Carlos Nine – Le hors-la-loi

Carlos Nine

Peintre, sculpteur, auteur, l’Argentin Carlos Nine est avant tout célébré pour l’univers fantasque et merveilleux qu’il déploie sous forme de bandes dessinées. Curieux et touche-à-tout, il a relevé un nouveau défi avec l’illustration d’un livre pour enfants dont le texte est extrait d’Un barbare en Asie (1928) d’Henri Michaux : L’Himalaya cahin-caha(1) connaît un franc succès depuis quelques mois. Cahiers de Buenos Aires(2), un ouvrage directement inspiré d’une exposition récente de l’artiste dans son pays natal, devrait bientôt paraître en France également, tandis qu’une nouvelle adaptation de La Barbe Bleue(3) de Charles Perrault illustrée par ses soins est attendue dans les librairies espagnoles. L’occasion de mettre en ligne le portrait de Carlos Nine écrit pour Cimaise (289).

«  Mon père était cordonnier. Un jour, il retira toutes les chaussures de la vitrine pour y mettre mes dessins. Et à chaque fois que quelqu’un entrait dans la boutique, il s’exclamait : Mon fils dessine ! » Carlos Nine a dix ans et son père vient de lui accorder une marque de confiance telle, qu’il n’aura plus jamais la tentation d’abandonner ses crayons. « Tous les enfants sont pareils, ils sont intéressés par le dessin. Mais la période de l’apprentissage de la lecture est critique pour eux : on leur demande d’abandonner l’image, de passer à l’étape supérieure, celle de l’écrit. S’ils dessinent encore on leur demande pourquoi ils ne font pas quelque chose de plus utile, ils sont taxés d’immatures. La plupart laissent tomber, pour les autres tous les espoirs sont permis. L’attitude des parents peut alors faire la différence. » Une soixantaine d’années plus tard, la fièvre créatrice n’a pas quitté Carlos Nine, au contraire. L’artiste argentin qui affectionne autant la peinture que la sculpture, le cinéma ou l’écriture, est aussi un auteur et dessinateur de BD.

Vivre à la frontière

Pour lui il n’y a pas de hiérarchie. Il aime croire que toutes les disciplines artistiques se valent et qu’il est possible de passer de l’une à l’autre. Une vision « horizontale et démocratique » des arts un peu mise à mal quand l’ancien élève des Beaux-arts de Buenos Aires, devenu un peintre reconnu, décide de sacrifier à la bande dessinée. « D’aucuns me disaient que la peinture n’était pas là pour raconter des histoires, que c’était un art sérieux. Le monde de la BD, lui, me reprochait d’être trop… peintre et trop… sérieux, justement ! Finalement, on s’habitue à vivre entre les deux, à la frontière. Le danger est de n’être accepté ni par les uns ni par les autres. »

Avec humour, l’artiste n’hésite pas à comparer son travail à celui d’un contrebandier ! « Je mets de la peinture dans la BD et de la BD dans la peinture, ce qui est très mal vu. En fait, je suis un hors-la-loi ! » S’il rejette avec force toute étiquette, il n’en défend pas moins avec flamme l’art de la case. « Dans un seul album, il y a autant de paysages, de portraits, de compositions… qu’on peut parfois en trouver dans toute une vie de peintre. Les vrais dessinateurs travaillent aujourd’hui dans la BD alors que de très nombreux peintres ne dessinent même plus… »

Carlos Nine, courtesy éditions Rackham

(1) Editions Densité Jeunesse, 32 pages, 19 euros.

(2) A paraître aux Editions Rackham.

(3) Doit être publié en Espagne aux éditions Libros del Zorro Rojo.

Photo Lionel Hannoun
Carlos Nine
Hommage à l’arrière-cour

« Ce livre est très important pour moi. Les dessins ne naissent pas directement en couleur, prêts à être imprimés. Avant, il y a les esquisses. Elles sont leur famille. Regardez, moi, je suis ici à répondre à des questions parce que je suis reconnu, mais derrière moi il y a mes parents, mes grands-parents, toute ma famille et aussi mes voisins, mon pays. Avec Hommage à l’arrière-cour, j’ai voulu mettre en avant ce qui est habituellement caché mais sans quoi le résultat final serait impossible. »

Editions Rackham, 128 pages, 20 euros.

Carlos Nine
Dessin extrait@de L’Himalaya cahin-caha, Carlos Nine, 2011
Depuis dix ans, Carlos Nine est revenu dans les librairies françaises avec la suite de Fantagas – Siboney –, un album d’esquisses – Hommage à l’arrière-cour – et, tout récemment, un livre à destination des enfants  : L’Himalaya cahin-caha. C’est par ailleurs en France que furent éditées ses premières BD alors même que l’Argentine en ignorait le contenu.

En 2001, Angoulême consacre le peintre « BDiste » en lui attribuant le prix du meilleur album étranger pour Le Canard qui aimait les poules. Etre présent au festival est toujours un grand moment pour l’artiste qui avoue aimer le contact direct avec les lecteurs. « C’est très émouvant et très impressionnant d’avoir un retour en face à face. A Angoulême, j’ai rencontré des personnes émues par mon travail. Ça n’a pas de prix. » Moment privilégié pour les amateurs qui peuvent demander à l’artiste d’expliquer ses motivations et sa méthode de travail. « J’ai l’habitude de raconter des histoires. Je suis très menteur ! Ajoutez à cette envie mon habileté pour le dessin, vous arrivez tout naturellement au besoin de faire de la bande dessinée. Pour Fantagas, j’ai inauguré un processus que je qualifie de “cohabitation”. Tout part d’un dessin isolé, en l’occurrence celui d’un tire-bouchon. Puis un ami m’a offert un chapeau et j’ai créé un personnage qui n’existe visuellement qu’à travers lui. Ensuite j’ai dessiné une chatte. Il ne restait plus qu’à imaginer une histoire pour les relier entre eux ! » Ainsi est née l’histoire loufoque de l’inspecteur Pernot.

Le tango, un opéra

Le volume numéro 2 n’était alors même pas envisagé. Mais quand on offre aux objets l’opportunité d’une vie propre, ils en profitent. Le fauteuil Louis XV a donc décidé d’avoir lui aussi son histoire. Siboney était né. « Penser que les choses sont possibles les rend réalisables », aime rappeler Carlos Nine. Qui ne se prive pas d’appliquer à la lettre cette maxime en développant de nombreux projets.

L’artiste rêve notamment de monter un « tangopéra » ! « Je suis passionné et très influencé par la musique qui a bercé mon enfance (NDLR : son père profitait de ses heures de liberté pour jouer du violon dans un orchestre). Un tango, c’est une mélodie et des paroles, un opéra de trois minutes. Comme je compte agrandir une case de BD pour qu’elle devienne une peinture, je souhaite également développer un tango pour qu’il devienne un opéra en trois ou quatre actes. » Et Carlos Nine d’expliquer qu’il se sent proche d’un musicien de Tango. « Pour jouer un tango, il faut des connaissances musicales et techniques, mais, surtout, il faut avoir vécu, avoir des histoires à raconter. Je sais dessiner, et je suis aussi un homme du peuple. »

Carlos Nine
Dessin extrait de Siboney, Carlos Nine

Siboney

Un fauteuil qui pense, un juge qui, la nuit, se transforme en dangereux psychopathe, le sombre et délirant univers de Carlos Nine oscille entre Dr Jeykill et Mister Hyde et le monde glacé d’Orwell. A la nuit tombée et sous l’emprise de l’alcool, l’inspecteur Pernot se transforme en l’effroyable criminel Fantagas… qu’il traque obstinément ! Et quand ici la pulpeuse chatte Siboney, toutes voiles et toutes griffes dehors entre dans la danse, le vieux fauteuil perclus de trous de termites sent dans ses veines un vieux fond de sève se réveiller. Le doute n’a plus rien de cartésien et le misérable fauteuil Louis XV, tous ses membres agités d’une passion oubliée, retrouve soudain les émois d’un jouvenceau. Plus de doute, les voies de la matière sont insondables. Somptueuse et drolatique méditation, Fantagas nous révèle l’art exceptionnel d’un créateur hors pair. Florent Founès

Editions Les Rêveurs, 64 pages, 20 euros.

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