Sophie Favre et Maria Guilbert – Contes d’autrefois et fables modernes

De gauche à droite La grande ourse, huile sur toile, et Le loup déguisé, bronze (25 x 37 cm)

Entassées à bord de leur embarcation de fortune, une dizaine de souris dérivent comme résignées vers une destination mystérieuse. Plus loin, une femme entre deux âges, assise le dos bien droit, semble perdue dans ses pensées, indifférente aux efforts déployés par cet homme qui, d’un geste du bras, invite tacitement chalands et curieux à partager quelque secret. Masqué sous trois morceaux d’étoffe trompeuse, un loup observe le tout d’un œil amusé. Mais peut-être son air narquois ne s’adresse-t-il à personne d’autre qu’à nous… Touchants et fascinants, les habitants du petit monde inconnu mais familier de Sophie Favre surprennent, font sourire ou suscitent la commisération. Il émane d’eux une simplicité et une franchise déroutantes, une spontanéité et une sincérité qui font mouche car elles n’interpellent rien d’autre que nos propres émotions et souvenirs.

Sophie Favre courtesy galerie Au-delà des Apparences
Embarcation de souris, Sophie Favre.

« Je regarde tout ce qui se passe dehors, près de chez moi. Il y a des jours où je trouve les gens très moches et puis d’autres fois où ils m’inspirent !  » L’artiste couche le fruit de ses observations sur le papier, la toile, le bois, elle travaille le bronze, mais voue une affection particulière à l’argile dont elle exploite les innombrables nuances et possibilités pour façonner les êtres peuplant son univers. «  C’est comme si j’avais un carnet de croquis et que je dessinais, sauf que je sculpte mes personnages avec ma terre noire, qui ressemble à du crayon lorsqu’elle est cuite. » Passée maître dans l’art de suspendre le temps, de saisir un instant de vie dans ce qu’il a de nécessaire et d’essentiel, Sophie Favre laisse avec tendresse chacune de ses créations décider de ce qu’elle livrera de son histoire et de son intimité. Esseulés ou regroupés, hommes et bêtes partagent une semblable difficulté à affronter une existence non maîtrisée, parfois subie, et sans cesse oscillent entre étonnement, détachement et fatalisme. «  Les animaux, ce sont peut-être ceux qui accompagnent l’enfance, mais ils ont perdu leurs illusions, leur innocence » et rejoignent ainsi dans sa quête de réponses une humanité défaillante mais qui ne renoncera pas à l’espérance.

Maria Guilbert courtesy galerie Au-delà des Apparences
Rencontre, Maria Guilbert.

De son enfance, Maria Guilbert a, quant à elle, conservé un goût profond pour les récits fantastiques. «  J’ai vécu dans le nord de la Pologne jusqu’à l’âge de sept ans, près de Gdansk, entre la forêt et la mer, raconte-t-elle. Mon enfance était baignée de l’imaginaire des contes nordiques, que ma mère me racontait, et de la nature que m’environnait. J’ai des souvenirs très forts de cette période et j’ai voulu en quelque sorte retrouver ce paysage d’enfance lorsque je suis venue m’installer au bord de la Manche, en Normandie » Il en résulte des silhouettes élégantes, essentiellement féminines, qui emplissent la toile de leur présence altière, réservée ou inquiète, dévoilant au détour d’un regard, d’un geste ou d’une posture une histoire en cours dont il nous appartient de deviner le commencement comme l’issue. Vêtue de soie et de velours, drapées d’une cape, d’un lourd manteau ou ailées à l’image d’une fée ou d’un ange, elles glissent sans bruit sur le chemin de leur destinée. Qu’elles semblent comblées, délaissées, dociles ou insoumises, toutes sont les héroïnes troublées et troublantes d’un univers enchanté, poétique et mélancolique. Un monde parallèle dont chacun détient les clés, dissimulées plus ou moins loin dans les méandres de nos souvenirs, un pays mystérieux, aux frontières fluctuantes, où il est parfois salvateur d’aller se perdre.

« Les contes m’inspirent beaucoup car j’en garde des souvenirs très forts, reprend la peintre. Le conte Peau d’âne par exemple, a beaucoup marqué mon imaginaire d’enfant. D’abord pour l’association mythique entre l’homme – ou plutôt la femme ici – et l’animal qu’il induit et qui semble surgi de la nuit des temps : le personnage se drape d’une peau de bête et en devient une sorte d’incarnation. Ce lien entre l’homme, l’animal et plus largement la nature, m’a toujours passionnée. Mais ce conte m’intéresse aussi pour le pouvoir inépuisable de suggestion des robes « couleur du temps », « de lune » ou « de soleil », qui sont du fait de l’impossibilité de leur représentation, une sorte d’incarnation idéale du pictural. »

Chacune à leur manière, Sophie Favre et Maria Guilbert réinventent les fables et les mythes, anciens comme modernes, qui habitent et nourrissent l’existence. Deux approches, sensibles et puissantes, amenées à se rencontrer et dialoguer le temps d’une exposition initiée par le galeriste annécien Christian Guex.

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