Lélia Mordoch à Paris et à Miami – La poésie pour credo

A chaque événement auquel elle participe, la galerie Lélia Mordoch est l’espace où il fait bon respirer l’art. Un éclectisme salvateur et une qualité constante des propositions apportent de l’oxygène à ces passages obligés du marché. Le reste du temps, elle dispense sa bonne parole rue Mazarine, dans le VIe arrondissement parisien. Le rendez-vous était à midi. Lélia Mordoch était tout juste à l’heure. Rencontre.

« Mon premier mot de japonais fut subarashi : merveilleux, fantastique, époustouflant. Le superlatif des superlatifs de l’enthousiasme nippon. Le miroir de mon admiration pour les tableaux d’Imamura. » Lélia Mordoch écrit. Elle fait partie de ces rares galeristes qui prennent leur plume pour s’exprimer sur les artistes qu’elle a choisis, les œuvres qu’elle défend. Sa chevelure noire, ses lunettes excentriques et son phrasé inimitable la distinguent entre mille lors des soirées parisiennes. Née à Paris, elle a souvent quitté la capitale pour des ailleurs parfois bien éloignés. Mais elle revient toujours, fidèle à ses amitiés et à ses convictions. Elle n’avait pas encore l’âge de raison quand la visite de l’Acropole d’Athènes marque à jamais sa rétine, imprimant les canons de son esthétique en lettres majuscules dans son panthéon artistique. Au moment d’entamer des études supérieures, Lélia opte pour la filière lettres et obtient son DEA. La disparition de son directeur de thèse la dissuadera d’aller au bout de son doctorat. Après un essai infructueux en tant que professeur dans un établissement scolaire de Gennevilliers – « Ma classe manquait de la plus élémentaire discipline. Je ne savais pas du tout m’y prendre ! » –, puis d’un retour sur les bancs de l’université en droit, la jeune femme décide d’ouvrir une galerie d’art. « Ma tante avait une très belle collection de tableaux. Elle était amie avec Edgar Stoëbel, un excellent peintre qui a fait de très beaux portraits, un petit peu surréalistes. Avec sa sœur, elles dessinaient remarquablement comme toutes les jeunes filles à la bonne éducation. Pour ma part, je n’ai aucune patience. Ni graphique, ni manuelle. » Nous sommes en 1989. Lélia Mordoch a 29 ans et trouve à acheter des murs. « Je cherchais du côté de la rue de Seine, mais les prix étaient élevés, je me suis donc installée rue des Grands-Augustins. C’était beaucoup moins bien, mais aussi moins cher ! Je ne connaissais personne en dehors de plusieurs artistes qui vivaient à la Cité des arts. Tout a donc commencé avec eux. » En décembre, le Palestinien Nasser Soumi inaugure la galerie. Ses toiles « nous entraînent dans un monde où formes et couleurs émergent du magma originel de la matière pour former une géométrie éclatée, sculptée dans la transparence et l’épaisseur des huiles. (…) Poèmes visuels nés d’une main d’exilé, ses œuvres sont autant de témoignages vivants de la paix qui devrait régner entre les peuples », écrit-elle alors. Avec José, son frère, et Anne Passeron, une amie proche, ils forment désormais, et jusqu’à aujourd’hui, les associés de la galerie Lélia Mordoch. En 1994, cette dernière s’installe rue de Seine puis, en 2000, rue Mazarine. Neuf ans plus tard, elle traverse l’Atlantique et prend pied en Amérique ! Pour fêter les 20 ans de son aventure, la galeriste a publié un livre rétrospectif. Elle y a écrit : « Vingt ans. Ce n’est pas une sinécure même si tout le monde fait semblant de penser que c’est le paradis… » Le titre de l’ouvrage pose une simple question : L’angoisse est-elle soluble dans l’art ? A scruter la liste des artistes représentés, à admirer année après année les œuvres exposées et à écouter la capitaine de ce navire fou et impertinent, il est impossible d’en douter. Rencontre avec celle qui ne cherche pas à plaire, mais à montrer.

Lélia Mordoch

Photo Isabelle Gaulon courtesy galerie Lélia Mordoch

Quel est votre premier souvenir d’art ?

Mon premier souvenir d’art véritable, c’est une œuvre d’Ida Karskaya qui était dans la chambre de ma mère chez mes grands-parents. Une très belle gouache de la fin des années 1940 avec un fond noir et une très belle zébrure qui me faisait penser au Z de Zorro ! Quand le feuilleton s’arrêtait, j’allais voir le tableau. Ida était une amie de maman. Je ne sais pas exactement pourquoi elle a acheté cette peinture et je n’ai jamais eu l’occasion de poser la question. Mes parents sont morts quand j’avais dix ans.

Une autre réminiscence marquante ?

A 7 ans, j’ai eu une grande révélation artistique ! Mon rapport à l’art a beaucoup évolué à partir du moment où j’ai découvert l’Acropole d’Athènes au cours d’un voyage familial en Grèce – mon père était un Espagnol né à Salonique. J’ai trouvé ce lieu complètement magique. J’en ai gardé une prédilection totale pour l’art classique grec et la statuaire de cette époque. Que ce soit Athéna délicatement penchée sur une lance ou le buste de Périclès casqué, il y a là une grâce et une pureté infinies qui préfigurent à mon sens une certaine statuaire cubiste. Il y a très peu de lieux comme l’Acropole dans le monde. J’y suis retournée souvent.

Qu’est-ce qui a motivé l’ouverture de votre galerie ?

La jeunesse est toujours un petit peu idéaliste. On regarde le monde autour de soi, les gens évoluer, et on se demande ce qu’il est possible de faire de bien pour la société, pour permettre aux choses d’avancer un peu. Pourquoi donc galeriste ? Parce qu’on est convaincu, et ce jusqu’à aujourd’hui, que l’art est un domaine essentiel à notre société, comme la poésie d’ailleurs, et qu’il faudrait pouvoir le montrer au plus grand nombre possible de gens. Cela permet également aux artistes de continuer de créer. C’est une activité gratifiante dans l’existence. Je ne vous parle pas d’une vision rétrécie ou gnangnan d’une vie où les roses naîtraient sans épines. L’art peut être porteur de messages, contestataires, revendicateurs, violents, bien sûr. C’est aussi son rôle. Mais dans l’art géométrique, la violence trouve des lignes qui apaisent ! Il faut tout de même le dire.

D’emblée, vous vous dites que vous allez exposer des artistes vivants ?

Absolument. Des jeunes artistes que je vais faire connaître. A l’époque, j’ai le sentiment qu’il n’y a plus grand chose à découvrir dans la figuration, alors je me consacre à l’art abstrait. Et puis j’ai le sentiment que l’épure laisse énormément de place à l’imagination, à la rêverie, à l’évasion. Une inflexion qui évoluera avec le temps. Rapidement, je me tourne vers la sculpture murale très caractéristique de la dernière partie du XXe siècle. Avoir des sculptures à accrocher au mur, qui sont comme des tableaux en relief, me plaît beaucoup. C’est ainsi qu’Emmanuel Fillot et Patrice Girard sont entrés à la galerie. Depuis le début, je chemine également avec le très grand peintre japonais Yukio Imamura. A cette période-là, il travaillait en faisant des coulures sur la toile de manière extrêmement impressionnante en utilisant l’air pulsé. C’est la série des Zenon Vol. Très vite, les artistes viennent me voir. Je visite de nombreux ateliers. A Paris, il y en a énormément et de toutes les nationalités.

Emmanuel Fillot courtesy galerie Lélia Mordoch

Patrice Girard courtesy galerie Lélia Mordoch

Une autre rencontre sera décisive…

Effectivement. En 1991, je rencontre à l’Espace latino-américain, à Paris, Horacio Garcia Rossi qui y montre ses extraordinaires boîtes lumineuses. Co-fondateur du Groupe de Recherche d’Art Visuel avec Julio Le Parc, François Morellet, Francisco Sobrino, Joël Stein et Yvaral, il va m’intéresser à l’abstraction géométrique. Grâce à lui, je fais la connaissance de ces grands maîtres de l’art cinétique et commence une collaboration avec eux, même s’ils appartiennent plus à la génération de mes parents que la mienne. En parallèle, je continue de travailler avec des artistes de mon âge. Ce qui m’importe, c’est qu’il y ait une ligne esthétique, même si ce n’est pas du tout à la mode. C’est-à-dire des objets qui tiennent debout, des toiles qui peuvent être vues aujourd’hui mais aussi dans un, deux ou trois siècles. Des pièces qui parlent à l’essence de l’humain.

C’est ce que vous demandez à l’art en général ?

Je ne sais pas. D’abord qu’il soit là, qu’il ait une vraie présence. Qu’il soit intelligent et témoigne d’une permanence. Toutes les œuvres sont de leur époque et donc en témoignent dans le temps. Pour moi, l’art est universel. Les statues de l’Acropole sont toujours aussi belles, même si les gens qui les ont pensées ne sont plus et la manière dont ils les ont créées nous échappe nécessairement en partie. Idem pour les merveilleuses sculptures khmères, témoins d’une civilisation disparue mais qui nous permettent de la rêver.

Vous avez beaucoup sillonné le monde. Pourquoi aimez-vous tant le voyage ?

Pour rencontrer d’autres paysages. J’aime beaucoup les déserts et les civilisations qui y sont nées. Le vide m’attire. Mais c’est un vide qui n’est pas vide ! Le désert du Sahara, par exemple, est quelque chose d’absolument extraordinaire. Séjourner dans de tels environnements me permet de voir. Car à un moment donné, nous nous sentons submergés par l’image. Dans la ville, nous y sommes tout le temps confrontés et, au bout d’un moment, nous ne distinguons plus ce qui est important du reste. Il faut aller directement à l’essentiel pour voir si les choses tiennent debout. Le désert, la mer, l’horizon, la liberté aiguisent le regard. Ils permettent de voir en pensée, de se vider de tous les préjugés que peut amener la culture pour retrouver une part d’universalité. De plus, le monde est plein de musées remplis de chefs-d’œuvre. Leur fréquentation permet de savoir si une œuvre contemporaine tient debout ou pas. J’aimerais avoir parcouru le monde entier avant de mourir.

Partir, revenir. Que préférez-vous ?

Les deux ! C’est agréable de partir et de revenir. Paris est une ville merveilleuse. Mais la découverte la plus incroyable que j’ai faite récemment, c’est le sanctuaire shintoïste d’Ise au Japon. J’y suis allée avec Imamura. Tous les 20 ans, ce grand temple est brûlé pour que chaque génération puisse construire le sien. Dans un petit enclos extraordinaire, il y a une pierre sur laquelle se posent les dieux ! Je suis juive, mais athée. Cependant, je constate que cet endroit magnifique s’inscrit en vous sans que vous en ayez conscience. Ce lieu, j’en ai rêvé par la suite. Il m’a fait un bien fou. Tous les paysages traversés sont inscrits en soi. Comme les œuvres.

Horacio Garcia Rossi courtesy galerie Lélia Mordoch

Horacio Garcia Rossi courtesy galerie Lélia Mordoch. Photo Thomas Granovsky

Vous laissiez entendre tout à l’heure que la programmation de travaux abstraits a au fil des rencontres été rejointe par des œuvres figuratives. Un exemple ?

Miss.Tic. Je n’aurais jamais imaginé, quand j’ai ouvert la galerie, l’exposer. J’ai toujours adoré son travail que je voyais dans la rue. Et puis, je l’ai rencontrée grâce à Gérard Delafosse au moment où elle fréquentait Présence Panchounette, un mouvement de la fin des années 1980. J’adhère totalement à ce que fait Miss.Tic. C’est drôle, bien et intelligent. Nous en sommes à sa quatrième exposition personnelle depuis 2006 et avons sorti un livre ensemble qui s’appelle Parisienne. Jusque fin janvier nous fêtons ses 30 ans d’artiste avec une double expo à Paris et à Miami.

Pourquoi avoir choisi d’étendre la galerie à Miami ?

Je participe à Art Miami depuis 1991. J’aime beaucoup cette ville qui se développe à toute allure, à une vitesse américaine ! Elle a énormément changé en 25 ans. Cette ville est quelque part l’antithèse de Paris. Il y a 20 ans, on prenait déjà un café à La Palette et aujourd’hui on continue ! Voltaire a dîné au Procope, j’ai dîné au Procope. Et dans 20 ans, ce sera toujours possible. Il règne ici un certain immobilisme. Alors que Miami bouge, s’éclate, possède un dynamisme fou. L’histoire s’y crée au jour le jour. J’ai installé une galerie là-bas grâce, notamment, à la présence du sculpteur argentin Daniel Fiorda. Jusqu’à l’ouverture de la galerie, c’est lui qui m’a aidée à opérer un suivi en dehors des foires. Je dois dire que j’ai toujours voulu exposer des gens de partout. Mais sans le faire exprès, il y a énormément d’Argentins et d’Argentines parmi les artistes que j’ai choisis.

Parmi les nombreux artistes représentés par la galerie, il n’y a que sept femmes…

Je pense que l’art n’a pas de sexe. Pas de nationalité. Que s’il doit s’inscrire quelque part, il s’inscrit dans une temporalité. S’il y a plus d’hommes que de femmes parmi les artistes de la galerie, c’est le fait du hasard. Je suis partie sur une galerie qui exposerait des œuvres. Les femmes ne sont pas moins bonnes que les hommes mais, statistiquement, il y en a moins qui décident de faire de l’art leur métier. Etre artiste, c’est évidemment une vocation, mais c’est aussi une profession. Si l’on doit analyser la chose d’un point de vue sociologique, je dirais que les femmes ont peut-être plus le sens des réalités que les hommes ! Parmi les récentes arrivées à la galerie, il y a Keren, une photographe plasticienne qui fait des montages à partir de négatifs argentiques, mais aussi de photos numériques. De loin, il est possible de croire à une composition abstraite, mais en se rapprochant des corps humains apparaissent. Il y a comme un effet cinétique dans ce travail et c’est ce qui m’a énormément plu. Actuellement, elle explore une série avec des signes et des oiseaux.

Etes-vous collectionneuse ?

Je suis collectionneuse. Principalement des artistes que j’expose car, après, il ne reste plus grand place pour les autres ! Néanmoins, j’essaie de créer une collection qui soit le reflet de mon époque. Pendant longtemps, on a dit que je n’avais pas de ligne… Je pensais que d’un point de vue strict c’était exact, mais en fait non. Il y en a une ! Je montre des œuvres poétiques. La poésie se retrouve aussi bien dans le cinétisme que dans la figuration narrative, dans le street art ou dans l’art digital. Si on dit du bien de mes choix, ça me fait plaisir. Cependant, je ne suis pas une institution, mais une galeriste. Je n’ai pas à donner une imprimatur à des œuvres, mais à montrer ce que j’aime, à partager mes goûts. C’est ce qui est intéressant et important. Il est possible d’aimer des choses différentes. Alors, pourquoi ne pas toutes les montrer ? J’ai récemment présenté à Art Elysées Miguel Chevalier et Miss Tic. Le stand a eu beaucoup de succès et ni l’un, ni l’autre ne s’en sont plaints. Ils se ressemblent d’une certaine manière. La poésie se reconnaît. Cela ne pose pas plus de problème que la rencontre fortuite d’une machine à coudre et d’un parapluie sur une table de dissection, comme imaginée par Lautréamont.

Miss.Tic courtesy galerie Lélia Mordoch

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