Bernard Plossu et Shoji Ueda – Dialogue poétique

Courtesy Galerie Camera Obscura

«  Je crois que l’écriture est ce qui se rapproche le plus de ma façon de photographier. Mon appareil photo n’est pas un pinceau, mais un stylo. Parfois, je me demande si je ne suis pas un écrivain muni d’un appareil.  » Bernard Plossu, évoquait ainsi, il y a quelques années, son travail de photographe, une perception plus proche de l’écriture que de la peinture. A la galerie Camera Obscura, cet artiste connu pour ses tirages de contrées désertiques en noir et blanc, donne à voir une autre page de son œuvre avec Natures mortes, une sélection de photographies d’objets rassemblées au fil du temps dans une boîte qui en porte le nom. Bernard Plossu nous mène dans l’intimité des lieux qu’il traverse, en révèle les images essentielles : une chaussure à damiers, un coin de table de restaurant, une pile de papiers, des livres, un collier, une cuillère, un pinceau… Accrochés sur des cimaises couleur terre, les tirages de petits formats encadrés d’érable s’agrègent les uns aux autres comme une suite de mots formant poème du quotidien. Entre ces lignes s’immiscent les photographies aux cadres sombres du maître japonais Shoji Ueda, décédé en 2000, celles issues de son travail intitulé Mono tachi, où, avec une économie de moyens et quelques accessoires ordinaires (un ballon, un chapeau…), l’artiste orchestra des scènes mêlant famille et amis. De cette alternance subtile des cadres prend forme un dialogue imaginaire et amusé entre les artistes : le portrait d’un Japon empreint de poésie, hors du temps et des traditions, côtoie l’intemporalité des images du Français.

Courtesy Galerie Camera Obscura
Ahmed Mehrez, hommage à Magritte, Bernard Plossu, Année

Ce tête-à-tête naturel et libre, souligné par l’absence de cartels qui permet une lecture libre de cette «  conversation  », a été initié par Bernard Plossu, en amateur passionné des photographies des autres et en tisseur de liens. En marge des tirages qu’il présente, il n’a eu de cesse, depuis les années 60, d’arpenter les déserts, des «  jardins de poussières  » dans lesquels il a puisé la matière de son travail, loin du traditionnel reportage ou de la photographie plasticienne. Photographe nomade, adepte de toutes les routes non cartographiées, il joue, dans les années 1970 et 1980, le rôle d’un intermédiaire entre la photographie américaine et le continent européen, et multiplie les voyages : au Mexique, puis dans l’Ouest américain où il vit quelques années, l’Inde, la Turquie, le Mali, le Niger, l’Espagne… Ses tirages captent «  les instants non-décisifs  », l’authenticité du moment, le ressenti, l’ambiance. L’artiste refuse l’anecdote ou la tyrannie des inventaires, veut montrer «  sobrement  », pratique une photographie «  pauvre  ». Ni dans le réel ni dans le rêve, ce solitaire saisit le monde à travers des images de rencontres fortuites et de moments furtifs, piégées en un coup d’œil. Au gré de son pas, il dit spontanément la banalité de la vie contemporaine en Amérique dans les années 60, le quotidien simple des Peuls Bororo au Niger, la beauté unique des paysages arides, le visage magnifique de son fils. Des moments sans importance dont il révèle la valeur et la force.

Courtesy Galerie Camera Obscura
Rome, Bernard Plossu, 1980

Comme lui, Shoji Ueda a tracé sa propre voie. En 1931, l’artiste procède à des expérimentations de solarisation et de déformation après avoir découvert les photographies réalisées par Man Ray, Kertész ou Emmanuel Sougez parues dans la revue anglaise Modern Photography. L’univers de Shoji Ueda – dont la Maison européenne de la photographie a consacré une magnifique rétrospective en 2008 – s’esquisse en 1939 quand il demande à quatre jeunes filles rencontrées sur la plage de poser l’une à côté de l’autre (Quatre filles). Il décide alors de faire de la dune son studio naturel, devient un adepte de la mise en scène impromptue de personnages – le plus souvent des membres de sa famille – et acquiert le goût de l’expérimentation, caractéristique de son œuvre. Malgré tout, il aime à se revendiquer simple artisan de l’image et s’appliquera à photographier ses sujets dans la région de Tottori (près d’Osaka) qu’il ne quittera jamais. La légèreté et l’humour, l’attention portée aux détails du quotidien rejoint l’univers amoureux de Bernard Plossu, lui aussi homme des sables, capable à partir du rien et du familier, de glisser vers l’enchantement de l’ordinaire.

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