A la Maison rouge à Paris – Œuvres à l’appui

Quelque 1 200 œuvres de 800 artistes dessinent un large ruban recouvrant les murs sur plus de 200 mètres. Toutes font partie de la collection d’Antoine de Galbert, né en 1955 à Grenoble, qui célèbre ici de la plus belle des manières les dix ans de sa fondation. Si ce Mur n’est pas sans rappeler d’anciennes galeries de peintures, telles qu’elles furent saisies par David Teniers au XVIIe siècle, par exemple, il laisse le visiteur émerveillé, enchanté et habité du sentiment qu’il se passe sur les cimaises de la Maison rouge quelque chose d’essentiel qui dépasse de loin le propos et le concept. Plus que jamais, dès lors, l’exercice critique invite le lecteur à se déplacer et à faire par lui-même l’expérience d’un tel déploiement, assurément l’un des plus émouvants de ces dernières années.

Le propos est celui d’un collectionneur. Celui d’Antoine de Galbert, qui ouvre en 1987 une galerie d’art, à Grenoble, dont l’activité commerciale sera vite dépassée par l’appétit et le plaisir de la collection. De cette période et des années qui suivent, la galeriste Béatrice Soulié se souvient  : «  Il était jeune, fougueux, passionné à l’extrême. Il défendait des artistes comme Philippe Dereux (1918-2001), aimait faire découvrir de jeunes talents. Il n’a jamais acheté selon les modes, mais selon ses goûts, auprès de grands marchands comme de plus modestes. C’est pour cela que son approche est si singulière. C’est quelqu’un d’authentique, pour qui j’ai beaucoup d’admiration.  » Authentique et habité, portant l’œuvre d’art autant qu’il est porté par elle, même s’il avoue une certaine dynamique compulsive à la source de sa collection. Le Mur est une présentation de celle-ci, proposée à l’occasion des dix ans de la fondation portant son nom – reconnue d’utilité publique en 2003 et inaugurée en 2004 –, devenue l’un des hauts lieux de la culture contemporaine parisienne. Généreux et fantaisiste, l’ensemble marie les techniques et les supports pour former une installation monumentale, se déroulant à la manière des chronologies de notre enfance. Quelque 1 200 peintures, sculptures, assemblages, photographies, néons, collages et dessins de 485 artistes, vivants pour la plupart – auréolés des présences de feus Hans Bellmer, Bernard Réquichot, Jean Rustin ou encore Philippe Dereux –, cohabitent sur trois mètres de haut et 278 mètres de long.La vie vue sans écran

Le concept s’affranchit, quant à lui, de la tendance générale. Il met à l’épreuve le principe d’énumération descriptive souvent inhérent à la critique d’art. Car il est, bien entendu, impossible de citer toutes ces mentions, tout comme il était inconcevable d’insérer des cartels au cœur de cette mosaïque impeccablement agencée  ; de la même manière, le visiteur ne pourra tout voir et tout observer attentivement. A l’heure de la prolifération curatoriale, c’est un logiciel, ici nommé G = E(g(X)) = ƒg(x)fx(x)dx, qui est l’auteur de la sélection et de sa présentation. La Maison rouge précise que G = E(g(X)) = ƒg(x)fx(x)dx n’était «  renseigné  » que du «  format  » des pièces, «  (…) indifférent à tout autre aspect de l’œuvre que les dimensions du cadre, puisque la mission qui lui est confiée consiste à proposer la répartition optimale des “éléments” pour qu’ils rentrent tous dans la surface d’accrochage.  » Le mélange est toutefois savant et cultivé. Les œuvres d’une collection ont toujours un point commun, un liant, à savoir la personne qui les réunit. On parcourt en beauté le corps et ses tourments, la névrose et l’angoisse ou la peur et la mort, mais aussi l’horreur du vide, l’humour, la déviance, le tragique, la jubilation, l’extase, la sexualité. C’est la vie, vue sans écran et abordée artistiquement à la manière de visions heureuses ou malheureuses, sans filtre, sans utopie ni idéalisme, appréhendée à travers l’excellence technique et le savoir-faire des artistes représentés. La vie où le seul salut possible est celui de l’enchantement par la beauté. On se promène au cœur de ce lieu situé au 10, boulevard de la Bastille pour oublier les limites de l’espace physique et entrer dans un univers qui affirme sa toute puissance créatrice, transfiguratrice.

Photo Ch. Waligòra, courtesy la Maison rouge
Vue de l’exposition le Mur (détail), 2014
L’absence de cartels – ils sont téléchargeables sur tablettes numériques et smartphones – achève par ailleurs d’en finir avec ce qui auréole désespérément la perception que l’on a de l’objet d’art, à savoir le nom, l’historicité, la valeur sur le marché. Nous aurons fait la visite sans, vu à peu près 872 merveilles et reconnu une vingtaine d’artistes. L’expérience vaut le détour pour chacun – quel que soient ses connaissances – et répond à une question que beaucoup oublient trop souvent de se poser  : que sait-on véritablement de l’art de notre époque  ? Un tel parti pris invite à regarder au-delà de tout savoir et de laisser advenir en nous l’écho que forme telle ou telle invention. Pas de commissaire, pas de noms, pas de cartels. Que reste-il  ? L’œuvre et le regardeur. Une approche phénoménologique défendue, déjà, par Olivier Kaeppelin dans le cadre de l’exposition Face à l’œuvre, marquant jusqu’au 11 novembre le cinquantenaire de la Fondation Maeght. Peut-être assistons-nous à la première vraie, voire efficace, remise en cause d’une approche qui, depuis un peu plus de vingt ans, soumettait l’œuvre aux rouages économiques qu’elle ne faisait plus qu’alimenter. Faut-il y voir une subtile stratégie  ? Quoiqu’il en soit, Le Mur est une des expositions qui nous apprendront le plus sur l’art d’aujourd’hui et sur ses flirts délicieux avec l’irraisonnable.

A travers sa collection, Antoine de Galbert a su réunir les champs segmentés de l’art brut et singulier, qui utilise des matériaux souvent naturels, organiques, et de l’art contemporain, qui se caractérise notamment par l’emploi des matériaux industriels et la disparition de la facture. On dit parfois «  sortir des sentiers battus  ». A la Maison rouge, l’art délivre plus que jamais sa capacité à transformer le regard souvent simpliste et réducteur que nous portons sur le monde. Il est ici une extraordinaire ouverture, crée un espace mental où l’homme se voit tel qu’il est, sans gloire et sans artifices, ni bon, ni mauvais, mais tout simplement et terriblement humain, avec toute la complexité que cela suppose. Sur «  les sentiers sinueux  » de l’esprit du collectionneur, nous oublions tous les repères qui sont habituellement les nôtres, pour se sentir gagné par l’éclat de la profusion qui, paradoxalement, aide à faire le vide. Car au-delà du caractère autobiographique, dont on se doute qu’il compte peu pour lui, Antoine de Galbert est en train d’écrire, non pas une histoire de l’art singulier ou d’un art singulier à laquelle on pouvait naïvement s’attendre, mais bien une singulière histoire de l’art qui s’inscrit sous nos yeux de la plus belle manière qui soit, c’est-à-dire œuvres à l’appui.

Photo Ch. Waligòra, courtesy la Maison rouge
Vue de l’exposition le Mur, 2014

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