Odile de Frayssinet à Arpaillargues et à Paris – Tous les mondes possibles

Odile de Frayssinet

Des barques pour se déplacer, des stèles pour s’élever, la sculpture d’Odile de Frayssinet est un voyage. L’artiste d’origine franco-chilienne travaille le métal, la fibre, la terre et le feu avec fougue et détermination. «  L’art nous apporte une exaltation, peut-être de la même nature que l’élan amoureux, ou peut-être même mystique…  », explique-t-elle.Son travail est présenté jusqu’à fin mai à la galerie Deleuze-Rochetin, à Arpaillargues, et à la galerie Linz, à Paris.

D’une galerie l’autre, dans un jardin, un loft, un château ou sur l’eau, les œuvres sculptées d’Odile de Frayssinet s’érigent et s’ancrent dans les lieux avec une évidente force de vie. Longues Barques de fer arachnéennes, grandes Stèles énigmatiques dont on ne sait de quels terres, bois, pierres ou fibres elles sont faites… ces sculptures à la fois rudes et lyriques en appellent à nos sens et à notre spiritualité primitive. Sur ces étranges formes dressées et faussement closes, aux couleurs sourdes et mordorées, aux ouvertures taillées comme des meurtrières, aux fentes ourlées, le travail affleure la matière comme des traces de mémoire. Ce que l’artiste met en jeu dans sa création, c’est un regard porté sur soi et sur les sociétés humaines.

Franco-chilienne d’origine, ayant enfant parcouru le monde, Odile de Frayssinet fait sa première exposition de sculptures à Paris en 1991, avant de s’installer dans le Gard deux ans plus tard. Elle a exposé en France, en Suisse, en Espagne, en Allemagne, et son travail est actuellement visible près d’Uzès, à Arpaillargues, et à Paris, au cœur du Marais. Dans son atelier gardois, étonnante construction de verre et de fer agrippée aux ruines d’un château familial qui surplombe la vallée entre Bagnols-sur-Cèze et Pont-Saint-Esprit, la sculptrice tour à tour soude, tisse, brûle, enduit, pigmente, entaille…, en un mot œuvre. En allers-retours successifs entre le métal, la fibre, la terre et le feu, elle va créer et sculpter sa propre matière, comme une peau végétale et minérale travaillée par le temps.

Devant la garrigue et les pierres médiévales, dans l’espace envahi de lumière, sont installés les outils de l’artisan forgeron  : enclume, marteau, tenailles, chalumeau ou fer à souder, gants, chausses, lunettes, masque protecteur… Déterminée, concentrée, le cheveu gris en bataille, Odile de Frayssinet s’attaque d’abord au fer et à la tôle pour créer la structure d’une œuvre qui, lorsqu’elle sera terminée, fera peut-être trois fois sa taille. Sous les étincelles, s’ébauche la forme épurée d’une Barque ou, dans le cas d’une Stèle, le socle et l’armature sur laquelle s’enclenchera une étape suivante et bien différente du travail. Car, une fois la structure arrimée en hauteur, l’artiste va se transformer en tisserande pour la revêtir de cordes industrielles en polypropylène  : assise de longues heures durant, elle va ainsi entrelacer, tendre, nouer… «  Et toujours de bas en haut  », précise-t-elle le doigt levé vers l’œuvre qui se monte. C’est un moment de création qu’elle décrit ainsi  : «  Un travail de grande patience et de calme  : il faut savoir prendre le temps, ne pas vouloir arriver en haut tout de suite… C’est très symbolique  ». Revenue dans l’atelier, la sculpture tissée va subir l’épreuve du feu  : agglutinés et fondus, les cordages se réduisent alors en un matériau étonnamment compact et autonome que l’artiste peut travailler à sa manière, d’une sculpture à l’autre. Dans le secret de ses enduits, patines et mixtures, on retrouvera souvent la terre du Gard, le jus visqueux du goudron, la poudre de marbre et d’ardoise ou l’application de feuilles de cuivre.

Odile de Frayssinet
Odile de Frayssinet dans son atelier
Ce qui caractérise les œuvres d’Odile de Frayssinet, c’est la maîtrise des «  accidents  » qu’elle leur fait subir. Pas de violence, d’arêtes vives, de tranchants, de béances  ; au contraire, les sculptures sont hiératiques et comme refermées sur elles-mêmes, adoucies d’ouvertures et de courbes, parcourues de bosselures et cannelures, reliefs sensuels et mouvements infimes laissant voir toujours la marque du travail sur la matière. Mais elles sont aussi entaillées, trouées, cisaillées ou discrètement incisées, voire incrustées de clous, éléments de chaînes ou grillages apparaissant à la surface. C’est pour l’artiste une façon volontairement simple, illusoirement «  ethnique  », de pénétrer l’être ou l’œuvre, d’en donner à voir l’identité cachée ou agressée. Dans cet esprit de révolte et de compassion, certaines sculptures nous rappellent de façon saisissante les outrages faits aux femmes dans bon nombre de sociétés actuelles. Parmi ses premières œuvres, l’alignement imposant des Vigies magnifiait déjà leur dignité menacée. Faire des percées à l’intérieur de l’être, découvrir ce qui rend chacun moteur à soi-même, est un défi qu’Odile De Frayssinet cherche toujours à relever.

Formée à l’école de la diplomatie par son enfance familiale, à celle de la psychopathologie par ses études et sa pratique professionnelle pendant quelques années, par ailleurs bilingue et interprète, l’artiste est résolument curieuse de l’humain. Elle reconnaît volontiers la passion qui l’anime et ne craint pas d’affirmer que «  l’art nous apporte une exaltation, peut-être de la même nature que l’élan amoureux, ou peut-être même mystique… Moi, je poursuis mon chemin intérieur, je me mets en état de concentration continue et j’engrange, j’engrange…  » Parfois, les Stèles se transforment en Portes, immenses et impressionnantes, voire en Marches, sortes d’escaliers parallèles qui ne mèneraient qu’au ciel, façon de signifier qu’il s’agit pour chacun d’aller au-delà des jalons posés, d’ouvrir un passage, de trouver une voie.Identité et transmission

En sculptant ses Barques, pour la plus grande majorité constituées de métal, Odile de Frayssinet développe cette idée jusqu’à celle du trajet et de la traversée  : «  La barque est le symbole spirituel de notre passage dans ce monde, mais c’est aussi celui du départ vers d’autres univers. Elle représente le mouvement de l’homme à la fois pour découvrir et pour transporter.  » Chargées de tuiles romaines, de roseaux, de galets ou de noix, de bâches roulées, de filets de pêcheurs ou de cocons de soie, les Barques n’accueillent que «  des matières simples et naturelles  » sur lesquelles l’imaginaire de chacun, références culturelles et ancestrales à l’appui, peut vagabonder. Pour glisser sur le temps et les mondes, la sculptrice a réduit ses Barques à leur plus simple expression de lignes et de volume  : tiges de fer, plaques de tôle, ça et là quelques vestiges de stèles tissées, tels sont les éléments qu’elle soude les uns aux autres pour créer une ossature légère, toute en nervures de métal. Exposées sur terre ou sur l’eau, les nefs ont beaucoup voyagé, posées solitaires sur un vieux lavoir, en file indienne sur une rivière ou suspendues dans un cloître… comme une armada céleste.

Les sculptures d’Odile de Frayssinet racontent l’identité et la transmission. Entre élan et enracinement, verticales ou horizontales, elles ne craignent pas d’être. A l’instar de l’artiste, qui parle ainsi de ses œuvres aux titres d’une vraie pertinence poétique  : «  En les regardant, je me dis parfois que j’ai osé faire ça et le montrer. C’est une reconnaissance incroyable… Ce n’est pas de l’orgueil, mais de la joie  !  »

Odile de Frayssinet
La Grande Barque, Odile de Frayssinet

GALERIE

Contact
Crédits photos