Marché de l’art – Singapour nouvel épicentre de l’art

Art Stage Singapore 2011

« En janvier à Singapour » sera désormais le mot d’ordre des acteurs du marché de l’art ! Après Bâle, Miami, Shanghai et Paris, Lorenzo Rudolf, le pape des foires d’art contemporain, a concocté pour la cité-Etat une manifestation de calibre international avec laquelle il faudra dorénavant compter. ArtsThree donne la parole à trois collectionneurs qui ont fait le voyage.

Singapour tiendrait-il enfin sa foire d’art contemporain et de design ? Avec l’achèvement de Art Stage Singapore 2011, le 16 janvier dernier, on peut y croire. Le plus petit Etat d’Asie du Sud-Est avait cherché plusieurs fois, depuis 2007, à créer sur son sol un rendez-vous incontournable de l’art contemporain en Asie. Mais sans s’inscrire dans la durée, alors que le marché d’art asiatique prenait son essor et que d’autres foires, notamment celles de Hong Kong, New Delhi, Séoul et Tokyo devenaient pérennes.

Cette fois-ci, avec une édition inaugurale qui a réuni 32 000 visiteurs et 121 galeries issues de 26 pays au gigantesque Marina Bay Sands, les organisateurs ont de bonnes raisons d’être satisfaits. A commencer par le directeur, Lorenzo Rudolf, valeur sûre des foires internationales auquel on doit le renouvellement dans les années 1990 du concept d’Art Basel et plus récemment l’idée d’associer comme « curator » des collectionneurs, designers ou architectes à ArtParis. « Il était important que nous créions une foire de qualité avec une forte identité asiatique qui permette de placer Singapour sur la carte mondiale de l’art », a-t-il affirmé, en conclusion des quatre jours de Art Stage Singapore.

Le choix de Lorenzo Rudolf comme directeur ne laissait pas de doute sur la volonté des promoteurs de cet événement d’en faire l’emblème de la conversion à l’art de Singapour. Car la cité-Etat a bel et bien décidé de troquer son image de ville aseptisée dédiée à la finance et au shopping contre celle, autrement raffinée, de haut lieu de la culture. Cette mutation, à y regarder de plus près, œuvre depuis plusieurs mois, comme en témoignent l’existence du festival Singapore Art Show, de la Biennale et l’explosion des investissements dédiés à la création de musées et autres lieux dévolus à l’art. Pour Art Stage Singapore, l’appui du gouvernement à cette initiative privée s’est traduit par la mise à disposition de certaines institutions, tels le Bureau économique, le Conseil national pour l’art, le Bureau du patrimoine et le Bureau du tourisme.

Pour convaincre le monde de l’art contemporain de venir à Singapour, Lorenzo Rudolf s’est appuyé sur une idée maîtresse, développée pour Art Basel : les premiers clients d’une foire d’art sont les collectionneurs. Ainsi a-t-il intégré des collectionneurs locaux et régionaux à la réflexion. Le résultat a été au moins à la hauteur des attentes du collectionneur français Sylvain Levy : « Je suis heureusement surpris par le caractère à la fois intéressant et rafraîchissant de cette foire. Ce fut un véritable voyage-découverte de la créativité asiatique et de la scène artistique de ce continent. J’ai trouvé le travail des artistes indonésiens spécialement fascinant. Un artiste a particulièrement arrêté mon regard, le singapourien Jane Lee. Personnellement, cette foire a été un grand succès et j’espère y revenir l’année prochaine. »

Dans le but de mettre en relation l’Occident et l’Asie, l’organisation a également expliqué que le choix du mois de janvier était judicieux à double titre : permettre de bénéficier d’un créneau libre sur l’agenda de l’art contemporain et de tirer avantage d’une période où les Européens et les Américains ont tendance à voyager.

Des ventes de bonne tenueLorenzo Rudolf affirmait, avant le début de la foire, limiter le nombre de galeries présentes (121, dont la moitié de la région Asie-Pacifique) pour essayer de garantir à chacune une réussite commerciale. En tout cas, la plupart de celles présentes cette année auraient, selon les organisateurs de la foire, d’ores et déjà demandé à revenir l’année prochaine. Au sommet des ventes, on trouve le triptyque Snow, Moon, Flower de l’artiste japonais Takashi Murakami, adjugé pour 2,2 millions de dollars américains ; quatre sculptures de bronze (Wind, Fire, Thunder et Rain) de la série Soul Guardian, de l’artiste chinois Li Chen, pour 480 000 dollars ; Posie Musgrau, du peintre chinois Mao Yan, vendu à plus de 100 000 dollars dès la première heure de la foire. Un rang en dessous, parmi les artistes asiatiques, notons les ventes de Three Dead Trees, de la peintre philippine Geraldine Javier, pour 55 000 dollars ; de Cul-de-sac, de l’artiste multisupport indien Ranbir Kaleka pour 54 000 dollars ; ou encore des sculptures Chimerative et Centauree, de l’artiste singapourien David Chan, pour 58 000 dollars.
Subodh Gupta courtesy The Lekha and Anupam Poddar Collection
Rani, Subodh Gupta, 2001

Les galeristes, privés du premier rôle dans la conception de Lorenzo Rudolf, ne lui en tiennent apparemment pas rigueur. Bien au contraire, même, pour Pascal de Sarthe, propriétaire de Sarthe Fine Art et présentant à Singapour une mise en scène de l’artiste-photographe David LaChapelle : « La grande expérience de Lorenzo Rudolf (…) a été l’élément clé qui m’a décidé à participer à Art Stage Singapour. Je suis extrêmement satisfait du déroulement de cette foire et je suis heureux d’annoncer que nous avons vendu tous les travaux de LaChapelle. »

Parmi les artistes asiatiques dont les œuvres étaient exposées à Singapour, et dont certains étaient présents à la foire, citons Takashi Murakami (Japon), Zeng Fanzhi (Chine), Yoshitomo Nara (Japon), T.V. Santhosh (Inde), Jitish Kallat (Inde), Agus Suwage (Indonésie), Ronald Ventura (Philippines), I Nyoman Masriadi (Indonésie), Subodh Gupta (Inde), Yayoi Kusama (Japon), Ai Weiwei (Chine). L’artiste Shen Shaomin (Chine) s’est aussi dit « très impressionné par les nombreux événements annexes à la foire, dont le Collector’s Stage ».

Car Art Stage Singapore a proposé, en marge de la foire, des conférences sur l’art, un espace réservé aux jeunes galeries (Project Stage), et une exposition de pièces majeures de l’art asiatique détenues par des collectionneurs privés, le Collector’s Stage : Asian Contemporary Art from Private Collections, organisée en coopération avec le Singapore Art Museum (voir encadrés).

Si, comme Lorenzo Rudolf l’a répété, « Singapour a la claire intention de devenir le cœur asiatique de la scène internationale de l’art contemporain, et a pour but de faire de Art Stage Singapore, dans les cinq ans qui viennent, un événement clé sur le calendrier mondial », le départ encourageant devra être confirmé par la seconde édition prévue du 12 au 15 janvier 2012.

Quand les collections privées sortent de l’ombre

Selon les mots du directeur de Art Stage Singapore, en organisant une grande exposition d’œuvres d’art détenues par des collectionneurs privés, la foire d’art contemporain de Singapour a réalisé une première en Asie : rendre accessible au grand public des pièces maîtresses d’artistes locaux. En effet, peu de musées asiatiques possèdent l’envergure de ceux d’Europe et des Etats-Unis et ils ne sont donc quasiment jamais acheteurs sur le marché de l’art. Des collectionneurs privés qui ont prêté certaines pièces de leur collection se sont exprimés à l’occasion du Collector’s stage 2011.

Dr Oei Hong Djien

OHD Museum collection, Indonésie

Depuis quand êtes-vous collectionneur d’œuvres d’art ?

Je voudrais d’abord préciser que, pour moi, collectionner n’a pas la même signification qu’acheter des œuvres d’art. Un collectionneur continue à acheter bien qu’il manque de place pour entreposer ses acquisitions. Je me souviens même de la première, bien que fort insignifiante. C’était en 1965.

Quels artistes collectionnez-vous ?

Je m’intéresse exclusivement à l’art moderne et contemporain indonésien. J’agis ainsi pour soutenir les artistes indonésiens depuis que le gouvernement ne le fait plus.

Pourquoi participer au Collector’s Stage ?

Je pense que les œuvres d’art de qualité doivent être montrées au plus grand nombre. Dans le cas contraire, c’est dommage et pour les œuvres d’art et pour les artistes. J’ai d’ailleurs ouvert dans cet esprit un musée privé, le OHD Museum, pour exposer l’art moderne et contemporain d’Indonésie.

Que pensez-vous du marché de l’art asiatique, du marché mondial et de leurs avenirs respectifs ?

Le marché asiatique a un avenir prometteur mais il demeure encore à ce jour un marché émergent doté d’un grand potentiel. Je pense que le marché mondial d’art va glisser progressivement vers l’Asie, avec la Chine en tête. A l’avenir, on assistera à un meilleur équilibre entre l’Asie et l’Occident

Voyagez-vous en Europe pour des raisons liées à l’art contemporain ?

Oui, beaucoup, à Londres, à Paris, en Italie, aux Pays-Bas, en Espagne, en Allemagne, à Vienne, à Saint Petersburg, à Helsinki, à Budapest, à Bâle, à Athènes.

ohd-artmuseum.blogspot.com

Luo Xu courtesy Yuz Foundation Collection
Choir, Luo Xu, 1999 – 2002
Art Stage Singapore 2011

Lekha et Anupam Poddar

The Lekha and Anupam Poddar Collection, Inde

Handiwirman Saputra courtesy OHD Museum Collection
Sofa, Handiwirman Saputra, 2004

Depuis quand collectionnez-vous des œuvres d’art ?

Nous sommes collectionneurs d’art contemporain depuis plus de deux décennies. Notre collection a débuté dans les années 1980 avec des travaux de l’école du Bengale, le Progressive Artists Group.

A quelle zone géographique vous intéressez-vous ?

Nous suivons l’évolution des mouvements avant-gardistes et expérimentaux en Inde. Notre collection comporte des œuvres sur des supports multiples, aussi variés que la peinture, la sculpture, les installations interactives, la vidéo et la photographie. Nous avons également intégré au cœur de notre collection des représentations du folklore indien et des traditions tribales. Nous suivons de plus en plus d’autres pays du sous-continent indien (Pakistan, Sri Lanka, Bangladesh), d’Asie centrale et l’Iran.

Comment choisissez-vous les artistes que vous collectionnez ?

Nous nous efforçons, à travers notre collection, de rendre compte du témoignage sur notre époque que représentent les travaux des artistes, à la fois dans leur approche des différents sujets contemporains, leur point de vue, leur adaptation aux techniques.

Est-ce une première pour vous d’exposer une partie de votre collection privée ?

Non. Nous avons créé la Devi Art Foundation en 2008 pour encourager le dialogue entre les différentes expressions artistiques en organisant des expositions à partir de la collection. Nous organisons à ces occasions des débats et des conférences pour réduire le fossé séparant certaines créations artistiques du large public.

Que pensez-vous de l’évolution du marché asiatique de l’art contemporain, de celle du marché mondial, et de leurs perspectives à chacun ?

Nous nous retiendrons de parler du marché de l’art. Ce qui nous porte vraiment, ce sont les possibilités illimitées offertes par l’art et les dialogues que l’on peut encourager à travers lui.

www.deviartfoundation.org

Yoshitomo Nara + graf courtesy Yuz Foundation Collection
Yogya Bintang House Mini, Yoshitomo Nara + graf, 2008
Jitish Kallat courtesy Arario Gallery, Cheonan, Seoul
Collidonthus, Jitish Kallat, 2007

Sylvain Levy

Dsl collection, France

Shilpa Gupta courtesy The Lekha and Anupam Poddar Collection
Blame, Shilpa Gupta, 1999

Depuis quand collectionnez-vous

des œuvres d’art ?

Depuis plus de 25 ans. Nous avons commencé notre collection par des artistes occidentaux, comme Bacon, Dubuffet, Soulages. Aujourd’hui, nous possédons encore des œuvres de Valdes, de Rauschenberg et d’autres.

Sur quelle zone géographique vous concentrez-vous ?

Depuis 2005, nous nous intéressons à l’art contemporain chinois. Il reflète les transformations colossales que la société chinoise est en train de vivre. Par ailleurs, il a à peine 35 ans. Collectionner aujourd’hui revient à collectionner l’histoire de l’art contemporain chinois.

Quels genres d’artistes collectionnez-vous ?

Nous possédons 160 œuvres, créées par 100 artistes. Plus de 40 % d’entre eux ont moins de 35 ans. Nous les choisissons avant tout en fonction de leur créativité, leur habilité, leur vision de la société chinoise. Après cela, l’émotion que nous ressentons est aussi primordiale. C’est elle qui distingue une œuvre d’art d’un simple bien de consommation.

Pourquoi avez-vous exposé une partie de votre collection à Singapour ?

Notre première priorité est de rendre visibles les artistes et leurs œuvres. Pour ce faire, nous nous servons de tous les moyens disponibles, des expositions à l’Internet.

Que pensez-vous du marché de l’art asiatique, du marché mondial et de leurs avenirs respectifs ?

La tendance est orientée à la hausse en termes de volume et de prix. Néanmoins, il ne faut pas oublier que chaque artiste possède son propre marché, qui n’est pas nécessairement lié au marché mondial ou à celui des autres artistes. Cela est valable pour le marché asiatique comme pour le marché mondial. De même, si vous estimez que la Chine représente le futur, alors l’art chinois sera aussi le futur.

Voyagez-vous en Europe pour des raisons liées à l’art contemporain ?

Nous voyageons beaucoup en Europe, surtout pour donner des conférences et des séminaires sur l’art contemporain chinois dans les universités.

3d.eeart.com/dsl

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