographie conceptuelle, la New-Yorkaise Lisa Oppenheim s’intéresse notamment à l’histoire de la photographie  : à ses pionniers comme à l’évolution de ses techniques. Pour la série Smoke, elle s’est appuyée sur des images de feux – causés par des catastrophes naturelles, industrielles ou des bombardements – empruntées aux archives de l’Imperial War Museum de Londres ou prélevées sur la plate-forme Internet Flickr, à partir desquelles elle a créé des négatifs numériques, avant de mettre en place un processus singulier et inédit de développement. Un travail qui voit passé et présent se nourrir l’un l’autre.

Lisa Oppenheim, photo Martin Argyroglo courtesy Frac Champagne-Ardenne / Domaine Pommery
Smoke, Lisa Oppenheim
Pour la plasticienne allemande Lothar Hempel, l’espace d’exposition est semblable à une scène sur laquelle le spectateur est invité à monter pour se faire acteur d’une narration, souvent contradictoire, aux ramifications historiques, sociales, politiques ou culturelles des plus variées. L’installation Instrument est présentée comme étant une sorte de place de marché. La photographie grand format d’une jeune asiatique du peuple Hmong y est entourée de «  marchandises  » les plus diverses – petites sculptures, pierres, fleurs séchées, etc. – suspendues à des fils reliant des poteaux en métal noir et se déployant dans l’espace à la manière d’une toile d’araignée. Superstition et pragmatisme sont ici au cœur du débat.

Lothar Hempel, photo Martin Argyroglo courtesy Frac Champagne-Ardenne / Domaine Pommery
Instrument, Lothar Hempel, 2012-2013
Sylvie Auvray crée ses sculptures à partir d’objets glanés sur des marchés, dans des brocantes ou sur Internet, les sortant de l’oubli pour leur offrir une nouvelle vie dans son univers singulier. Souvent présentées en groupes, pour les plus petites, elles affichent crânement leurs surfaces recouvertes de multiples couches de plâtre et de couleurs ruisselantes. Alignés tels des «  masques  » sur la paroi de craie d’un tunnel, ces personnages multicolores et désordonnés affichent pour l’un un visage humain, pour l’autre un faciès improbable, voire la gueule d’un animal hybride, titillant, dans un élan commun, notre imagination.

Sylvie Auvray, photo Martin Argyroglo courtesy Frac Champagne-Ardenne / Domaine Pommery
Vue de l’exposition@Expérience Pommery #11, Une Odyssée :@30 ans du Frac Champagne-­Ardenne, Sylvie Auvray
Le couple germano-britannique formé par Anna Blessman et Peter Saville présente Purple BoxHappy Ending Bar, deux installations témoignant de leur observation attentive de notre société et de sa culture visuelle. Leur démarche s’articule autour de la volonté d’aborder l’art contemporain comme une philosophie sociétale, davantage qu’en relation avec l’idée même de forme. Forts du constat selon lequel, aujourd’hui, toutes les disciplines artistiques s’entrecroisent, ils estiment que ce n’est pas par l’objet, mais bien à travers l’échange, que l’on peut faire l’expérience du monde actuel.

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