Richard Serra à Paris et Bilbao – L’expérience de la gravité

Richard Serra courtesy galerie Gagosian, Paris

Ses œuvres ne sont pas à contempler mais à expérimenter. Leurs courbes élégantes, leurs torsions complexes et leurs verticales épurées parsèment les espaces public du monde entier et illustrent la question inlassablement posée par Richard Serra de la relation de ses sculptures d’acier au lieu, comme au spectateur. Moins connus du grand public, ses dessins en noir et blanc constituent pourtant un autre pan essentiel et autonome de sa démarche créatrice. La galerie Gagosian leur dédie actuellement une exposition à Paris, tandis que le musée Guggenheim de Bilbao, en Espagne, offre une nouvelle lecture des œuvres sculptées en regard des travaux de Brancusi, qui ont profondément influencé l’artiste américain à ses débuts.

«  Je dessine tout le temps, tous les jours. C’est quelque chose que je fais depuis mon enfance  », confiait l’artiste en avril dernier, au magazine culturel américain en ligne Artinfo, à l’occasion d’une visite commentée de sa toute première rétrospective de dessins présentée au Metropolitan Museum of Art de New York.

Né à San Francisco en 1939, Richard Serra est le second d’une fratrie de trois garçons qui grandissent sur les bords sablonneux du Pacifique. Gladys, leur mère, est d’origine russe et leur transmet son goût pour la lecture. Tony, leur père, est un immigré espagnol qui travaille sur les chantiers navals de la baie. Les gigantesques navires et l’émerveillement suscité par les mises à l’eau, auxquelles les enfants assistent, occupent une place privilégiée dans les souvenirs de l’artiste. C’est notamment là, pense-t-il, que prend source sa fascination pour la gravité, les notions de poids et de masse, de plan et d’espace, qu’il explore sans relâche à travers la sculpture comme le dessin, mode d’expression qu’il affectionne depuis l’âge de 4 ans.

Chaque soir, l’enfant s’applique à crayonner, encouragé par ses parents qui ont aussi mis en place des petits jeux quotidiens destinés à développer et entretenir la culture générale des trois frères. «  L’éducation était pour eux la clé de notre avenir.  »* En deuxième année de primaire, une maîtresse improvise une exposition des travaux du jeune dessinateur. A compter de ce jour, sa mère prend l’habitude de le présenter comme Richard «  l’artiste  ». «  Cela m’a forcément donné confiance en moi ! J’y ai également vu un appel du destin.  »

L’influence de Brancusi

En 1957, il entreprend des études de littérature à l’université de Berkeley, puis sur les bancs de celle de Santa Barbara, en Californie. Parallèlement, le jeune homme exerce divers petits boulots dans des aciéries afin de financer sa scolarité. Quatre ans plus tard, son master en poche, il rejoint Yale (dans le Connecticut) pour y étudier les Beaux-Arts – et plus particulièrement la peinture – pendant trois années. Robert Rauschenberg, Ad Reinhardt et Frank Stella – deux précurseurs du minimalisme – comptent parmi les intervenants. A 25 ans, Richard Serra décroche une bourse et embarque vers l’Europe pour un séjour qui se révélera être, sinon initiatique, pour le moins déterminant. Il passe plusieurs mois à Paris, où il visite la reconstitution de l’atelier de Constantin Brancusi au Musée national d’art moderne. L’œuvre du maître, disparu sept ans plus tôt, l’interpelle, l’attire au point qu’il revient, chaque jour, s’y abreuver et coucher ses réflexions sur son carnet de croquis. Le champ de la sculpture s’impose alors à lui. En 1965, il part pour Florence. C’est à Rome, un an plus tard, qu’il présente pour la première fois son travail en galerie.

* Certaines citations sont extraites du site Joy2learn.org, qui propose plusieurs vidéos dans lesquelles Richard Serra s’exprime sur son parcours et son travail.

Richard Serra, photo Nancy Lee Katz courtesy Serra Studio, New York
Richard Serra, 1987
Richard Serra, photo Erika Ede courtesy musée Guggenheim de Bilbao
The Matter of Time, 8 sculptures en acier, dimension totale variable, Richard Serra, 1994-2005
1966 est aussi l’année de son retour à New York, où il choisit de s’établir. Parmi ses amis figurent Carl Andre, Eva Hesse, Sol LeWitt et Robert Smithson, l’un des initiateurs du Land art – qui se propose de transformer l’environnement en une composante à part entière de l’œuvre. La scène artistique new-yorkaise foisonne alors d’idées et de concepts novateurs, selon lesquels la sculpture doit par exemple descendre de son socle et la peinture se libérer du chevalet. Richard Serra participe aux réflexions en cours, il s’essaie à plusieurs matériaux atypiques tels le caoutchouc, la fibre de verre ou le tube de néon. Le plomb, également, qu’il projette sous forme liquide dans des angles ou au pied de murs (Splashings, 1968-1970). Puis vient l’acier. Ses sculptures se font plus imposantes, monumentales, et vont peu à peu s’inscrire directement dans le paysage, en général urbain. «  Il faut comprendre que jusque dans les années 1960, la plupart des sculptures étaient figuratives et présentées sur un socle, rappelle-t-il. Une fois descendue de ce piédestal, la discipline a dû composer avec l’espace dans sa relation au temps, au mouvement. L’arrivée des minimalistes a permis une véritable prise en compte de l’environnement et un renouveau de l’interprétation d’un objet exposé.  »

Promoteur de l’art dans l’espace public

Inlassablement, l’œuvre de Richard Serra joue sur les contrastes pour interroger les notions de force, de masse, d’équilibre, et inviter le public à vivre une expérience qui souvent sort du champ visuel. «  Je voulais très tôt ouvrir encore la discipline et amener le spectateur à se déplacer à l’intérieur, à travers et tout autour de mon travail.  » Cette relation de l’œuvre au lieu, à l’espace, et le rapport qui en découle avec le visiteur sont depuis plus de 40 ans maintenant au cœur de la démarche de l’artiste américain, qui est aussi considéré comme l’un des acteurs essentiels du débat jamais refermé sur l’art dans l’espace public. Parfois à ses dépens, d’ailleurs, comme en témoigne la triste fin de Titled Arc – fruit d’une commande de l’Etat fédéral –, démontée après huit années d’une bataille judiciaire déclenchée et gagnée par les riverains d’une place de Manhattan sur laquelle elle avait été installée en 1981.

A Bilbao, une mise en résonnance

Le musée Guggenheim de Bilbao présente, jusqu’au 15 avril 2012, Brancusi-Serra, une exposition qui met en résonnance les œuvres des deux hommes tout en explorant les notions d’espace et de temps qui les caractérisent. Une trentaine de sculptures de Constantin Brancusi sont ainsi présentées aux côtés d’un nombre équivalent de pièces de Richard Serra, témoignant de l’évolution de la démarche de ce dernier au fil du temps. L’accent est notamment mis sur l’effet produit par les différentes matières utilisées  : marbre, bois, ciment, plâtre ou bronze dans le cas de Brancusi ; acier, caoutchouc, plomb ou tubes de néon dans celui de Serra.

Richard Serra courtesy galerie Gagosian, Paris
July #7, paintstick on handmade paper @ (116.8 x 94.3 cm), Richard Serra, 2011
Richard Serra, collection de l'artiste, photo Serra Studio, New York
Circuit-Bilbao, acier, quatre plaques @ (240 x 1.150 x 3 cm chacune), Richard Serra, 1972
Lorsqu’il est questionné sur les correspondances entretenues entre son dessin et sa sculpture, Richard Serra tient à préciser que le premier n’est jamais un préalable à la seconde, que les deux champs d’expression sont autonomes. Ils partagent cependant des préoccupations communes : «  La gravité est un principe que je développe dans ma sculpture, mais elle joue aussi un rôle dans la plupart de mes dessins  », conçus eux aussi comme des espaces dans lesquels le spectateur est invité à entrer et à circuler. «  Je n’ai jamais cessé d’explorer cette voie. Elle s’est ouverte pendant un voyage au Mexique entrepris lorsque j’avais une vingtaine d’années.  » Le jeune homme s’était à l’époque rendu en auto-stop jusqu’à Guadalajara, dans le centre du pays, pour y découvrir la peinture des muralistes Orozco et Siqueiros : «  Ils s’appuyaient sur le réalisme social pour réinterpréter l’architecture. (…) L’un perforait le plafond, l’autre mettait le feu à une colonne de pierre par la simple magie du pinceau et du trait. C’était bien plus intéressant que les représentations picturales enfermées dans un cadre. Ce sont eux qui m’ont convaincu de l’interaction possible entre le dessin, l’architecture et le public.  » Contrairement aux deux peintres mexicains, l’Américain n’utilise d’autre teinte que le noir, qu’il considère comme une «  matière  » à part entière, «  capable d’absorber la lumière  » et, en tant que telle, «  le meilleur moyen d’articuler une composition  ».

L’artiste garde toujours un carnet de croquis à portée de main : «  Plus vous dessinez et mieux vous voyez. C’est à mon sens la façon la plus efficace de maintenir au quotidien cette coordination nécessaire entre le geste et le regard. Et si regarder est une façon de penser, de réfléchir, dessiner en est pour moi une autre, complémentaire autant qu’indispensable. »

Richard Serra, collection de l'artiste, photo Serra Studio, New York
1,2,3,4,5,6,7,8, acier laminé, huit plaques (184.5 x 400 x 5.1 cm, chacune), Richard Serra, 1987

GALERIE

Contact
Crédits photos