Oscar Rabine à Cannes – Les caprices du destin

Exilé malgré lui, son âme slave a choisi de mêler natures mortes et paysages pour mieux raconter la condition humaine. Entre zakouski, hareng et café, gazette en cyrillique, vodka et pain Poilâne, Oscar Rabine conjugue hier et aujourd’hui à l’éternel présent. La galerie Vieceli, à Cannes, accueille pendant tout le mois d’août une rétrospective de son travail – depuis la fin des années 1950 à nos jours – conçue par Marc Ivasilevitch. Un ouvrage, Oscar Rabine, peintures, est édité en parallèle dans lequel collectionneurs, écrivains et journalistes livrent le témoignage de leur rencontre avec le peintre et son œuvre. A cette occasion, nous mettons en ligne le portrait d’Oscar Rabine écrit pour Cimaise (290).

«  Je suis conscient que ma peinture ne représente pas une découverte, mais elle est mon monde, mon chant, qui ne ressemble à aucun autre. » Depuis plus de cinquante ans, Oscar Rabine construit une œuvre saisissante, émouvante, loin des modes et des chapelles. Son appartement atelier ouvre sur le parvis de Beaubourg. Le peintre se tient légèrement en retrait. Sa voix alterne soie et acier en une texture insaisissable. Quand vient le tour du traducteur, il baisse les yeux, caresse les fleurs sauvages placées au centre de la table. Une façon d’être là, entre présence et distance.

Né à Moscou en 1928 de parents médecins, Oscar Rabine découvre la peinture dès l’enfance à la faveur de l’atelier d’arts plastiques ouvert dans son école. « Plutôt qu’en bonbons, je dépensais mon maigre argent de poche en pinceaux et tubes de couleurs pour continuer à peindre à l’huile à la maison. Je m’inspirais de cartes postales, des villages aux fenêtres illuminées, que j’essayais tant bien que mal d’agrandir. » Il a six ans quand son père meurt, quatorze lorsque sa mère est emportée par une hydropisie. Brusquement, il est livré à lui-même dans l’URSS en pleine guerre. L’adolescence s’étire dans la misère. L’éclaircie vient de la rencontre de son « seul maître », le peintre et poète Evguenyi Kropivnitzki. L’élève découvre des horizons inconnus. « Il mettait devant nous une nature morte, raconte-t-il dans son autobiographie*, un pichet, une pomme, disposés sur un tissu drapé, et il disait : “Dessinez.” Ensuite, il corrigeait ce que nous avions fait le moins possible et nous parlait d’histoire de l’art, de la peinture française, de Matisse, de Cézanne, des impressionnistes pas encore proscrits. » Il parfait sa formation à l’Académie des beaux-arts de Riga, puis à l’Institut Sourikov de Moscou.

A vingt-deux ans, Oscar Rabine épouse la fille de son mentor, peintre elle aussi, et s’installe à Lianozovo dans la banlieue moscovite. Son poste de contremaître aux chemins de fer donne droit à un logement exigu au sein d’un ancien baraquement de l’administration pénitentiaire. Sous ses ordres, une quarantaine de prisonniers pour charger et décharger les wagons de matériaux. Vingt-quatre heures au travail d’affilée, puis deux jours pour souffler. « Bien sûr, dès que j’avais du temps libre, je recommençais à vivre, donc à peindre. »* L’Artiste et les bulldozers, être peintre en URSS, avec la collaboration de Claude Day, Editions Robert Laffont, 1981.

Oscar Rabine, photo Lionel Hannoun
Oscar Rabine
Oscar Rabine, photo A&C Projects
Le jour du bain, huile sur toile, Oscar Rabine, 2008
Rabine trouve son style en mêlant natures mortes et paysages avec un sens unique de la mise en scène. Il puise dans son cadre de vie les sujets de ses compositions. Voies ferrées, hangars, palissades, décharges, lignes électriques… Des chats faméliques errent à la recherche de leur pitance. Au premier plan, bouteilles de vodka, harengs saurs, pages de la Pravda, qui irrigueront toute son œuvre. Les tourments chromatiques, bruns, gris, ocres, prisonniers d’une pâte chahutée, épaisse, compacte, accentuent l’impression de désolation matérielle, d’isolement moral. Seule une faible lueur brille parfois à travers les carreaux des baraquements.

Peu de figures humaines. Les personnages n’apparaissent qu’indirectement, sous forme de portraits et d’autoportraits, de timbres-poste, de documents officiels, de photos dans un journal ou encore d’icônes. Mini-tableaux dans le tableau. « C’est le double sens que je donne aux objets qui me permet le mieux de raconter la condition humaine. » La bouteille suggère la fuite dans l’alcool, le passeport témoigne de la privation de liberté, les cartes à jouer symbolisent les caprices du destin… La presse soviétique traite Oscar Rabine de « peintre des poubelles ». L’art officiel repose alors exclusivement sur le « réalisme socialiste ». Les peintres se doivent de glorifier le régime. « Les couleurs obligatoirement éclatantes, le rouge des drapeaux, le ciel toujours bleu, les dents blanches, les joues roses, destinés à frapper l’imagination, ne venaient pas sous mon pinceau, écrit-il. Peut-être était-ce une sorte de protestation subconsciente contre le mensonge et l’hypocrisie. » L’Union des artistes de l’URSS contrôle toutes les expositions. Le système condamne le peintre et ses amis à la clandestinité. Toute transgression peut mener au goulag.L’empreinte de l’âme russe

Pour montrer leurs toiles, les non-conformistes bravent pourtant les interdictions. « Les événements ont modelé mon existence malgré moi. » A Lianozovo, Oscar et Valentina ouvrent grand chaque dimanche les portes de leur baraquement. Etudiants, collectionneurs, journalistes et diplomates étrangers se pressent. A Moscou, les expositions « sauvages » prennent pour cadre des appartements privés. « Un petit groupe ne peut aller contre la machine idéologique. Ce n’était ni une bataille ni un combat, mais plutôt un cas de légitime défense. Si on vous coupe l’oxygène, il faut se débattre pour ne pas étouffer. Pour moi, l’art était vital. »

Son œuvre oscille entre mélancolie et ironie. Sobrement intitulée Une Chemise, offerte au vent sur une corde à linge, sa nuisette a gardé les formes d’un corps de femme et bouscule le tabou du sexe. Avec le prémonitoire Emigration, les isbas flottent dans un ciel tourmenté. Après le déménagement à Moscou, la ville fait irruption dans ses toiles. Mais les portraits des proches se substituent sur les immeubles aux calicots des dignitaires du Parti. Brimades, menaces, interrogatoires, arrestations. « Nous avons appris à avoir peur comme deux fois deux font quatre. » Seul réconfort pour Rabine : une renommée croissante de l’autre côté du rideau de fer. En 1965, la galerie Grosvenor organise à Londres sa première exposition personnelle. Le jour de l’inauguration, pour vivre à distance cette « merveilleuse aventure », le peintre et son épouse tapissent leur logement de photos des tableaux. La présentation d’œuvres non conformistes à ciel ouvert sur un terrain vague de Moscou, le 15 septembre 1974, est dispersée par les autorités à coup de bulldozers et de camions-citernes. L’indignation fait le tour du monde.

Oscar Rabine, photo A&C Projects
Paysage urbain avec dix euros@et des muguets, huile sur toile, Oscar Rabine, 2011
Oscar Rabine, photo A&C Projects
Icône, baraque en hiver à Lianozovo, huile sur toile, Oscar Rabine, 2004
1978. Grâce à un visa difficilement accordé, Oscar Rabine, sa femme et son fils voyagent à Paris. Ils pensent rester six mois, un an peut-être. Mais le gouvernement soviétique profite de cette escapade pour déchoir le peintre de sa nationalité. A cinquante ans, il est contraint à l’exil. « Un choc. Tout était si nouveau pour moi que  j’ai  eu  l’impression  d’entamer  une  autre vie. » Il obtient la nationalité française en 1985. Libre de rentrer au pays depuis la chute de l’URSS, il préfère rester en France. « Ces quelque trente ans ici se sont écoulés comme une seule journée. »

Sa palette a gagné en clarté, sa gamme de couleurs en richesse, sa matière en légèreté. Paris est devenu sa muse. Les façades de Montmartre, de guingois, tiennent du bateau ivre. Le métro aérien, en équilibre, danse la sarabande. Le peintre joue en français avec les mots des journaux. Gauloises, saucisson, Kronenbourg, Marlboro, cassoulet, côtes-du-Rhône… Les objets du quotidien, toujours soulignés au cerne noir, intègrent les symboles tricolores.

Au début des années 1990, Oscar Rabine revisite la technique du collage. Il fait éclater les cadres, brouille les masses picturales. Fragmenté en facettes, le dessin intègre des bouts de bois, des photos, des éclats de Plexiglas. Une parenthèse sans doute moins aboutie. L’artiste est depuis revenu à une facture plus classique dans laquelle, avec la maturité, la subtilité des compositions s’est perfectionnée. Enchevêtrement des plans, disproportions subjectives, jeux d’échelle, déformations expressives. Tous ses tableaux français gardent l’empreinte de l’âme russe. Présent et passé se télescopent. Au-dessus de Paris, le ciel gris évoque l’infini des plaines de Russie. Tableau à deux étages juxtapose village soviétique et boutiques parisiennes. Ici, un char, une meute de loups en mémoire des heures sombres. Là, des poupées russes comme un sourire. Derrière ses Bouquinistes des quais de Seine, en guise de péniche, un hareng géant glisse sur le fleuve. Dans Signal et Vache qui rit, les influences se répondent. Hareng et café, gazette en cyrillique, vodka et pain Poilâne. A l’horizon, des isbas fument sous la neige. Dans un wagon, l’emblème du fromage hexagonal.

« La France m’a donné un nouvel univers mais le monde d’hier reste présent dans mon cœur. » Oscar Rabine déplie son imposante silhouette pour révéler un triptyque récent. A gauche, Lianozovo et le visa soviétique. A droite, Moscou et le passeport russe. Sur le panneau central, l’esquisse du Sacré-Coeur, sa carte d’identité française. Au cœur du tableau, sa palette et ses pinceaux. Le résumé d’une vie. L’hommage à la création. Exigeante, captivante, dévorante, elle semble pour cet octogénaire, qui peint chaque jour, comme un secret de jouvence.

Oscar Rabine, photo A&C Projects
Signal et Vache qui rit, huile sur toile, Oscar Rabine, 2002
Quelques dates

1957> Festival mondial de la Jeunesse à Moscou. Après la mort de Staline (1953), intervient le « dégel » khrouchtchévien. La manifestation sonne pour Oscar Rabine comme « une révélation, une libération ». Pour la première fois, il peut admirer « en vrai » des œuvres occidentales contemporaines. Il expose un monotype représentant un bouquet champêtre qui lui vaut un diplôme d’honneur. Cette récompense lui permet de quitter son emploi aux chemins de fer pour travailler dans un atelier de décoration.

1993> Exposition personnelle au musée russe de Saint-Pétersbourg. Premier retour en Russie depuis 1978.

2005> Russia !, exposition collective au musée Guggenheim à New York, puis à Bilbao l’année suivante.

2007> Rétrospective des œuvres du peintre, de sa femme, Valentina Kropivnitskaïa, et de leur fils Alexandre Rabine (disparu en 1995) au musée Pouchkine à Moscou. Le peintre et son épouse effectuent deux séjours dans la capitale russe.

2008> Il est élu académicien d’honneur de l’Académie russe des beaux-arts. Son épouse Valentina décède à la veille de Noël.

2009> Achat d’une toile par la Direction des musées de France.

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