Michael Elmgreen & Ingar Dragset – La vraie vie en dérision

Elmgreen & Dragset, photo MLD courtesy ZKM

Karlsruhe dans les brumes matinales. Le froid saisit les voyageurs encore somnolents sur le quai de la gare. La ville est encore dans les limbes. Une femme demande sa route. Toutes deux cheminons vers le ZKM, centre d’art précurseur, lieu d’observation et d’expérimentation de l’évolution des technologies de l’information. Devenu au fil des ans, l’institution de référence, il associe production et recherche, expositions et manifestations, médiation et documentation. Installé dans une ancienne usine d’armement du début du XXe siècle, le centre dispose d’une superficie impressionnante et de nombreuses cours surmontées de verrières. Le hall d’accueil traversé, avec librairie et cafétéria, les visiteurs ont le choix : d’un côté la section consacrée aux nouvelles technologies qui met l’accent sur l’art interactif, de l’autre celle dédiée à l’art contemporain, qui présente peintures, sculptures, photographies ou installations sonores. La dimension du lieu permet l’organisation de plusieurs expositions au sein de chacune des sections. Le plaisir naît alors non seulement de la diversité de l’offre mais également de la qualité des œuvres et de la rigueur avec lesquelles elles sont présentées. C’est là que Michael Elmgreen et Ingar Dragset ont été invités à créer deux installations regroupées sous le titre Celebrity – The One & The Many. Le duo, constitué au milieu des années 1990, est désormais bien connu du milieu de l’art contemporain. On se souvient, entre autres, de leur boutique Prada construite en plein désert. A l’époque, d’aucuns y avaient vu les réminiscences d’un minimalisme à la Donald Judd, d’autres une réflexion sur le luxe, la consommation et son caractère futile, voire inutile. La présence insolite de ce magasin design et épuré dans un endroit désertique soumis aux éléments n’avait d’ailleurs laissé indifférent ni les amateurs des foires internationales ni les voleurs qui très rapidement s’étaient emparés des chaussures (toutes allant à un pied droit) et des quelques sacs exposés  ! Plus sérieusement, Elmgreen & Dragset sont aussi les pères du mémorial dédié aux dizaines de milliers d’homosexuels déportés sous le régime nazi. Installée depuis 2008 dans le parc du Tiergarten à Berlin, l’œuvre invite aussi à plus de tolérance et à une réflexion sur la situation des homosexuels au XXIe siècle. Dans un cube aux lignes épurées, une fenêtre s’ouvre sur une vidéo en continu où l’on découvre deux hommes ou deux femmes en train de s’embrasser. L’année suivante à la biennale de Venise, le duo joue la provoc. Le pavillon abritant le Danemark, la Finlande, la Norvège et la Suède, présente une piscine dans laquelle flotte un corps tout habillé. Effet garanti  ! The Collectors reproduit une villa de collectionneurs branchés, pleine d’œuvres d’art et d’objets design. Cette vision, qui semble tirée d’une série policière américaine, plaît au jury qui lui accorde une mention spéciale.

Elmgreen & Dragset, photo MLD courtesy ZKM
Celebrity – The One & The Many, Elmgreen & Dragset, 2010

Devant l’affiche annonçant Celebrity – The One & The Many, l’imagination vagabonde sans pour autant se préparer à ce qui va suivre. Passé la porte, un immeuble se dresse dans l’espace d’exposition, patio auquel accèdent les différents étages du bâtiment desservis par des escaliers. Près de la porte d’entrée, un tableau regroupe noms et sonnettes  : Anton Pilz, Fam. Wong, Fr. Stemmer, Britta Schmidt, Hakan Celik, Fam. Pfützenreuther… N’oublions pas que les deux artistes sont installés en Allemagne. N’ayant découvert aucun ami à l’adresse indiquée, il n’est pas question d’entrer  ! Il ne reste donc plus qu’à laisser au voyeur censé sommeiller en chacun de nous, le soin de lorgner par la fenêtre. Des pièces ordinaires pour des scènes de vie ordinaires. Le plus souvent, seule trace de présence humaine  : le son d’une télé ou l’éclat d’une lampe. Le cube gris aux allures de blockhaus, à la fois réel et factice, intrigue et repousse. Une paire de jumelles est à disposition pour apprécier plus en détail la mise en scène. A quelques mètres, une salle de bal et sa cheminée de marbre dont l’âtre abrite un enfant assis par terre, les bras autour des genoux. Il porte la même tenue que son portrait accroché au mur. Difficile de ne pas évoquer à ce moment précis le talent très particulier d’un Maurizio Cattelan, quand face à une simple présence, notre esprit reconstitue l’ensemble d’une histoire. La solitude du petit garçon contraste avec le brouhaha des invités au cocktail. Ils apparaissent en tenue de soirée et ombres chinoises sur une paroi translucide. Absorbée dans la contemplation de ce jeu d’ombre et de lumière, une soubrette en noir et blanc est figée au centre de la salle, son corps de chair transformé en or comme si elle avait croisé le chemin du roi Midas. On le sait, la cupidité, comme la curiosité, peut vous statufier à l’instar de la femme de Loth. Derrière elle, un serveur en nœud papillon ne bouge pas une oreille. Il est si réaliste qu’on l’imagine sorti tout droit de la réserve de Ron Mueck  ! Le visiteur perdu dans cette pièce immense se sent comme un invité qui n’aurait pas eu le temps de se changer avant la cérémonie. Il tente de lever le doute, s’approche discrètement du garçon en tenue, se sent observé. Cette sculpture serait-elle vivante  ? La décence empêche d’aller lui pincer le bras et la gêne de s’approcher encore plus près. On se promet qu’une fois hors de l’arène, on cherchera un petit coin à l’étage pour l’épier. Il ne pourra pas rester trois heures sans se gratter le nez  ! A la sortie, une table avec un livre de félicitations et un bouquet de fleurs attendent, le premier de l’encre, le second visiblement de l’eau. La grisaille de l’immeuble vient se heurter aux fastes de la fête  ; la masse aux privilégiés, la standardisation au sur-mesure, la célébrité à l’anonymat. Dans le monde d’Elmgreen et Dragset tout est faux  ! Tout n’a qu’une apparence de réalité. Les invités qui discourent devant un verre ignorent le monde abîmé de solitude et d’ennui du pauvre petit garçon riche. Les visiteurs sont exclus de l’action. Ils ne peuvent ni entrer dans l’immeuble ni participer au cocktail. Mais ils doivent voir. Tenus à distance dans ce décor de carton-pâte, ils ne rêvent que de prendre de la hauteur pour observer à leur aise les protagonistes de cette étrange histoire.

Elmgreen & Dragset, photo MLD courtesy ZKM
Celebrity – The One & The Many, Elmgreen & Dragset, 2010

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